L'enquête Polynésienne - Épisode 11 : un naufrage oui, mais où ?
La relation de cet épisode est exemplaire de la mise en garde, par Mark Eddows, des affirmations des découvreurs et des historiens, et de la nécessité de recouper les informations. Qu’on en juge : 1722, en extemporané Roggeveen situe l’île de l’échouement par 15°08’S et 149°19’ W de Greenwich, c’est-à-dire 35 milles dans l’Ouest de Makatea qu’ils aborderont 14 jours plus tard en faisant route à l’ouest... Donc la longitude est fausse, et même très fausse !!!
Andrew Sharp (SA), en 1970, corrige la position de Roggeveen et prétend dans une note page 120 qu’il s’agit de l’île de Tikei par 144°32’W soit à près de 300 milles dans l’Est de la position indiquée par Roggeveen, l’information est reprise servilement par Marie-Charlotte Laroche (LMC) en 1982.
Cette correction est fausse, en effet Behrens décrit l’échouement de l’Afrikaansche Galley entre deux iles formées chacune d’un grand lagon. Tikei est isolée, de plus c’est un atoll comblé, bordé d’un récif frangeant, sans aucun lagon intérieur. Sharp eut été plus aigu et avisé en lisant le récit de Behrens, ce ne peut pas être Tikei !
Alors Takapoto par 145°12’W, soit 40 milles plus dans l’ouest que Tikei ? Ce lagon a l’avantage de côtoyer celui de Takaora, une disposition fidèle à la description de Behrens. C’est la thèse plus récemment et communément admise en 1993 (TH) : « Le 19 mai 1722, l’Africaansche Galley s’échoue sur le récif de la côte Est de l’atoll de Takapoto. Dans la nuit, il envoie deux coups de canons de détresse, mais en vain. Trente et un membres de l’équipage ont la vie sauve. Le 24 mai 1772, il quitte l’atoll. Cinq matelots restent sur place… Deux canons, connus de tous les habitants de l’île, se trouvaient sur le platier de l’atoll de Takaroa. Ils sont exposés sous un petit fare pote*. Deux nouvelles prospections ont localisé trois nouvelles pièces d’artilleries. Deux scénarii peuvent expliquer le naufrage ou l’échouement de l’Afrikaansche Galley : le navire s’est échoué sur le récif et a été complètement détruit ; le navire est venu s’échouer sur le récif. Un délestage des canons lui a permis de reprendre sa route. »
Et bien non, il suffit de lire le journal de Behrens pour savoir ce qui s’est réellement passé : « Aufſſi tôt que nous nous trouvames en sûreté , l'Amiral envoia un détachement à l'Iſle où le naufrage étoit arrivé , pour y prendre les gens de l'Equipage. La chalouppe les aiant reçus , on vit qu'il manqua cinq hommes , ſavoir un Quartier-Inaître & quatre matelots. Comme pendant le tems qu'ils furent dans cette Iſle, ils s'étoient mutinés contre les Officiers & qu'enfuite ils avoient pris querelle entre eux-mêmes juſqu'à ſe battre aux coups de couteau, dont quelques-uns furent bleſſés , ils s'étoient cachés pour éviter le châtiment ; d'autant que le Capitaine Roſenthael les eut menacé de les faire tous pendre auſſi tôt qu'ils ſeroient à bord du vaiſſeau-Amiral. » ( BCF).
Donc le bateau s’est échoué sur Takaora située à moins de 5 milles au nord-est de Takapoto et n’en a plus bougé. Quant aux mutins, ils ont dû être invités, et non pas comme convives, à un festin.
