
Que fait réellement un requin-baleine lorsqu’il disparaît sous la surface ? Pour tenter de répondre à cette question, des scientifiques ont équipé plusieurs individus de caméras embarquées au large de l’Australie. Les images obtenues révèlent une diversité de techniques d’alimentation jusqu’ici insoupçonnée, dont six comportements jamais documentés auparavant chez le plus grand poisson du monde.
Malgré sa taille spectaculaire, le requin-baleine conserve encore une bonne part de mystère. L’animal est régulièrement observé lorsqu’il évolue près de la surface, mais son comportement devient beaucoup plus difficile à étudier lorsqu’il plonge dans la colonne d’eau. Cette limite a longtemps biaisé les connaissances scientifiques sur son alimentation, principalement fondées sur des observations réalisées depuis des bateaux, par des plongeurs ou depuis les airs. Une nouvelle étude menée à Ningaloo Reef, sur la côte occidentale de l’Australie, permet désormais d’observer directement une partie de cette vie jusqu’ici largement invisible.
Les chercheurs ont fixé des dispositifs équipés de caméras sur cinq requins-baleines fréquentant ce célèbre site australien. Les balises, conçues pour se détacher automatiquement après une période déterminée, ont permis de recueillir environ 22,5 heures de vidéos filmées depuis le dos des animaux. Ces séquences ont ensuite été confrontées aux données issues de 106 études déjà publiées afin de dresser ce que les scientifiques présentent comme l’inventaire comportemental le plus complet jamais établi pour l’espèce.
Six nouvelles manières de se nourrir
Au total, les chercheurs ont recensé 36 comportements distincts chez le requin-baleine, dont douze directement associés à la recherche et à la capture de nourriture. Six de ces comportements alimentaires n’avaient encore jamais été documentés scientifiquement. Les images montrent ainsi que l’animal dispose d’un répertoire beaucoup plus diversifié que les quelques techniques habituellement observées lorsqu’il se nourrit à proximité de la surface.
Le requin-baleine peut notamment continuer à filtrer l’eau tout en descendant progressivement vers les profondeurs, une technique qualifiée par les chercheurs de « gliding slow feeding ». À d’autres moments, il plonge activement en direction du fond tout en capturant ses proies sur son trajet, ou remonte vers la surface la gueule ouverte. Les caméras ont également enregistré des individus se nourrissant lentement dans la colonne d’eau et le long du fond marin, jusque dans des zones situées à plusieurs dizaines de mètres sous la surface. Sur le site étudié, certains de ces comportements ont été observés jusqu’à environ 70 mètres de profondeur.
Ces différentes stratégies ne demandent pas toutes le même effort. Les scientifiques distinguent notamment des comportements alimentaires lents, au cours desquels le requin avance tranquillement en filtrant l’eau, et des phases beaucoup plus actives pendant lesquelles il accélère pour poursuivre des concentrations de krill. Or, les séquences enregistrées montrent que les modes d’alimentation les plus lents étaient particulièrement fréquents chez les individus suivis.
Le requin-baleine ne se nourrit pas uniquement près de la surface
Cette découverte remet surtout en perspective l’image traditionnelle du requin-baleine se nourrissant presque exclusivement à la surface. Les rassemblements spectaculaires d’individus filtrant du plancton dans les premiers mètres de l’océan sont relativement faciles à observer et ont donc longtemps constitué l’essentiel des données disponibles sur l’espèce. Les caméras embarquées montrent au contraire que les animaux peuvent poursuivre leur alimentation tout au long de leurs déplacements verticaux.
Des études précédentes avaient déjà laissé penser que cette alimentation sous-marine était largement sous-estimée. Des dispositifs de suivi avaient notamment révélé que les requins-baleines passent une part importante de leur temps loin de la surface et peuvent effectuer des plongées beaucoup plus profondes que celles observées dans cette nouvelle étude. Mais jusqu’à présent, les scientifiques connaissaient leurs trajectoires sans toujours savoir précisément ce que les animaux faisaient pendant ces déplacements.
Une stratégie qui pourrait expliquer comment ce géant trouve suffisamment de nourriture
Cette capacité à multiplier les techniques alimentaires pourrait répondre à une question essentielle concernant le mode de vie du requin-baleine. Malgré des dimensions pouvant dépasser largement la dizaine de mètres, cet immense poisson se nourrit essentiellement de proies minuscules, comme le krill, les copépodes, le plancton ou encore les œufs de poissons. Il évolue en outre dans des eaux tropicales souvent pauvres en nutriments, ce qui suppose de trouver suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins énergétiques d’un animal aussi imposant.
Selon les chercheurs, la réponse pourrait justement résider dans cette grande souplesse comportementale. Contrairement à d’autres grands filtreurs qui concentrent leurs efforts sur des rassemblements très denses de proies, le requin-baleine semble capable d’adapter sa façon de se nourrir à différentes concentrations de nourriture et à différentes profondeurs. Il peut ainsi alterner entre des phases de filtration presque passive et des poursuites beaucoup plus énergiques lorsque les conditions le justifient.
Les images ne lèvent toutefois qu’une partie du voile sur la vie sous-marine de l’espèce. Les requins-baleines sont capables de plonger bien au-delà des profondeurs auxquelles les caméras ont pu fournir des images exploitables, notamment lorsque la lumière devient insuffisante. Les scientifiques ignorent donc encore une partie de ce qu’ils font lors de leurs excursions les plus profondes. Cette première immersion depuis le dos de l’animal montre néanmoins à quel point certaines habitudes du plus grand poisson du monde échappaient encore aux observateurs, simplement parce qu’elles se déroulaient quelques dizaines de mètres sous leurs pieds.
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