
Au Musée de Bretagne, l’exposition « La mer jamais ne s’oublie » réunit les travaux de quatre femmes photographes autour d’un même horizon : l’océan. Entre récits d’aventure, réalités du monde maritime et inquiétudes écologiques, elles prolongent l’héritage d’Anita Conti, pionnière de l’océanographie et infatigable témoin de la mer. La mer nourrit les hommes, façonne les imaginaires et porte en elle d’innombrables récits. Mais derrière sa beauté et son immensité se dessinent aussi les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les océans. C’est cette dualité, entre fascination et inquiétude, que l’exposition « La mer jamais ne s’oublie » invite à explorer au Musée de Bretagne, dans le cadre d’Exporama.
Pour l’occasion, les Champs Libres ont réuni quatre jeunes photographes : Juliette Pavy, Julie Bourges, Marine Lanier et Manon Lanjouère. Quatre écritures visuelles singulières, mais un même héritage revendiqué : celui d’Anita Conti.
Anita Conti, pionnière et lanceuse d’alerte
Surnommée la « Dame de la mer », Anita Conti fut l’une des premières femmes océanographes françaises. Photographe, écrivaine et aventurière, elle embarqua à bord de chalutiers à une époque où les navires de pêche constituaient encore un univers presque exclusivement masculin. En 1939, elle monte à bord du Vikings, puis participe en 1952 à une longue campagne sur le Bois Rosé, entre Terre-Neuve et la mer de Barents. Seule femme parmi les équipages, elle partage alors le quotidien éprouvant des marins, affronte les tempêtes et documente avec précision les techniques de pêche comme les conditions de travail à bord.
Ses photographies en noir et blanc montrent la violence des éléments, les ponts balayés par les vagues, les filets chargés de poissons et les visages fatigués des pêcheurs. Mais son œuvre va bien au-delà du témoignage maritime. Dès les années 1940, Anita Conti alerte sur la surexploitation des ressources et les déséquilibres provoqués par la pêche industrielle. À la fois scientifique, documentaire et profondément poétique, son regard a largement contribué à faire entrer les enjeux océaniques dans le débat public.
Quatre regards contemporains sur la mer
Plusieurs décennies plus tard, les quatre photographes réunies à Rennes prolongent cette démarche en l’adaptant aux préoccupations contemporaines. « Il est vite apparu que la figure d’Anita Conti occupait une place très importante dans leur trajectoire », explique Yves-Marie Guivarch, chargé de programmation aux Champs Libres. Toutes partagent avec elle une attention particulière portée au réel, mais également la volonté de raconter la mer autrement, en mêlant enquête, sensibilité et imaginaire. Marine Lanier explore ainsi la puissance narrative de l’univers marin. Nourries par l’œuvre de Jules Verne et par l’histoire de son arrière-grand-père, capitaine de vaisseau, ses images construisent un récit d’aventure fantastique. La mer y apparaît comme un territoire mystérieux, peuplé de souvenirs, de légendes et de mondes engloutis.
Julie Bourges s’intéresse davantage à celles qui travaillent aujourd’hui dans le secteur maritime. Son objectif accompagne notamment des pêcheuses et des charpentières de marine, contraintes de se faire une place dans des professions longtemps réservées aux hommes. À travers leurs gestes, leurs vêtements de travail et leur quotidien, la photographe rend visible une transformation progressive du monde de la mer.
De la Méditerranée aux océans de demain
Juliette Pavy embarque, quant à elle, sur un navire océanographique en Méditerranée. Aux côtés des scientifiques, elle documente les recherches consacrées à la pollution et à l’acidification de l’eau. Ses photographies mettent en lumière un océan observé, mesuré et analysé, dont les équilibres sont fragilisés par les activités humaines et le changement climatique. Le travail de Manon Lanjouère adopte une approche plus fictionnelle. La photographe imagine un conte dystopique dans lequel les vestiges d’un monde marin dévasté apparaissent comme les traces d’une civilisation disparue. Ses images donnent à voir les ruines possibles d’un futur façonné par la pollution, la surexploitation et l’épuisement des ressources.
D’un univers à l’autre, l’exposition oscille ainsi entre contemplation, documentaire et anticipation. Elle rappelle que la mer reste un formidable espace d’inspiration, mais également un milieu vulnérable dont l’avenir dépend largement des choix effectués aujourd’hui.
Un héritage toujours vivant à Rennes
La présence d’Anita Conti ne se limite pas aux photographies présentées dans l’exposition. À quelques mètres de là, une salle des Champs Libres porte déjà son nom, sous la ligne de flottaison symbolique du Musée de Bretagne. Un hommage durable à celle qui consacra sa vie à observer, comprendre et défendre les océans. Avec « La mer jamais ne s’oublie », son regard dialogue désormais avec celui d’une nouvelle génération de photographes. L’exposition est à découvrir jusqu’au 27 septembre au Musée de Bretagne, à Rennes.
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