
Quand la pollution marine devient une matière textile
Sur le papier, l’idée est simple. Dans la réalité, elle est beaucoup plus technique. Aujourd’hui, 2 grandes filières dominent ce marché. La première repose sur SEAQUAL, un matériau fabriqué à partir de plastique marin recyclé, auquel s’ajoute du PET recyclé post consommation pour assurer la solidité et la régularité du fil. La seconde passe par ECONYL, un nylon régénéré produit à partir de déchets de polyamide, parmi lesquels figurent notamment des filets de pêche usagés. Les 2 approches poursuivent le même objectif, mais elles ne parlent pas tout à fait des mêmes déchets ni des mêmes procédés.
Cette distinction est essentielle, car toutes les marques ne peuvent pas revendiquer la même chose. Certaines utilisent du plastique réellement récupéré en mer ou sur les côtes. D’autres travaillent surtout à partir de filets de pêche en nylon, plus adaptés à certaines transformations industrielles. D’autres encore valorisent des déchets interceptés sur les plages, les îles ou dans les zones côtières avant qu’ils ne repartent au large. Le résultat, lui, est le même pour le consommateur : un vêtement ou une chaussure. Mais derrière ce produit fini, les matières premières et les filières de recyclage ne racontent pas exactement la même histoire.
Seaqual, la matière qui revient le plus souvent dans la mode liée à l’océan
Dans cet univers, SEAQUAL est sans doute le nom qui revient le plus souvent. L’initiative s’appuie sur un réseau de collecteurs, de pêcheurs, d’associations et d’opérations de nettoyage pour récupérer du plastique marin, qui est ensuite intégré dans un fil textile recyclé. Le point important, souvent mal compris, est le suivant : le fil polyester SEAQUAL n’est pas composé uniquement de plastique marin. Sa composition annoncée est de 10 % de SEAQUAL Marine Plastic et 90 % de PET recyclé post consommation. Ce choix répond à une logique industrielle très concrète : garantir une matière suffisamment stable et résistante pour un usage textile.
Cela n’enlève rien à l’intérêt du dispositif. Au contraire, c’est même ce qui a permis à SEAQUAL de s’imposer dans des secteurs variés, du maillot de bain à l’accessoire en passant par le prêt à porter. L’initiative a aussi développé des solutions à base de nylon recyclé, notamment à partir de filets de pêche collectés en Méditerranée. Autrement dit, derrière un même nom, on trouve plusieurs usages et plusieurs familles de produits, ce qui explique pourquoi autant de marques s’en emparent aujourd’hui.

