L'enquête Polynésienne - Épisode 12 : Punch and Rat...
L’amirauté l’avait missionné pour reprendre les routes et les méthodes de ses prédécesseurs anglais Drake et Cavendish : On passe dans le pacifique par le Horn, on pille, on brûle tout ce qui est espagnol, et on revient par Bonne Espérance cousu de lingots (WR). « Précédés par tambours et trompettes, suivis de 32 charrettes chargées du butin espagnol, les hommes d'Anson défilèrent triomphalement dans les rues de Londres, … ils n'étaient plus que 188, tout ce qui subsistait des équipages du Centurion, de la Gloucester, du Tryal, et du Pink Anna. Quelques-uns étaient morts d'accidents à terre ou en mer, ou plus rarement au combat ou des suites de blessures de guerre, mais la plupart furent victimes de maladies (scorbut, paludisme, typhus), de la malnutrition, de l'épuisement » (WG).
Oubliée la perte de cinq navires sur les six au départ, oubliés les deux mille cent hommes (WG) qui avaient pris la mer près de quatre ans plus tôt, et cette perte humaine de 90%, 90%...Lord Anson serait rear admiral en 1745, lord admiral en 1751, et surnommé « the Father of the Navy ». « Bien que l'expédition ait connu d'horribles difficultés et de lourdes pertes humaines, tous s'accordaient à dire que le commandement d'Anson avait fait la différence entre le triomphe et le désastre. Les officiers qui survécurent à cette épreuve en tirèrent assurément une grande expérience : huit d'entre eux devinrent par la suite amiraux… Le mandat d’Anson a vu des réformes navales substantielles et des préparatifs qui ont positionné la Grande-Bretagne comme une puissance maritime dominante au milieu du XVIIIe siècle. » (LWC). Anson avait en particulier subjugué les chinois à Canton en dotant les marins qui l’emmenait à terre de somptueux uniformes rouges. Il avait aussi bénéficié des avances scientifiques : les excellentes cartes du français Amédée-Francois Frézier, l’octant de John Hadley et les cartes de déclinaison magnétique de Edmund Halley, l’homme de la comète. (WG). Oublié aussi, comme avant lui Drake, le monde polynésien. Mais là n’était pas sa mission, elle ouvre cependant la voie à d’autres.
L’énorme retentissement du voyage de Anson ne laisse pas insensible un médecin Ecossais chirurgien de marine. James Lind cherche à trouver un remède au scorbut qui a manqué anéantir l’expédition de Anson. Voici, sous nos yeux, le premier essai thérapeutique randomisé connu, nous sommes en 1747 : « Il a sélectionné 12 marins au même stade de scorbut en phase d’état, qu’il divise en six paires. Tous les hommes mangeaient la même nourriture et vivaient dans les mêmes conditions sur le bateau. La seule différence était leur traitement. Chaque paire recevait différentes doses quotidiennes par voie orale d’un des six traitements antiscorbutiques disponibles : du cidre brut, 25 gouttes de vitriol, deux cuillérées de vinaigre, une demie pinte d’eau de mer, deux oranges et un citron, et un électuaire (mélange pâteux de toutes sortes de produits végétaux) *. Le traitement était mis en place pour 14 jours, à l’exception du jus de citron qui n’était disponible que pour une semaine. Malgré les faibles effectifs, le jus de citron a été bien meilleur que les autres. Les hommes ainsi traités ont guéri si rapidement qu’ils ont aidé Lind à prendre soin des autres marins ! » (BP).
James Lind publie (LJ) ses résultats en 1753 et dédicace son livre à George Anson.
Ah ! que n’eut -il pu se contenter des résultats bruts de son essai thérapeutique James. Il eut atteint le panthéon des bienfaiteurs de l’humanité. Il lui vient, hélas, la mauvaise idée de raisonner… Et de proposer de faire un sirop de ces agrumes, donc de les chauffer. Or, la vitamine C est un oiseau rebelle, thermolabile elle commence à se dégrader à 37°C et
une température de 60°C la détruit. La chauffer c’est la tuer, comme l’oxyder d’ailleurs, seule l’acidité au contraire la conserve. Pire : James s’éloigne du sujet en écrivant : « Le scorbut peut être combattu par l’exercice et l’air pur, rien n’est plus excellent pour la guérison du scorbut, que de respirer l’air pur de la campagne, & de faire un exercice modéré, la nourriture des scorbutiques doit être légère et facile à digérer, ...du bouillon ou de la soupe, faits avec de la viande fraîche & beaucoup de végétaux » (LJ). Retenons qu’il a ouvert la voie James Lind.
Car le scorbut est un fléau qui tue plus de marins que les tempêtes, les naufrages, les combats, et les autres affections médicales, c’est la maladie professionnelle des marins du XVIème au XVIIIème siècle. Période durant laquelle plusieurs estimations évaluent entre cinq cents mille et un million de marins tués par le scorbut ! (CKJ) Cela mérite que l’on s’attarde un peu sur le sujet, alors continuons.
