Les îles Abrolhos (Australie) : le cimetière des épaves devenu un paradis pour la plaisance

Au large de l’Australie-Occidentale, les îles Abrolhos fascinent autant qu’elles intriguent. Longtemps redouté pour ses récifs meurtriers et ses naufrages spectaculaires, cet archipel isolé de l’océan Indien s’est transformé en un sanctuaire marin exceptionnel. Entre mémoire tragique et plaisance engagée, les Abrolhos offrent aujourd’hui l’une des expériences nautiques les plus singulières d’Australie.

Un chapelet d’îles né de la peur des marins

À environ 60 milles nautiques au large de Geraldton, sur la côte ouest de l’Australie, s’étendent les Houtman Abrolhos, un archipel composé d’une centaine d’îlots coralliens répartis en trois groupes distincts : Wallabi au nord, Easter au centre et Pelsaert au sud. Vue du ciel, la géographie paraît presque idyllique : lagons turquoise, bancs de sable éclatants, rubans de récifs dessinant des formes irrégulières dans un océan bleu profond. Pourtant, ces paysages paisibles ont longtemps été synonymes de danger. Le nom même « Abrolhos » viendrait du portugais abre os olhos — « ouvre les yeux ». Un avertissement limpide lancé aux navigateurs qui s’aventuraient trop près de ces hauts-fonds invisibles. Avant l’ère des GPS et des cartes numériques détaillées, ces récifs constituaient un piège redoutable sur la route maritime entre l’Europe et l’Asie. Le naufrage le plus célèbre reste celui du Batavia en 1629. Parti des Provinces-Unies à destination des Indes orientales, le navire de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales s’échoue sur Morning Reef. Ce qui devait être une tragédie maritime se transforme en drame humain : mutinerie, massacres, tentatives de survie sur des îlots arides balayés par le vent. L’épisode, documenté avec précision, demeure l’un des plus sombres de l’histoire maritime australienne. Une partie des vestiges du Batavia est aujourd’hui conservée au Western Australian Museum, rappelant que ces eaux turquoise furent autrefois le théâtre d’une violence inouïe. D’autres épaves jalonnent encore les fonds des Abrolhos. Certaines ont été explorées par des archéologues marins, d’autres reposent toujours sous le sable et le corail, intégrées peu à peu à l’écosystème.

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Un laboratoire naturel à la frontière des climats

Ce qui rend les Abrolhos uniques ne tient pas seulement à leur histoire. L’archipel se situe à la limite sud de la distribution naturelle des coraux tropicaux dans l’océan Indien. Le courant chaud de Leeuwin, qui descend le long de la côte ouest australienne, permet à des espèces tropicales de prospérer bien plus au sud que prévu. Résultat : un mélange étonnant de faune et de flore tempérées et tropicales. Les récifs abritent plus de 180 espèces de coraux et une diversité impressionnante de poissons récifaux. Mérous massifs, poissons-anges colorés, raies, requins de récif inoffensifs évoluent dans des eaux d’une clarté remarquable.
La plongée et le snorkeling comptent parmi les activités majeures pour les plaisanciers qui font la traversée. À quelques mètres du bateau, il est possible d’explorer des jardins coralliens préservés ou de longer les restes d’anciennes épaves colonisées par la vie marine. La visibilité dépasse souvent 20 m, offrant des conditions idéales pour l’observation sous-marine. À terre, l’archipel accueille d’importantes colonies d’oiseaux marins : fous, sternes, puffins nichent sur ces îlots peu fréquentés. Les lions de mer australiens, espèce protégée, se reposent sur les plages de sable blanc, indifférents à la présence des annexes. Ce patrimoine naturel exceptionnel a conduit à la création du parc marin des Houtman Abrolhos, avec des règles strictes en matière de pêche, d’ancrage et de fréquentation.

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Une navigation exigeante, réservée aux équipages préparés

Atteindre les Abrolhos demande organisation et vigilance. La traversée depuis Geraldton dure en moyenne entre 4 et 6 heures, selon la météo et la vitesse du bateau. Les vents peuvent rapidement se renforcer et la houle de l’océan Indien ne laisse guère de place à l’improvisation. Les passes entre les récifs exigent une lecture attentive des cartes et une veille constante. Les hauts-fonds sont nombreux, parfois mal visibles selon la lumière. Même à l’ère des instruments électroniques sophistiqués, la prudence reste de mise. Beaucoup de plaisanciers choisissent d’arriver avec le soleil haut pour mieux distinguer les variations de couleur de l’eau, révélatrices des fonds.
Il n’existe aucune marina aux Abrolhos. Pas de station-service, pas de restaurants, pas d’infrastructure touristique structurée. Seules quelques cabanes de pêcheurs de langoustes témoignent de l’activité économique historique de la région. La pêche à la langouste occidentale reste en effet un pilier local, strictement réglementé. Cet isolement contribue au charme des lieux. Les mouillages dans les lagons intérieurs offrent un sentiment d’expédition rare. L’eau y est souvent d’un calme presque irréel, protégée par les barrières de corail. Le soir, le silence s’installe, ponctué par le cri des oiseaux marins et le clapot contre la coque.

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Entre mémoire, solitude et beauté brute

Naviguer aux Abrolhos, ce n’est pas cocher une case sur une carte des destinations tendance. C’est accepter une forme de navigation engagée, loin des circuits balisés. Chaque mouillage rappelle que l’archipel reste un territoire naturel puissant, où l’océan conserve son autorité.
Le contraste est frappant : là où des navires marchands se sont fracassés il y a 400 ans, des voiliers modernes profitent aujourd’hui d’un lagon translucide. Là où régnaient la peur et l’incertitude, s’installent désormais contemplation et exploration raisonnée. Les îles Abrolhos incarnent une transformation rare : celle d’un cimetière d’épaves devenu un sanctuaire marin et une destination confidentielle pour plaisanciers avertis. Un lieu où l’histoire maritime se lit sous la surface, et où chaque navigation invite à rester humble face à l’océan.

 

 

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.