Naviguer sans s’épuiser : la vérité sur les quarts en grande croisière

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

À bord d’un voilier mené par 2 adultes pendant 3 semaines, la vraie difficulté n’est pas seulement de faire avancer le bateau. Elle consiste surtout à durer. Car après quelques nuits hachées, la fatigue brouille le jugement, alourdit les manœuvres et use l’équipage bien avant la météo. Entre le classique 3h/3h, les quarts glissants, les micro sommeils hérités de la course au large et l’appui croissant de l’électronique, quel rythme fonctionne réellement en grande traversée ? La réponse est moins théorique qu’il n’y paraît.

À bord d’un voilier mené par 2 adultes pendant 3 semaines, la vraie difficulté n’est pas seulement de faire avancer le bateau. Elle consiste surtout à durer. Car après quelques nuits hachées, la fatigue brouille le jugement, alourdit les manœuvres et use l’équipage bien avant la météo. Entre le classique 3h/3h, les quarts glissants, les micro sommeils hérités de la course au large et l’appui croissant de l’électronique, quel rythme fonctionne réellement en grande traversée ? La réponse est moins théorique qu’il n’y paraît.

Des équipages plus réduits qu’autrefois, une fatigue plus centrale

La grande croisière a changé de visage. Les bateaux sont plus faciles à mener qu’autrefois, les pilotes automatiques travaillent mieux, les voiliers sont mieux équipés, les outils de navigation plus précis et les aides électroniques plus nombreuses. Dans le même temps, les équipages se sont resserrés. Beaucoup de bateaux de voyage partent aujourd’hui avec 2 personnes seulement à bord, parfois un couple expérimenté, parfois un duo encore en apprentissage, parfois une famille où les adultes assument seuls la marche du bateau.

Vu de terre, la question des quarts semble presque simple. À 2, il suffirait de se relayer. Mais en mer, la réalité est tout autre. Un quart n’est pas seulement un créneau horaire. C’est un morceau de vigilance, de lucidité, de résistance au froid, au roulis, au bruit, aux alarmes, à l’humidité et à l’usure nerveuse. Et surtout, le temps passé hors quart n’est jamais un vrai temps de sommeil continu.

On ne quitte pas son quart comme on sort du bureau. Il faut encore se changer, se caler, essayer de s’endormir pendant que le bateau bouge, accepter d’être réveillé par un changement de bruit, une alarme, un appel de ceux qui sont de quart pour une manœuvre ou autre. C’est pour cela que le bon système de quarts ne se juge pas à sa belle symétrie sur le papier, mais à sa capacité à préserver un équipage pour une semaine, 10, 15 ou 20 jours.

Le 3h/3h : simple, rassurant, mais rarement suffisant sur la durée

Le grand classique reste le 3h/3h. Il a pour lui une immense qualité, celle d’être simple. Personne ne passe trop longtemps seul dehors. La nuit avance par blocs courts. Le système est facile à comprendre, à mémoriser et à mettre en place dès le départ. Pour beaucoup de couples, c’est le rythme qui s’impose presque naturellement au moment de quitter la côte de vue. Il rassure parce qu’il donne une impression d’équilibre. Chacun prend sa part, chacun se repose quand l’autre veille, chacun sait à quelle heure il monte et redescend. Ce succès du 3h/3h tient pourtant davantage à son confort mental qu’à son efficacité physiologique. Car 3 heures de repos ne signifient jamais 3 heures de sommeil. Une fois le quart terminé, il faut encore se poser, boire ou se nourrir parfois un peu, vérifier une dernière fois la situation, se glisser dans sa couchette et attendre que le corps accepte enfin de décrocher. Et quand le sommeil arrive, il est souvent peu profond, interrompu par un mouvement plus brusque du bateau, une voile qui faseye, une alarme radar ou la simple inquiétude diffuse de ne pas entendre l’autre si quelque chose survient. Au bout de quelques nuits, le déficit s’installe. On tient, mais on tient moins bien.

Les quarts glissants : moins élégants sur le papier, plus efficaces en mer

C’est là que beaucoup d’équipages découvrent qu’un système de quarts ne peut pas être seulement égalitaire. Il doit aussi être adaptable. En traversée longue, les rythmes qui fonctionnent le mieux sont souvent ceux qui acceptent de bouger avec la mer, la météo, le trafic et l’état réel des 2 personnes à bord. Un 3h/3h peut très bien convenir en début de traversée, dans une zone fréquentée ou pendant une période météorologique instable. Mais il gagne souvent à être assoupli ensuite. Certains équipages allongent légèrement les temps de repos le jour. D’autres gardent des nuits structurées en quarts relativement courts, tout en réorganisant la journée pour laisser l’un ou l’autre récupérer vraiment. Le principe des quarts glissants est simple. Il s’agit de ne pas figer toute la traversée dans un système rigide et parfaitement répétitif.

