Expédition Corps Boréal : traverser le passage du Nord-Ouest à ski

Culture nautique
Par Joseph Gandrieau, Expédition Corps Boréal

En mars 2026, trois aventuriers avancent sur la banquise du passage du Nord-Ouest. Devant eux, un désert de glace balayé par le vent arctique. Derrière eux, des pulkas chargées d’une centaine de kilos. Pendant plus d’un mois, ils progresseront à ski entre Cambridge Bay et Kugaaruk, au Nunavut, tirant leur matériel sur près de 800 kilomètres de mer gelée.

En mars 2026, trois aventuriers avancent sur la banquise du passage du Nord-Ouest. Devant eux, un désert de glace balayé par le vent arctique. Derrière eux, des pulkas chargées d’une centaine de kilos. Pendant plus d’un mois, ils progresseront à ski entre Cambridge Bay et Kugaaruk, au Nunavut, tirant leur matériel sur près de 800 kilomètres de mer gelée.
© Expédition Corps Boréal

Ce territoire n’est pas une simple région polaire. Depuis des siècles, le passage du Nord-Ouest nourrit l’imaginaire des navigateurs et des explorateurs. Dans ce labyrinthe de détroits pris par les glaces, Franklin et tout son équipage disparurent. Amundsen, lui, y triompha en 1906 après plusieurs hivernages dans les glaces. L’expédition « Corps Boréal » propose aujourd’hui une autre manière d’aborder cette route mythique : non plus la franchir par la mer, mais en parcourir une partie par sa surface gelée, au rythme lent et exigeant du corps humain.

Une route maritime chargée d’histoire

Depuis le XVIᵉ siècle, le passage du Nord-Ouest occupe une place centrale dans l’imaginaire maritime mondial. Longtemps perçu comme une voie stratégique permettant de relier l’Europe à l’Asie en évitant les longues routes australes, il mobilisa des expéditions financées par les grandes puissances navales, souvent au prix de pertes humaines considérables.

Au milieu du XVIᵉ siècle, Francisco de Ulloa (1510 – 1540), explorateur au service de la couronne espagnole, avança l’idée d’un long détroit reliant le Pacifique au golfe du Saint-Laurent. La quête du « détroit d’Anian » – nom alors donné à ce que l’on appellera plus tard le passage du Nord-Ouest – commence. En 1562, il apparaît pour la première fois sur une carte, traçant sur le papier la promesse d’un passage encore invisible entre deux régions du monde.

Dès lors, les Européens s’élancent à la recherche de cette voie maritime censée raccourcir la route entre les océans. Contrairement à Christophe Colomb et Jacques Cartier, qui mirent le cap à l’ouest, d’autres explorateurs regardèrent vers le nord. La carte semblait sans appel : par l’Arctique, la route était, en théorie, la plus courte.

Frobisher, Davis, Hudson, Baffin, puis Ross, Parry et Franklin espéraient découvrir, au cœur des glaces, la voie maritime contournant l’Amérique du Nord et ouvrant un accès direct aux richesses de l’Orient.

Les expéditions s’enchaînent, les cartes se précisent autant qu’elles se contredisent, et les mythes se construisent. Le passage existe-t-il réellement ? Et s’il existe, est-il seulement franchissable ?

L’expédition de Sir John Franklin en 1845 demeure l’épisode le plus emblématique et tragique de cette quête. Ses navires, l’Erebus et le Terror, pris par les glaces, disparaissent avec leurs 128 hommes. Les épaves ne seront localisées que plus d’un siècle et demi plus tard, en 2014 et 2016, rappelant la puissance hostile de ces eaux arctiques.

La première traversée complète du passage du Nord-Ouest est finalement réalisée par Roald Amundsen entre 1903 et 1906 à bord du Gjøa, après plusieurs hivernages dans les glaces de l’archipel canadien.

Au XXᵉ siècle, les progrès techniques permettent des franchissements plus fréquents : navires brise-glaces, expéditions scientifiques ou voiliers d’aventure. Le Belge Willy de Roos marque l’histoire en 1977 en effectuant la première traversée solitaire à la voile. D’autres navigateurs suivront, comme David Scott Cowper ou, plus récemment, Tamara Klink.

Une route maritime comme terrain d’expédition terrestre

© Expédition Corps Boréal

Le tracé de Corps Boréal se situe au cœur historique du passage du Nord-Ouest, dans une zone où la banquise côtière, les packs dérivants et les chenaux de glace structurent un environnement instable et vivant.

