
Connue pour ses criques spectaculaires, ses villages blancs et ses eaux turquoise, la Costa Brava voit aussi ses fragilités revenir au premier plan. Dans son rapport 2026, l’association Ecologistas en Acción attribue deux « Pavillons noirs » dans la province de Gérone : l’un au Golfet de Palafrugell, pour la pression des bateaux de plaisance sur les fonds marins, l’autre aux montagnes de Begur, menacées par l’urbanisation. Un signal d’alerte au moment où le littoral catalan entre dans la pleine saison touristique.
Chaque été, la Costa Brava attire des milliers de visiteurs en quête de calas sauvages, de mouillages abrités et de villages posés au-dessus de la Méditerranée. De Calella de Palafrugell à Begur, le décor semble presque parfait : falaises découpées, pins parasols, maisons blanches et petites plages serrées entre les rochers.
Mais derrière cette image très séduisante, la pression augmente. Plus de bateaux dans les criques, plus de résidences secondaires, plus de projets immobiliers, plus de fréquentation sur des espaces parfois minuscules. C’est précisément ce que dénonce Ecologistas en Acción dans son rapport annuel des « Banderas Negras », ou « Pavillons noirs », publié à l’approche de l’été.
Contrairement aux Pavillons bleus, qui récompensent la qualité des eaux de baignade, les Pavillons noirs signalent des points sensibles du littoral espagnol, touchés par la pollution, la mauvaise gestion environnementale, la pression touristique ou l’urbanisation. Ils ne signifient pas forcément que la baignade est interdite, mais qu’un site est jugé particulièrement vulnérable ou mal protégé.
Palafrugell : trop de bateaux dans les criques
Dans la province de Gérone, le premier site épinglé est le Golfet de Palafrugell, dans le Baix Empordà. En cause : l’augmentation du nombre d’embarcations de plaisance dans cette zone très fréquentée de la Costa Brava, mais aussi dans d’autres criques voisines.
Le problème ne se voit pas toujours depuis la surface. Il se joue sous l’eau, au niveau des herbiers marins. Ces prairies sous-marines, formées par des plantes comme la posidonie ou d’autres phanérogames marines, jouent un rôle essentiel dans l’équilibre du littoral. Elles abritent de nombreuses espèces, stabilisent les sédiments, contribuent à la clarté de l’eau et participent à la bonne santé des écosystèmes côtiers.
Or, lorsqu’un bateau jette l’ancre sur ces fonds fragiles, les dégâts peuvent être importants. L’ancre s’enfonce, la chaîne racle le fond, puis l’ensemble peut arracher la végétation au moment du relevage. À force de passages répétés, des clairières se forment dans les herbiers. Ces zones dégradées s’élargissent ensuite plus facilement sous l’effet des courants et des tempêtes.
Pour les écologistes, le constat est clair : la fréquentation nautique n’est plus seulement une question de confort ou de cohabitation entre usagers. Elle devient un enjeu écologique direct. L’association demande davantage de bouées écologiques, plus de surveillance, des sanctions en cas de mouillage interdit et, surtout, une meilleure régulation de l’affluence des bateaux dans les criques les plus sensibles.
Begur : la pression immobilière gagne les hauteurs
Le second Pavillon noir attribué dans la province de Gérone concerne les montagnes de Begur. Ici, le sujet n’est plus le mouillage, mais l’urbanisation. Ecologistas en Acción dénonce une pression immobilière croissante sur un secteur pourtant reconnu pour sa valeur naturelle et paysagère. Les montagnes de Begur font partie des espaces protégés par le Plan d’espaces d’intérêt naturel de Catalogne depuis les années 1990. Elles constituent un arrière-plan essentiel du littoral : boisements méditerranéens, reliefs côtiers, corridors écologiques, vues ouvertes sur la mer et continuité entre espaces terrestres et marins.
Mais cette protection reste jugée insuffisante par les associations environnementales. Selon elles, l’absence de délimitation assez précise et la lenteur de certains outils de planification facilitent encore de nouvelles constructions dans des zones sensibles. À Begur, comme ailleurs sur la Costa Brava, la question est devenue très politique : comment préserver un territoire dont la beauté alimente précisément la pression immobilière ?
Car le paradoxe est là. Plus un site est spectaculaire, plus il attire. Plus il attire, plus il devient rentable. Et plus il devient rentable, plus il est exposé aux projets de villas, de résidences touristiques ou d’aménagements destinés à capter une clientèle internationale. À terme, c’est l’identité même du paysage qui se trouve menacée.
Un avertissement pour toute la Costa Brava
Palafrugell et Begur ne sont pas des cas isolés. Le rapport 2026 attribue six Pavillons noirs à la Catalogne, deux pour chacune de ses provinces littorales. À l’échelle de l’Espagne, 48 sites sont signalés cette année, avec des problèmes très variés : défauts d’assainissement, urbanisation excessive, atteintes à la biodiversité, pollution chimique, accumulation de déchets ou saturation touristique. Sur la Costa Brava, le message prend toutefois une résonance particulière. Cette portion de littoral est l’une des plus connues d’Espagne, mais aussi l’une des plus exposées aux contradictions du tourisme méditerranéen. Elle vit largement de son attractivité maritime, de ses plages, de ses criques et de son image de nature préservée. Mais cette attractivité devient elle-même une source de pression.
Les bateaux qui cherchent des mouillages de rêve peuvent abîmer les herbiers. Les résidences qui promettent une vue sur mer peuvent grignoter les collines. Les visiteurs qui viennent chercher le calme participent parfois, malgré eux, à la saturation des lieux. Ce n’est pas une remise en cause du tourisme en soi, mais une alerte sur son intensité et sa gestion.
Protéger sans fermer
La question n’est donc pas de transformer la Costa Brava en sanctuaire inaccessible. Elle est de mieux organiser les usages. Installer davantage de bouées écologiques, informer les plaisanciers, cartographier clairement les herbiers, contrôler les mouillages, limiter les constructions dans les secteurs les plus fragiles, renforcer les protections existantes : les solutions existent déjà, mais elles demandent une volonté politique constante.
Pour les plaisanciers, le message est simple : mouiller dans une crique ne peut plus se faire n’importe comment. Avant de jeter l’ancre, il faut vérifier la nature du fond, éviter les herbiers, privilégier les zones autorisées ou les bouées prévues à cet effet. Pour les communes, l’enjeu est plus large : préserver ce qui fait la valeur même du territoire.
Car la Costa Brava ne peut pas se résumer à une succession de cartes postales. C’est un littoral vivant, fragile, convoité, où la mer et la terre subissent une pression croissante. En épinglant Palafrugell et Begur, les Pavillons noirs 2026 rappellent une évidence : la beauté d’un site ne suffit pas à le protéger. Elle peut même, lorsqu’elle attire trop, devenir son premier facteur de vulnérabilité.
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