L’intérêt est considérable. D’abord, cela permet d’éviter qu’une même personne récupère toujours les heures les plus dures de la nuit. Ensuite, cela aide à protéger des plages de sommeil plus cohérentes, en particulier lorsque les conditions deviennent plus stables. En mer, vouloir imposer la même mécanique tous les jours est souvent une erreur.

Le micro sommeil : utile en dépannage, dangereux comme stratégie principale

Le micro sommeil nourrit beaucoup de fantasmes. Il fascine parce qu’il renvoie à l’image du marin de course capable de dormir 15 ou 20 minutes entre 2 manœuvres. Dans notre imaginaire nautique, il a quelque chose d’héroïque, un parfum de Rhum ou de Vendée Globe... Mais il faut remettre cette pratique à sa vraie place. En course au large, le micro sommeil est un outil de performance utilisé par des marins préparés, dans un cadre très particulier. Pour un équipage en voyage, il peut rendre service ponctuellement. Il peut sauver une fin de nuit difficile, compenser un quart plus exigeant que prévu ou aider à reprendre pied après une succession de grains. En revanche, il ne constitue pas un système de quarts à lui seul. C’est même l’un des pièges les plus fréquents des traversées à 2. À force de grappiller des siestes courtes, l’équipage peut se convaincre qu’il gère alors qu’il accumule en réalité un manque de sommeil profond. La fatigue devient alors trompeuse. Elle altère le jugement, ralentit l’analyse et retarde les décisions simples.

L’électronique aide énormément… mais ne remplace jamais une veille humaine

L’électronique embarquée a évidemment changé la donne. Un bon pilote automatique, un AIS bien réglé, un radar maîtrisé, des alarmes intelligentes et un service météo de qualité améliorent considérablement la sécurité et allègent la charge du quart. Mais là encore, il faut éviter les contresens. La veille électronique n’est pas un remplaçant. C’est un appui. Elle ne dispense ni de regarder dehors, ni d’écouter le bateau, ni d’évaluer une situation dans son ensemble. Sur une traversée de 3 semaines, la meilleure électronique est donc celle qui aide un humain lucide, pas celle qui permet de justifier un système de sommeil déjà bancal.

Couple, famille, duo novice : le même bateau, mais pas le même quart

Le profil de l’équipage change totalement la pertinence d’un système. Un couple expérimenté peut supporter une certaine souplesse, parce que chacun connaît déjà les réactions de l’autre. Mais même dans ce cas, le quart ne se résume pas à une mécanique horaire. Il est aussi un contrat moral. Si l’un a le sentiment de prendre les nuits les plus dures, ou si l’autre tarde toujours à se lever quand la situation se complique, la fatigue accélère tout. Avec une famille, le sujet se complique encore. Même si seuls 2 adultes assurent la marche du bateau, il faut intégrer la présence des enfants, les réveils imprévus, les repas, la tension parentale permanente. Dans ce contexte, un système trop ambitieux devient vite intenable. Le duo novice, lui, doit se méfier des organisations trop exigeantes. Quand l’expérience manque, la fatigue pèse double. Un feu, un changement de cap, une alarme ou une variation de vent demandent plus d’énergie mentale. Dans ce cas, des quarts plus courts la nuit et des règles simples fonctionnent souvent mieux qu’un dispositif théoriquement optimal.

Ce qui tient vraiment en mer n’est pas un horaire, c’est un équilibre

Alors, quel système tient vraiment pendant 3 semaines ? Il n’existe pas de formule miracle, mais une réalité s’impose. Le système qui dure le mieux à 2 est rarement un dispositif rigide appliqué sans nuance du départ à l’arrivée. Ce qui tient, c’est un système capable d’évoluer avec la fatigue réelle de l’équipage, les conditions et la qualité du sommeil obtenu. En début de traversée ou dans les zones exigeantes, les quarts courts gardent tout leur sens. Ensuite, l’équipage gagne souvent à glisser vers une organisation plus souple, qui protège mieux la récupération. Au fond, le meilleur rythme est peut être celui qui reste assez humble pour accepter une évidence simple : on ne gagne jamais vraiment contre la fatigue. On apprend seulement à vivre avec elle.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.