L’itinéraire reliera Cambridge Bay (69°07′ N) à Kugaaruk (68°31′ N), en traversant la banquise puis en longeant les marges glacées de l’île du Roi-Guillaume, non loin des zones d’hivernage des grandes expéditions historiques.

Cambridge Bay, sur la côte sud de l’île Victoria, constitue aujourd’hui l’une des principales communautés du passage du Nord-Ouest. Fréquentée depuis des millénaires par les populations inuites, elle devient au XXᵉ siècle un point stratégique pour la navigation arctique, la recherche scientifique et l’aviation polaire.

Plus à l’est, Kugaaruk s’inscrit également dans une longue histoire d’occupation inuit. Anciennement Pelly Bay, la sédentarisation des populations locales s’y accélère au milieu du XXᵉ siècle avec l’ouverture d’un poste administratif. La localité prend officiellement le nom de Kugaaruk dans les années 1990 afin de réaffirmer son identité inuit.

Corps Boréal : une exploration contemporaine

© Expédition Corps Boréal

Depuis la tentative controversée du superpétrolier Manhattan à la fin des années 1960, la fonte progressive de la banquise arctique canadienne ravive les ambitions : réduire la distance entre l’Europe et l’Asie et contourner les contraintes du canal de Suez par le passage du Nord-Ouest.

Les scientifiques s’accordent aujourd’hui : sous l’effet du réchauffement climatique, la banquise permanente de l’océan Arctique pourrait disparaître d’ici quelques décennies. Depuis 1960, sa surface a reculé de 14 % et son épaisseur a diminué de plus de 40 %. Il ne subsisterait alors qu’une banquise saisonnière, aux contours encore incertains.

Dans ce contexte, que reste-t-il à explorer dans une région désormais cartographiée, étudiée par les sciences polaires et habitée depuis des millénaires par les peuples inuits ?

Pour l’équipe de Corps Boréal, la réponse est simple : l’exploration ne concerne plus seulement les territoires, mais l’expérience humaine dans ces milieux extrêmes.

Skier quarante jours dans le grand froid, tirer une pulka de près de 100 kg, progresser face au vent dans un paysage presque immobile : l’expédition devient alors une immersion totale dans un environnement qui transforme les perceptions, les rythmes biologiques et les relations au monde.

À l’heure où les mobilités s’accélèrent et s’affranchissent de l’effort, l’équipage fait le choix inverse : celui d’une progression lente, exigeante, à la seule force du corps.

© Expédition Corps Boréal

Un laboratoire scientifique à ciel ouvert

Dans l’immensité silencieuse du paysage polaire, l’effort physique s’accompagne d’une forme d’introspection. Sculpté par le vent et la lumière, cet environnement devient à la fois épreuve et espace de contemplation.

L’expédition constitue ainsi un protocole de recherche mené en partenariat avec des laboratoires de biologie et de STAPS en France et au Québec.

Les trois aventuriers évolueront dans des températures comprises entre –30 °C et –40 °C. Dans ces conditions, le froid ne constitue pas seulement une contrainte thermique : il ralentit les gestes, perturbe le sommeil et impose une gestion rigoureuse de l’énergie humaine.

L’objectif est d’étudier l’adaptation du corps et de l’esprit à l’effort prolongé en milieu polaire extrême, selon une approche pluridisciplinaire mêlant physiologie, psychologie et sciences du mouvement.

© Expédition Corps Boréal

Une exploration scientifique, maritime et pédagogique

Fidèle à l’esprit des grandes expéditions scientifiques, Corps Boréal se veut également un projet de transmission.

Des carnets de bord et des contenus pédagogiques seront diffusés tout au long de la traversée afin de rendre accessible au grand public, et notamment aux plus jeunes, la réalité d’une expédition polaire contemporaine.

Banquise, histoire du passage du Nord-Ouest, adaptation du corps au froid, gestion du sommeil ou nutrition en milieu extrême : autant de thématiques abordées à partir de l’expérience de terrain.

À l’heure où l’exploration ne se mesure plus à la conquête de territoires vierges, Corps Boréal propose une autre voie : celle d’une progression lente, incarnée et scientifique sur la mer gelée du passage du Nord-Ouest.

Une traversée où la banquise n’est plus seulement un obstacle maritime, mais un espace d’expériences et de connaissance, rappelant que l’ultime territoire à explorer demeure peut-être l’expérience humaine elle-même.

Suivez l’aventure en temps réel : https://www.corps-boreal.com/

© Expédition Corps Boréal
L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.