« Avec difficulté, l’Amirauté britannique finit par appliquer les recommandations de Lind. En 1795, le chirurgien naval Gilbert Blane, administrateur à la Royal Navy, impose une ration quotidienne de jus de citron pour chaque marin, additionnée de 10 % d’alcool » (BP). Entre nous, on a bien fait d’intituler cet épisode « punch » !!! « Ce qui, sans le vouloir, assurait ainsi une meilleure conservation en cristallisant l’acide ascorbique. Ce breuvage restera un secret militaire jusqu’en 1840. Ainsi fut éliminé, en deux ans, le scorbut de la Royal Navy. Cela conféra un avantage important à la flotte britannique et lui permit d’imposer sa suprématie sur les mers au début du XIXe siècle. » (BP)
On pourrait se lasser de ces considérations biochimiques et politiques et s’estimer à mille lieux (marines) de notre sujet polynésien. Le lecteur pourrait être surpris…
Surtout quand il sera informé des recherches génétiques les plus récentes. « Alors que la plupart des mammifères sont capables de la synthétiser dans leur foie ou dans leurs reins (ce n'est donc pas une vitamine pour eux), les hominidés (dont l'être humain), le cochon d'Inde, la plupart des chauve-souris, … en sont incapables. Ils ont tous indépendamment perdu (génétiquement n.d.a) la capacité de synthétiser la vitamine C dans les reins ou le foie » (LMY). Et informé aussi, ce même lecteur, des conséquences sur nos navigateurs, et du plus célèbre Français d’entre eux : Louis Antoine de Bougainville, et d’une expédition qui a bien failli ne pas arriver à son terme.
« Dans toute autre circonstance, écrit Bougainville, on les aurait jetées à la mer » ...
« Les rations de biscuit et de légumes, les salaisons surabondantes empuantissent le bord. Les descentes à terre, celle de Port-Praslin** comme les autres, sont décevantes : pas de gibier, peu de poissons ; seul bénéfice, outre les aiguades : Commerson et les chirurgiens font la cueillette des plantes estimées antiscorbutiques. On tue la chèvre Amalthée.
Bougainville, honesco referens, rappelle qu'au siège de Candie « on faisait des chèvres un usage moins cruel », On mange deux chiens, mais l'équipage refuse de manger le chat ! Par contre les rats sont une Providence : nous avons dit que pour les équipages ce n'était pas une nouveauté. Mais ici ce sont les officiers qui, rebutés par les salaisons pourries et le cuir immangeable des sacs de farine, achètent les rats 12 sols pièce et à leur grande surprise, aussi bien l'atrabilaire Saint-Germain que le prince de Nassau, les trouvent délectables. Encore ne savaient-ils pas que le rat ignorant le scorbut, — plus heureux que l'homme ou le cobaye, il fabrique sa propre vitamine C — on absorbait en le mangeant un peu de la précieuse vitamine, surtout quand on en consommait les abats... Ce qui explique aussi, disons-le en passant, pourquoi le rat pullule avec des cargaisons telles que les graines, et sans nourriture fraîche. » (CA)
L’expédition Bougainville doit sa survie, pas trop cuit quand même s’il vous plait, au rat de Papouasie !
A SUIVRE…
*un électuaire composé d’ail, de raifort, de baume du Pérou et de myrrhe.
** Port Praslin est atteint par Bougainville, et baptisé de ce nom, le 6 juin 1768, soit deux mois après l’escale tahitienne. Cette baie se situe à la pointe Sud de la Nouvelle Irlande, c’est-à-dire au nord-est de la Papouasie-Nouvelle guinée dont elle fait partie. La Cascade de Bougainville disparue depuis deux siècles à la suite de mouvements de terrain a été retrouvée en 2024 par une expédition française menée par Hubert Sagnières. Voir : https://www.historia.fr/histoire-du-monde/asie-oceanie/comment-un-explorateur-francais-vient-de-redecouvrir-la-cascade-de-bougainville-disparue-depuis-deux-siecles-en-papouasie-2122695
WR) Walter Richard A voyage around the world in the years MDCCXL,I,II,II,IV. By George Anson Esq…, by Richard Walter, London 1748 https://archive.org/details/voyageroundworld00walt/page/n5/mode/2uop cité par
https://en.wikipedia.org/wiki/George_Anson%27s_voyage_around_the_world
Et la version en francais de l’époque par Arksee en Merkus
(WG) Wiliams Glyn The prize of all the oceans: Commodore Anson’s daring voyage and triumphant capture of the Spanish treasure galleon Penguin Books NY 2001. https://archive.org/details/prizeofalloceans0000will_o5i8/page/n5/mode/2up
(LWC) Lowe William C. George Anson first baron Anson EBSCOhost 2022 https://www.ebsco.com/research-starters/history/george-anson-first-baron-anson
(BP) Berche Patrick L’histoire du scorbut Revue de Biologie Médicale/N° 347 - MARS 2019 https://stm.cairn.info/revue-revue-de-biologie-medicale-2019-2-page-48?tab=resume
(LJ) Lind J. A treatise on the scurvy. Kincaid & Donaldson Edimburgh (UK) 1753. Traduction française de1754: https://archive.org/details/traitduscorbutdi00lind_0
(LMY) Lachapelle Marc Y. et Drouin guy , « Inactivation dates of the human and guinea pig vitamin C genes », Genetica, vol. 139, no 2, février 2011, p. 199–207 (ISSN 1573-
6857, PMID 21140195, DOI 10.1007/s10709-010-9537-x, lire en ligne [archive)
(CA) Carré Adrien L'Expédition de Bougainville et l'hygiène navale de son temps. In: Journal de la Société des océanistes, tome 24,1968. pp. 63-75; doi : https://doi.org/10.3406/jso.1968.2232 A LIRE https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1968_num_24_24_2232
(CJ) Cook James Relations de voyage autour du monde tome I et II F/M la découverte Paris 1980




