Bouteilles, sacs et emballages sont devenus les symboles de la pollution plastique des océans. Pourtant, lorsqu’on s’éloigne des côtes pour gagner le large, le visage de cette pollution change radicalement. Dans l’immense zone d’accumulation du Pacifique Nord, une étude scientifique montre que la majorité de la masse des plastiques flottants serait liée aux activités de pêche.
Lorsque l’on pense à la pollution plastique des océans, les mêmes images viennent rapidement à l’esprit : une bouteille dérivant à la surface, un sac emporté par le vent ou des emballages échoués sur une plage. Une représentation qui n’est pas fausse, mais qui ne raconte qu’une partie de l’histoire. Au cœur du Pacifique Nord, à des milliers de kilomètres des côtes, le décor est très différent. Ici, parmi les déchets qui dérivent au gré des courants, les scientifiques retrouvent surtout des filets, des cordages, des bouées, des flotteurs et différents équipements liés aux activités de pêche.
Une étude publiée en 2022 dans la revue scientifique Scientific Reports, et remise en lumière par Science & Vie, permet de mieux mesurer l'ampleur du phénomène. Ses auteurs estiment que les activités de pêche sont à l'origine de l'essentiel de la masse des plastiques flottants accumulés dans cette partie du Pacifique.
Plus de 6 000 déchets passés au crible
Pour parvenir à cette conclusion, les chercheurs se sont intéressés au North Pacific Garbage Patch, l'immense zone d'accumulation de déchets flottants située dans le gyre subtropical du Pacifique Nord. Il ne s'agit pas, contrairement à ce que son surnom de « continent de plastique » pourrait laisser imaginer, d'une île compacte sur laquelle il serait possible de marcher. Les déchets sont dispersés sur une superficie considérable et concentrés progressivement par les courants océaniques.
Lors d'une campagne menée en 2019 par The Ocean Cleanup, plus de 6 000 morceaux de plastique rigide de plus de 5 centimètres ont été récupérés. Les scientifiques ont ensuite étudié ces objets à la recherche du moindre indice permettant de retracer leur histoire : inscriptions, langues, marques, logos ou encore dates de fabrication.
La tâche est complexe. Après plusieurs années passées en mer, une grande partie des objets est trop dégradée pour permettre d'en déterminer précisément l'origine. Parmi les éléments qui ont pu être attribués avec suffisamment de certitude, le Japon représentait 34 %, la Chine 32 % et la Corée du Sud 10 %. Les États-Unis et Taïwan figuraient également parmi les principales origines identifiées. Un point commun réunit ces territoires : tous possèdent d'importantes flottes de pêche actives dans le Pacifique Nord.
Jusqu'à 86 % de la masse liée à la pêche
Mais ce sont surtout les types de déchets retrouvés qui attirent l'attention. Filets et cordages constituent déjà une part majeure de la masse de plastique flottant observée dans cette zone. En y ajoutant les objets rigides associés aux navires de pêche, les chercheurs estiment que les équipements de pêche abandonnés, perdus ou rejetés pourraient représenter entre 75 et 86 % de la masse totale des plastiques flottants dans le gyre étudié.
Les bouées et les flotteurs représenteraient à eux seuls environ un cinquième de cette masse. À titre de comparaison, les emballages destinés aux boissons n'en constitueraient qu'environ 1 %. Ces chiffres ne signifient pas que 75 à 86 % de toute la pollution plastique mondiale provient de la pêche. L'étude porte sur une zone très particulière : une immense accumulation de déchets flottants située loin des continents. Et c'est précisément cette situation géographique qui permet de comprendre pourquoi les équipements de pêche y occupent une telle place.
Pourquoi les déchets du large s'accumulent-ils davantage ?
Un morceau de plastique perdu par un bateau au milieu du Pacifique et une bouteille emportée par un fleuve depuis la terre ferme n'ont pas nécessairement le même destin. Pour mieux comprendre ces trajectoires, les scientifiques ont simulé le déplacement de millions de particules entre 2013 et 2019 en tenant compte de la circulation océanique. Selon leurs résultats, un déchet provenant des activités de pêche aurait environ dix fois plus de chances d'atteindre la zone d'accumulation du Pacifique Nord qu'un plastique provenant d'un fleuve.
La raison est notamment géographique. Une grande partie des déchets issus des terres reste à proximité des continents : ils peuvent s'échouer sur les plages, couler ou se fragmenter dans les environnements côtiers. Les équipements perdus directement au large, eux, sont déjà introduits au cœur du système océanique et peuvent être entraînés pendant des années par les courants.
C'est ainsi qu'un objet peut connaître une étonnante longévité en mer. Parmi les déchets analysés par les chercheurs figurait notamment une bouée fabriquée en… 1966.
Des filets qui continuent parfois de pêcher
La présence massive d'engins de pêche pose un autre problème : leur impact ne s'arrête pas nécessairement lorsqu'ils sont perdus.
Un filet abandonné peut continuer à capturer poissons, tortues ou autres animaux marins. Ce phénomène, souvent désigné sous le nom de « pêche fantôme », transforme un équipement devenu inutile pour son propriétaire en piège dérivant parfois pendant de longues périodes.
Les travaux distinguent également plusieurs types d'activités susceptibles d'alimenter cette accumulation. Les chalutiers représentent 48 % de l'effort de pêche associé par le modèle aux déchets retrouvés dans le gyre, devant les engins dormants et les palangres dérivantes.
L'enjeu ne consiste donc pas seulement à récupérer les déchets déjà présents. Il s'agit aussi d'éviter que de nouveaux équipements ne rejoignent l'océan.
Les déchets terrestres n'ont pas disparu pour autant
Ces résultats ne doivent toutefois pas conduire à minimiser la pollution provenant des continents. Chaque année, plusieurs millions de tonnes de plastique rejoignent le milieu marin depuis les zones côtières et les fleuves. Mais leur répartition est différente. Une grande partie demeure près des littoraux, s'échoue ou gagne les fonds marins, tandis que certains déchets se fragmentent progressivement en particules de plus petite taille.
La pollution plastique des océans possède donc plusieurs visages. Sur une plage, à l'embouchure d'un fleuve ou au milieu du Pacifique, on ne retrouve ni les mêmes déchets, ni nécessairement les mêmes sources. C'est aussi ce qui rend le problème particulièrement complexe : réduire les emballages à usage unique reste pertinent pour limiter les apports terrestres, mais cela ne suffit pas à répondre à la pollution observée très loin des côtes.
Mieux suivre les équipements de pêche
Pour les auteurs de l'étude, une partie de la réponse passe ainsi par une meilleure gestion des équipements utilisés en mer : identification du matériel, suivi des pertes, récupération des engins abandonnés et dispositifs encourageant leur retour à terre.
Certaines initiatives existent déjà. En Corée du Sud, par exemple, des mécanismes permettent de rémunérer les pêcheurs lorsqu'ils rapportent au port leurs anciens équipements. L'étude rappelle surtout une réalité souvent invisible depuis la terre : la pollution plastique n'est pas uniquement transportée vers la mer. Une partie naît directement sur l'océan.
Et plus on s'éloigne des côtes, plus cette distinction devient importante. Au cœur du Pacifique Nord, derrière l'image familière des bouteilles et des sacs plastiques, ce sont ainsi les filets, cordages, bouées et autres équipements de pêche qui constituent une grande partie du poids de la pollution flottante.
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