L'enquête Polynésienne - Épisode 6 : à la poursuite du continent austral
L’idée n’est pas nouvelle (BP), dés 350 avant J.C, Théopompe, pour équilibrer les seules terres boréales connues, imagine une quatrième masse continentale dans l’hémisphère sud. Au Moyen-âge, cette « Antichone alter orbis » est sensée être le paradis terrestre dont on avait perdu la trace. Les récentes découvertes et les richesses qu’elles produisent changent la donne quant au paradis perdu. Mais géographes, astrophysiciens, cosmologues, restent convaincus que, oui, une terre australe existe nécessairement pour équilibrer les terres de l’hémisphère nord. Il suffit de le trouver ce continent sud !
La première expédition scientifique, est sous le commandement de notre portugais Pedro Fernando de Queiros, qui insiste auprès de Philippe III d’Espagne. Mission lui est donc ordonnée, au départ du Pérou, de découvrir la terre australe. Les trois navires quittent Callao le 21 décembre 1605. Son plan de route est de retourner aux îles Salomon comme en 1595 avec Mendaña, puis d’aller aux Moluques et de partir en suite vers le Sud. Il ambitionne de descendre jusque 30° Sud. Le 22 janvier ils atteignent leur limite : 26° Sud.
Quatre jours plus tard ils aperçoivent les premières îles inhabitées, c’est « Henderson » dans le groupe de Pitcairn, puis remontant vers l’Ouest nord-ouest, ils vont égrener toutes les Tuamotu. On peut applaudir l’exploit !
Le 10 février : « Des gens, des gens sur la plage ! » La nouvelle fut aussi joyeuse qu’incroyable pour beaucoup, car elle avait été si longtemps désirée, craignant qu’elle ne se révèle une erreur, jusqu’à ce que, nous approchions, nous aperçûmes clairement des hommes et la vue fut saluée comme s’ils avaient été des anges » Ils baptisent cette île « conversion de st Paul » qui serait en fait : soit l’attol d’Anaa par 17°23S et 145°Ouest, soit celui de Hao 18°04? S, 141°Ouest. Les exégètes débattent entre ces deux hypothèses, les positions rapportées par Queiros étant sujettes à caution en raison même des difficultés de l’époque à établir des coordonnées géographiques précises.
Et là survient, à Anaa ou Hao, une rencontre stupéfiante : « Lorsqu’ils descendirent pour embarquer, ils aperçurent une forme qui semblait être celle d'un homme, venant vers eux à une courte distance. Ils allèrent voir ce que c'était et découvrirent que c'était une vieille femme. Elle avait cent ans : une femme grande et corpulente, aux cheveux noirs, fins et longs, et seulement quatre ou cinq cheveux gris, le teint brun, le visage et le corps ridés, les dents peu nombreuses et cariées, et avec d'autres défauts causés par une longue vie. Elle s'avançait en agitant de douces feuilles de palmier…. Tous remarquèrent ses bonnes manières, et conclurent que, jeune, elle n'était pas laide. Elle regardait tous les hommes avec attention, mais elle montrait le plus grand plaisir à regarder les garçons. Elle regardait les chèvres comme si elle les avait déjà vues. Il y avait une bague d'or avec une émeraude à l'un de ses doigts. On la lui demanda, mais elle répondit par signes qu'elle ne pouvait la donner sans se couper le doigt, et elle parut s'en repentir. On lui en offrit une de cuivre, dont elle ne se soucia pas. »
Cela ne vous rappelle rien ? Il n’y a ni métal ni pierre précieuse, en Polynésie ancestrale, pas plus que de chèvre. Par contre sur les navires espagnols : les bagues, les cochons, les poules et les chèvres pour le lait, si ! Cette paumotu centenaire a été potentiellement témoin du naufrage du San Lesmes de l’expédition de Loisa en 1526 ! Si ce n’était visuellement, elle a, en tout cas, gardé une preuve indiscutable au doigt : or et pierre verte.