Des marques qui ont fait de la mer une vraie matière première
Parmi les exemples les plus clairs, Apnée Swimwear occupe une place à part. La marque française explique fabriquer ses shorts de bain à partir de déchets plastiques collectés en mer Méditerranée, en partenariat avec SEAQUAL. Elle précise même qu’un maillot correspond à environ 10 bouteilles plastiques recyclées, ce qui donne une traduction immédiate et concrète de la démarche. Chez Apnée, le lien entre l’univers marin et la matière utilisée n’est donc pas un simple habillage marketing : il est directement inscrit dans la composition même du produit.
TWOTHIRDS, de son côté, s’est imposée comme l’une des marques européennes les plus identifiées sur ce sujet. Pour certaines pièces de swimwear, la marque utilise du fil polyester recyclé SEAQUAL, en rappelant clairement qu’il contient 10 % de SEAQUAL Marine Plastic. Son discours est intéressant, car il reste assez précis sur la matière utilisée et sur le rôle joué par les opérations de collecte menées avec des pêcheurs, des ONG et des groupes de nettoyage. La marque s’inscrit ainsi dans une mode littorale cohérente, où le fond et la forme se répondent réellement.
Autre acteur important, Ecoalf a contribué à donner une ampleur industrielle à ce mouvement avec son programme Upcycling the Oceans. Le principe est connu mais reste fort : récupérer des déchets marins avec l’aide du secteur de la pêche, puis les transformer en nouvelles matières, notamment en polyester recyclé pour l’industrie textile. Ce projet a pris de l’ampleur au fil des années, jusqu’à être déployé dans plusieurs pays méditerranéens et au-delà. Ecoalf n’a pas seulement popularisé l’idée d’un vêtement fabriqué à partir de déchets marins. La marque a aussi montré qu’une telle démarche pouvait s’inscrire dans une logique de volume et de filière.
Plus discrète, Wastendsea s’inscrit dans une logique proche, avec une communication très lisible sur l’usage de SEAQUAL dans ses vêtements. La marque indique utiliser au minimum 50 % de matière SEAQUAL dans ses tee shirts et 25 % dans ses sweats, en présentant cette matière comme un plastique marin recyclé issu de bouteilles repêchées dans les océans. Son intérêt, dans un article, est évident : elle montre que cette transformation ne concerne pas seulement de gros acteurs internationaux, mais aussi des labels plus jeunes qui ont fait du déchet marin une composante centrale de leur identité.
Chez Lérisa, l’approche est différente, plus mode, plus urbaine, plus féminine. La marque met en avant l’usage de SEAQUAL pour certaines pièces et accessoires, avec un discours clair sur l’origine marine du matériau. Son cas est intéressant parce qu’il élargit le sujet : la valorisation des déchets marins ne se limite pas au vestiaire de plage ni aux vêtements techniques. Elle peut aussi entrer dans une proposition plus habillée, plus quotidienne, où l’engagement ne passe pas par une esthétique militante, mais par le choix de la matière.
Du côté de la chaussure, Corail apporte un autre éclairage. La marque explique fabriquer ses baskets à partir de déchets plastiques récoltés en mer, notamment en Méditerranée, et transformés dans son propre laboratoire à Marseille. Elle précise également utiliser un matériau maison, le Seadust, obtenu en broyant et en mélangeant des filets de pêche et des bouteilles plastiques récupérés en mer. Là encore, l’intérêt du sujet saute aux yeux : le déchet marin n’est plus seulement une matière textile invisible, il devient un élément central d’un produit de mode très concret, la sneaker.

Les grandes marques ont, elles aussi, fait entrer la mer dans leurs collections
Le sujet ne concerne plus seulement les jeunes marques engagées. Prada en a donné une version luxe avec sa ligne Re Nylon, fabriquée en ECONYL, un nylon régénéré issu de déchets plastiques collectés dans les océans, mais aussi de filets de pêche, de déchets textiles et d’autres sources de nylon usagé. Avec cette collection, la maison italienne a clairement participé à faire basculer ce type de matière dans un registre plus premium, en montrant qu’un matériau recyclé pouvait aussi porter une proposition haut de gamme.
Adidas, de son côté, a joué un rôle majeur avec Parley Ocean Plastic. Ici aussi, la précision compte. La marque explique utiliser une matière créée à partir de déchets plastiques recyclés collectés sur les îles, les plages, les régions côtières et le littoral. On n’est donc pas toujours dans le déchet repêché en pleine mer, mais bien dans une logique d’interception de plastiques menaçant directement le milieu marin. Cette nuance est importante, car elle rappelle à quel point les mots employés dans ce secteur doivent être maniés avec rigueur.

Une évolution réelle, mais pas un remède miracle
Il serait exagéré de dire que ces marques règlent le problème de la pollution marine. Ce n’est pas le cas. En revanche, elles participent à quelque chose de très concret : créer des débouchés industriels pour des matières qui, autrement, resteraient des déchets. Elles donnent aussi de la visibilité à des filières de collecte, de tri et de transformation encore jeunes, parfois complexes, souvent coûteuses, mais désormais bien réelles.
Le plus intéressant, au fond, est peut-être là. Pendant longtemps, la mer a servi d’imaginaire à la mode : rayures marines, bleus profonds, esprit plage ou grand large. Aujourd’hui, elle s’invite autrement dans les collections. Non plus seulement comme décor, mais comme origine de certaines matières. C’est ce déplacement qui rend le sujet passionnant. Derrière un maillot, une basket ou une veste, il ne s’agit plus seulement de style. Il s’agit aussi d’une nouvelle manière de raconter ce que l’industrie textile décide enfin de faire de ses déchets.
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