Seul deux bateaux reprennent leur route après le désastre survenue dans « les îles pernicieuses » et la difficulté à sortir d’un groupe de six atolls « nous leur donnâmes le nom de Labyrinthe », l’expédition est en vue d’une île haute. Elle est immanquable, c’est l’une des trois îles du Pacifique qui a la particularité géologique d’être une excroissance coralienne, sorte de grosse galette plate de 100 mètres de haut. Les hollandais sont avides de frais, le scorbut ravage les équipages. Cela se passe comme d’habitude, accueil mitigé des locaux qui manient leurs lances, méfiance, jets de pierres, coups de fusils, on relève les morts, cadeaux, traquenard, on s’enfuit avec un butin d’herbe dont on fera des soupes poivrées. Behrens la baptise « L’île de récréation » : « à cauſe des herbes falutaires que nous y trouvames. ». C’est Makatea bien sûr le 2 juin 1722 ! « At noon the observed latitude of 15 degrees 43 minutes south, and the estimated longitude of 222degrees 20minutes » (SA) soit 154° Ouest de Greenwich, si la latitude est correcte (15°50’ réel), la longitude est aberrante (148°15’ réel) : 6 degrés de différence trop à l’Est …. Cette imprécision sur la longitude leur a déjà couté cher durant la traversée des Tuamotu, n’oublions pas que leur livre de chevet est le journal de bord de Schouten cité en permanence dans celui de Roggeveen et que l’on suit à la lettre. Cette imprécision en longitude sera une des raisons que les décisions collégiales, on ira même après Makatea à envisager de retourner par le Cap Horn, entraineront la faillite de l’expédition qui n’a plus qu’un but : retrouver la Nouvelle Guinée pour ravitailler. Cette Guinée tant convoitée ils l’atteindront, le croient-ils, le 18 juillet. Le journal de Jacob Roggeveen s’arrête à cette date. Entre temps ils auront découvert les Samoa, le bord occidental du monde polynésien, où ils atterrissent le 13 juin.
Mais avant tout cela, trois jours après avoir quitté Makatea et fait route vers l’Ouest ils aperçoivent deux îles. Si leur latitude est réaliste, pour la longitude on peut estimer, après avoir étudié auparavant leur livre de bord sur des distances connues, qu’ils parcourent entre 50 et 75 milles journaliers. Ils sont donc à environ 180 milles dans l’ouest de Makatea. « Le Thienhoven à 6 heures du matin donna le signal qu’il apercevait une terre. Nous occurâmes qu’il s’agissait des îles Cocos du capitaine Schouten, qui est une montagne haute mais petite en circonférence, et qui se dressait dans le sud, au vent à nous, à environ 9 à 10 milles. Après avoir couru deux heures, nous vîmes dans le sud-ouest une autre île, distante de deux milles de la première, elle est plus large mais plus basse, ainsi nous fûmes par conséquent convaincu que la première était la montagne de Coco et la seconde Verraders Island…Aussi comme il n’y avait pas de possibilité pour nous de faire de l’eau (si l’on admet que ce soient les îles de Schouten), nous résolûmes de ne pas faire voile vers elles et de poursuivre notre route » (SA). Dommage pour le style d’acte notarié, et dommage pour la flotte car ce ne sont pas les îles que Schouten a décrit. Vous venez de découvrir, vous aussi, et en exclusivité, la description de Porpora (Bora-Bora) et de Maupiti.
Ce 6 juin 1722, Jacob Roggeveen, après Rapanui et Makatea, vient de découvrir l’extrémité nord-ouest ce qui sera nommé plus tard l’archipel des îles de la Société, il s’en ait encore fallu de peu après Schouten et Lemaire en 1616 que ces îles deviennent des colonies hollandaises !
A SUIVRE…
(SA) Sharp, Andrew. The journal of Jacob Roggeveen Oxford University Press 1970 https://archive.org/details/jpurnalofjacobro0000andr/page/90/mode/2up
(LMC) Laroche, Marie Charlotte. Circonstances et vicissitudes du voyage de découverte dans le Pacifique Sud de l'exploration Roggeveen 1721-1722 Journal de la Société des Océanistes Année 1982 74-75 p19- 23 https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2493
(TH) https://www.tahitiheritage.pf/canons-africaansche-galey-takaroa/
(BCF) Behrens,Carl Friedrich.« Histoire de trois vaisseaux envoyés par la Compagnie des Indes Occidentales des Provinces-Unies… » à la Haye en 1739, https://www.google.fr/books/edition/Histoire_de_l_Expedition_de_Trois_Vaisse/iWtXAAAAcAAJ?hl=fr&gb pv=1&dq=inauthor:%22Jacob+Roggeveen%22&printsec=frontcover
(EO) Esnault, Olivier. Une histoire de l’Océanie DGEE ministère de l’éducation Polynésie française MEA-DGEE 2020 www.education.pf
https://www.ebooks.education.pf/wp-content/ebooks/outils/Une-histoire-de-lOceanie/II/