Quel coup de théâtre dans l’enquête polynésienne, ce rapprochement n’est cité par aucun auteur ! La lecture des originaux des livres de bord est féconde.
Dans le livre de bord de Queiros l’inexactitude sur la longitude est assumée pleinement, on peut le comprendre, ils n’ont pas d’horloge fiable, mais la latitude aussi est imprécise, ainsi page 205 : « Ensuite, à 14° de latitude, on demanda aux pilotes leurs positions, qui les donnèrent, certains beaucoup plus, d’autres beaucoup moins. ». D’où la difficulté à nommer avec certitude les îles rencontrées par Queiros et qu’il affuble de nom de baptême espagnols… La lecture du journal de bord laisse aussi sur sa fin « quelques jours plus tard… », c’est assez vague pour estimer une distance parcourue et retracer la route des galions.
Si on peut être à peu près certain des îles rencontrées au début dans le groupe de Pitcairn : Ducie, Henderson ; puis aux Gambiers : Acteon groupe. Par la suite deux routes possibles et donc deux écoles : soit Anaa et sa suite telle que décrit dans la traduction anglaise de 1904, la route de l’Est ; soit Hao et sa suite (EdP), la route de l’ouest.
Cette dernière hypothèse à l’avantage d’être rendue crédible par la rencontre de l’ancêtre à la bague d’émeraude, en effet les canons supposés du San Lesmes ont été retrouvés à Amanu à 15 milles de Hao… ! Je ne trancherais pas.
Poursuivant sa route vers l’ouest nord-ouest, Queiros débarque dans une île habitée, c’est Rakahanga, (Cook du nord). L’expédition arrive enfin au Vanuatu que Queiros considère comme faisant partie du continent Sud. Il la baptise Australia del Espiritu Santo, 17° Sud, la latitude de Tahiti, on est loin du continent austral… !
La flotte se disloque sur fond de mutinerie. Queiros revient par le chemin des Galions de Manille dans le Pacifique nord.
Un de ses seconds fait route vers l’Ouest, il porte un nom qui va devenir célèbre, car il le laisse dans son sillage à un détroit jusqu’alors inconnu en juin 1606. Ce découvreur c’est Luis Vaez De Torres. Il l’ignore, mais il n’est pas le premier occidental à apercevoir l’Australie. L’a précédé, quelques semaines auparavant, un hollandais. En mars 1606 le Capitaine Willem Janz à bord du Duyfken aborde sur la côte occidentale du Cap York et cartographie la Baie Carpentaria, côte nord de la future « Australie » (SEr).
C’est la dernière expédition espagnole avant longtemps, nous l’avons déjà évoqué. C’est en effet de nouveau un fiasco. Cet Australia del Espiritu Santo n’est pas assez sud. Les peuples rencontrés sont démunis, utilisent des outils de pierre, d’os, et de coco. Aucune richesse naturelle, aucun métal précieux, pas d’épices. Les héritiers de Charles Quint se lassent en dépit de la volonté et de l’insistance de Queiros à vouloir monter une nouvelle expédition. Tout est tourné vers le Pacifique nord et la rentabilité de la route des galions. Il faudra attendre presque deux siècles et Bonechea, en 1772, pour revoir une flotte espagnole se risquer à traverser le pacifique Sud.
On laissera aux autres la poursuite du continent austral !
À SUIVRE…
(BP) Bachimon, Patrick. Le continentalisme et l’exploration du Pacifique Sud (article). Publications de la société française d’histoire des outre-mers /Année 1990/10/(p13-44) https://www.persee.fr/doc/sfhom_1768-7144_1990_ant_10_1_992
(EdP) https://fr.wikipedia.org/wiki/Exploration_du_Pacifique
(SEr) Scott, Ernest. A short history of Australia. Melbourne 1916 in Projet Gutemberg Australia 2002. https://gutenberg.net.au/ebooks02/0200471h.html#ch2
Carte “Pacifico Espanol” Par Nagihuin-Travail personnel public domain https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/ab/SpanishPacific.svg




