Dans le dernier ferry du Groenland, un voyage au coeur d'un territoire en mutation

Par Le Figaro Nautisme / AFP

© AdobeStock

Vendredi soir, le port de Nuuk s'anime. Ployant sous les bagages, des voyageurs s'engouffrent à bord d'un caboteur rouge et blanc un peu rouillé : le dernier ferry du Groenland. Une ethnologue, quelques touristes danois, mais surtout des Groenlandais en provenance des 74 localités qui jalonnent les 2.600 kilomètres de la côte ouest, isolés entre l'inlandsis et la mer.
Reliant Qaqortoq, au sud, à Ilulissat, à 980 kilomètres au nord, la ligne de ferry nationale a longtemps été le seul moyen de transport du Groenland, avant que l'avion ne s'impose. Avec ses stewards au sourire figé, son charme légèrement suranné et son incomparable odeur de lino, le navire semble n'avoir jamais quitté 1992, l'année de sa construction.
Le moteur se met en branle. Un dernier baiser vers le quai. Sur le pont, une passagère regarde la capitale Nuuk s'éloigner, réduite à une lueur sous les aurores boréales. Bienvenue à bord du Sarfaq Ittuk, reflet d'un Groenland qui se cherche.


Exode rural
Le personnel s'active. Malgré le ressac, la cuisinière tente d'aligner des hors d'oeuvre kitsch et colorés. Le souffle des cartes, le fracas des dés, quelques éclats de rire. La vie s'installe et se mélange autour des tables en formica de la cantine, le coeur social du navire. "On se connaît. On parle de la famille, des amis, des mariages", murmure Karen Rasmussen, 60 ans.
Avec l'exode rural, le bateau offre la chance aux villageois de revoir les visages familiers de ceux qui sont partis vers Nuuk.
Entre deux rires, Karen regarde par le hublot, un peu absente. "Je suis sous morphine", s'excuse-t-elle, serrant son bras cassé contre elle. Son voisin, Arne Steenholdt, 56 ans vient d'être diagnostiqué d'un cancer "vers ici", dit-il en pointant du doigt son ventre. Vivant dans des communautés éloignées, ils reviennent de l'hôpital de la capitale, le seul à proposer des soins avancés.
Le soir, quand la cantine se vide, Arne regagne sa couchette et tire le rideau contre la lumière qui inonde l'espace commun.
Karen, quant à elle, ne parviendra pas à trouver le sommeil.


Réchauffement climatique
Samedi. Le bateau passe le cercle polaire Arctique. Dans le fracas des vagues, un matelot balaie la glace qui s'accumule sur le pont. "Il faut s'occuper de la vieille dame", hurle-t-il en parlant du ferry. D'ordinaire, la navigation ne reprend sous ces latitudes que fin avril, lorsque la côte est libérée de la banquise arrivée du Canada voisin.
Mais en cette année exceptionnellement chaude, le Sarfaq Ittuk a repris ses liaisons mi-février car "la glace est en retard", explique son commandant, Jens Peter Berthelsen. La côte ouest du Groenland a enregistré en janvier des températures historiquement élevées, jusqu'à 11 degrés au-dessus des normales de saison, selon l'Institut météorologique danois.
Son nez aquilin pointé vers l'horizon, le capitaine Berthelsen est concentré. "Le défi c'est de repérer les icebergs qui n'émergent pas". Avec le réchauffement climatique, il est devenu difficile de prédire le retour de la banquise. "Il y a dix, quinze ans, c'était fin septembre mais, maintenant, c'est fin décembre ou janvier", dit-il.


Essor de l'avion
Dimanche. La messe en groenlandais résonne dans la cantine, au rythme du tintement des verres. À l'approche d'Ilulissat, le navire brise la fine banquise en formation, tremblant de la coque au pont. Par la baie, la glace qui ondule dans son sillage a quelque chose de féérique. Mais Ludvig Larsen, lui, s'ennuie. "J'ai pris le bateau à cause de la météo, ils ont annulé l'hélicoptère". Cet arbitre de 60 ans se rend à Ilulissat pour un tournoi de foot. Ces dernières années, il a délaissé le ferry pour l'avion, avec lequel il rejoint la capitale des icebergs en 25 minutes. Là, il va passer la journée en mer. Sur la côte ouest, le réchauffement climatique accroît l'humidité et la brume, causant l'annulation de vols. Pourtant, le Groenland a pris le risque de basculer vers le tout?avion : l'aéroport international de Nuuk a ouvert fin 2024, deux autres suivront en 2026 dans le sud et le nord, pour désenclaver les 57.000 habitants de l'île et attirer les touristes. Faute de financements, le gouvernement doit désormais soit interrompre la liaison en immobilisant le Sarfaq Ittuk en 2027, malgré quelque 22.000 passagers à l'année, soit tenter d'attirer les touristes avec un navire haut de gamme. Quand on demande à Ludvig s'il craint l'arrêt du ferry, il dit ne s'être "jamais vraiment posé la question". Par la baie derrière lui, un mur de glace apparaît dans la brume, puis une petite ville se détache de l'immensité blanche : Ilulissat, le terminus du voyage.
En débarquant sur la rade, une jeune fille se précipite en sanglots dans les bras d'une amie. Des enfants se poursuivent en riant. Les touristes mitraillent chaque flocon avec leurs appareils photo. Les nouveaux voyageurs hissent les bagages par la passerelle. Sur la proue, le commandant et son équipage dégagent, à grands coups de masse, l'épais écrin de glace qui recouvre le caboteur. Le soir même, le Sarfaq Ittuk repartira vers le sud.
 

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.