
Difficile de l’imaginer face aux étendues arides du désert occidental égyptien. Pourtant, il y a environ 75 millions d’années, la région se trouvait sous les eaux et abritait plusieurs espèces de requins. La découverte de quatorze dents fossilisées sur le plateau d’Abu-Tartur permet aujourd’hui aux scientifiques de reconstituer une partie de cet écosystème marin disparu.
Quatorze dents retrouvées au milieu du désert
Aujourd’hui, le plateau d’Abu-Tartur, à l’ouest de la vallée du Nil, offre un paysage désertique. Mais sous ses roches se cache la mémoire d’un environnement radicalement différent. Une équipe de paléontologues dirigée par Tarek Yassin, de l’université du Caire, y a découvert quatorze dents fossilisées appartenant à des requins ayant vécu au Crétacé supérieur, il y a environ 75 millions d’années.
Les fossiles proviennent de la formation de Duwi, constituée notamment de couches de phosphate déposées lorsque cette partie de l’Égypte était encore recouverte par la mer.
Et ces quelques dents suffisent déjà à enrichir considérablement le portrait de la faune qui peuplait alors la région. Les chercheurs ont identifié cinq espèces supplémentaires sur le site, portant à au moins sept le nombre d’espèces de requins désormais connues à Abu-Tartur. Deux d’entre elles, Serratolamna cf. serrata et Squalicorax bassanii, n’avaient encore jamais été signalées en Égypte.
Des requins très différents partageaient ces eaux
Longues et effilées pour certaines, larges et dentelées pour d’autres : les dents retrouvées présentent des morphologies très différentes. En les comparant à d’autres fossiles connus, les chercheurs ont pu identifier cinq espèces éteintes : Cretalamna cf. maroccana, Scapanorhynchus cf. raphiodon, Serratolamna cf. serrata, Squalicorax bassanii et Squalicorax pristodontus.
Cette nouvelle découverte complète une première campagne menée en 2024. La même équipe avait alors mis au jour 49 dents attribuées à deux autres espèces, Scapanorhynchus rapax et Cretoxyrhina mantelli. Les dents sont particulièrement précieuses pour les paléontologues : contrairement aux os, le squelette cartilagineux des requins se conserve très difficilement après leur mort.
Parmi les nouvelles espèces identifiées, Scapanorhynchus cf. raphiodon retient particulièrement l’attention. Selon les chercheurs, sa présence pourrait constituer la première occurrence connue de cette espèce en Afrique, mais aussi l’exemplaire le plus récent retrouvé jusqu’à présent dans le registre fossile.
De la côte aux eaux profondes
Ces fossiles permettent aussi d’imaginer à quoi ressemblait cette mer disparue. Tous ces requins n’évoluaient vraisemblablement pas dans les mêmes eaux.
Les Squalicorax auraient plutôt fréquenté les environnements côtiers et le plateau continental interne, tandis que Scapanorhynchus serait associé à des eaux plus profondes. Cretalamna et Serratolamna auraient, eux, occupé des secteurs plus ouverts du plateau continental. Plusieurs niches écologiques pouvaient ainsi coexister dans un même vaste environnement marin.
Cette diversité témoigne surtout de la richesse des eaux qui recouvraient alors le nord de l’Afrique. Les chercheurs avancent l’hypothèse de remontées d’eaux profondes riches en phosphore et en nutriments. En atteignant la surface, celles-ci auraient favorisé le développement du plancton, puis celui des poissons et des invertébrés, fournissant à leur tour une nourriture abondante aux grands prédateurs.
Les scientifiques restent néanmoins prudents : les couches de phosphate se sont constituées très lentement et peuvent regrouper des fossiles issus de périodes différentes. Rien ne permet donc d’affirmer que les sept espèces identifiées nageaient toutes ensemble au même moment.
Quand le désert égyptien était sous la mer
Le cas d’Abu-Tartur n’est pas isolé. Des formations phosphatées comparables ont notamment été retrouvées au Maroc et en Syrie, avec elles aussi de nombreux fossiles de requins. À la fin du Crétacé, une partie de la bordure nord-africaine était recouverte par la Téthys, un vaste domaine océanique dont la configuration n’avait rien à voir avec celle de la Méditerranée actuelle.
Des dizaines de millions d’années de transformations géologiques ont depuis totalement changé le paysage. Là où évoluaient autrefois poissons, invertébrés et requins s’étendent désormais les paysages arides du désert occidental égyptien.
Les quatorze dents retrouvées à Abu-Tartur n’offrent encore qu’un aperçu de cette mer disparue. De nouvelles prospections seront nécessaires pour compléter l’inventaire des espèces et préciser leur chronologie. Mais elles suffisent déjà à rappeler à quel point les paysages de la planète peuvent se métamorphoser : sous le sable du désert égyptien se cachent encore les traces d’un ancien monde marin peuplé de requins.
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