Alcoolémie en mer : les députés durcissent la loi après le drame d’Arcachon
Ce mercredi 21 mai 2025 devait être une journée ordinaire sur le bassin d’Arcachon. Benjamin, 8 ans, naviguait avec ses camarades à bord d’un Optimist, ce petit dériveur sur lequel des générations d’enfants ont découvert la voile. À proximité du club, son embarcation a été violemment percutée par un bateau de pêche. Le garçon n’a pas survécu.
Selon les éléments évoqués quelques mois plus tard à l’Assemblée nationale par la députée de Gironde Sophie Panonacle, le navire circulait dans la bande réglementée des 300 mètres et à une vitesse excessive. Le pilote mis en cause avait par ailleurs été contrôlé positif aux stupéfiants. L’enquête judiciaire devra déterminer précisément les responsabilités, mais le drame a immédiatement mis en lumière une faille plus large : en mer, le droit ne permettait pas toujours de contrôler et de sanctionner l’alcool ou les stupéfiants avec la même efficacité que sur la route.
Après la disparition de Benjamin, ses parents ont engagé un combat qui dépasse leur propre histoire. Leur objectif : éviter qu’une telle tragédie puisse se reproduire et faire en sorte que les comportements dangereux à la barre soient enfin clairement encadrés.
Leur mobilisation a trouvé un relais politique auprès de Sophie Panonacle. Députée du bassin d’Arcachon, celle-ci s’était déjà intéressée au sujet bien avant l’accident. Dès juillet 2020, alertée par les forces de sécurité locales, elle avait interrogé le gouvernement sur les lacunes de la réglementation maritime.
À l’époque, l’exécutif avait reconnu l’existence d’un vide juridique, notamment concernant l’usage de stupéfiants par les professionnels de la mer. Une modification des textes avait été annoncée afin de rapprocher les règles maritimes de celles appliquées sur la route. Mais cinq ans plus tard, lors de la mort de Benjamin, cette évolution n’avait toujours pas abouti.
Le drame d’Arcachon a donné une nouvelle urgence au dossier. En février 2026, Sophie Panonacle a de nouveau interpellé le gouvernement depuis l’hémicycle. Elle a demandé que la conduite d’un navire sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants devienne un délit clairement défini, aussi bien pour les professionnels que pour les plaisanciers.
Le 9 juillet 2026, l’Assemblée nationale a finalement adopté un amendement gouvernemental surnommé « amendement Benjamin ». Ce vote ne pourra jamais réparer la perte subie par sa famille, mais il donne une traduction législative au combat engagé depuis sa disparition.
Le texte introduit dans le code des transports de nouvelles dispositions consacrées à la navigation sous l’empire de l’alcool ou après usage de stupéfiants. Il concerne à la fois les gens de mer, c’est-à-dire les professionnels travaillant à bord, et certains plaisanciers.
Jusqu’à présent, la réglementation maritime apparaissait morcelée. Des règles existaient déjà pour l’alcool chez les professionnels, mais le dispositif restait incomplet, notamment pour les stupéfiants. Du côté de la plaisance, aucun régime général comparable au code de la route ne permettait d’organiser clairement les contrôles et les sanctions.
Le principe voté par les députés est désormais simple : prendre la barre sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants doit pouvoir être contrôlé et sanctionné comme un comportement mettant directement en danger les autres usagers de la mer.
Pour les professionnels de la mer, les sanctions prévues en cas de navigation sous l’empire de l’alcool sont relevées. La peine maximale doit passer de deux à trois ans d’emprisonnement, tandis que l’amende pourra atteindre 9 000 euros, contre 4 500 euros auparavant.
Le texte crée également une infraction spécifique liée à l’usage de stupéfiants dans l’exercice de fonctions à bord. Il vient ainsi combler l’une des principales lacunes dénoncées depuis plusieurs années par les élus et les forces de contrôle.
Cette évolution concerne potentiellement de nombreux métiers : patrons et membres d’équipage de navires de pêche, marins du commerce ou professionnels exerçant des responsabilités liées à la conduite et à la sécurité du navire.
L’amendement crée aussi deux infractions destinées aux conducteurs de bateaux de plaisance à moteur nécessitant un permis : l’une pour la navigation sous l’empire d’un état alcoolique, l’autre pour la navigation après usage de stupéfiants. Le dispositif doit permettre de procéder à des dépistages en mer et d’appliquer des sanctions qui pourront s’inspirer de celles prévues par le code de la route. Le gouvernement a notamment évoqué le retrait ou la suspension du permis bateau, ainsi que l’immobilisation immédiate du navire.
Deux contraventions complémentaires étaient également en préparation : la conduite en état d’ivresse manifeste et le défaut de maîtrise d’un navire de plaisance à moteur. L’objectif est de disposer de plusieurs niveaux de réponse, selon la nature et la gravité du comportement observé. Le champ retenu soulève toutefois encore certaines questions. Dans sa rédaction actuelle, le dispositif vise principalement les bateaux de plaisance à moteur soumis à permis. Les modalités applicables aux voiliers, aux petites embarcations et à certains engins nautiques devront donc être précisées.
Le vote des députés constitue une avancée majeure, mais il ne rend pas encore l’ensemble du dispositif immédiatement applicable. Une ordonnance devra fixer les détails pratiques : seuils d’alcoolémie, conditions de dépistage, agents habilités à effectuer les contrôles, procédures de vérification et sanctions complémentaires. La future réglementation devra également déterminer dans quelles circonstances les autorités pourront immobiliser un navire ou suspendre le permis de son conducteur.
L’enjeu sera de rendre les contrôles réellement opérationnels sur l’eau, où les conditions d’intervention sont très différentes de celles rencontrées sur une route. Gendarmes maritimes, gendarmes nautiques, affaires maritimes et autres services compétents devront disposer de procédures claires et de moyens adaptés. L’accès aux fichiers administratifs constitue un autre point important. En février 2026, Sophie Panonacle soulignait encore que les gendarmes ne pouvaient pas toujours consulter efficacement les fichiers des affaires maritimes et des permis plaisance. Les textes permettant cet accès ont depuis été actualisés, mais leur déploiement technique devait encore être achevé.
Derrière l’amendement Benjamin se dessine une évolution plus profonde du droit maritime. Pendant longtemps, la liberté de naviguer et la responsabilité individuelle ont occupé une place centrale dans la plaisance. Mais l’augmentation du nombre de bateaux, la diversité des pratiques et la forte fréquentation de certaines zones côtières obligent désormais à mieux encadrer les comportements dangereux. Sur la route, l’alcoolémie et la conduite après usage de stupéfiants font l’objet de règles, de seuils et de procédures connues. En mer, l’absence d’un dispositif aussi lisible créait une situation difficilement compréhensible, alors que les conséquences d’une perte de vigilance peuvent être tout aussi dramatiques.
Un bateau lancé à vive allure peut devenir incontrôlable en quelques secondes. La visibilité, l’état de la mer, le vent, les courants et la présence de baigneurs ou de petites embarcations rendent la maîtrise du navire indispensable. Dans ces conditions, conduire sous l’influence de l’alcool ou de stupéfiants ne relève pas seulement de l’imprudence individuelle : le comportement met directement en danger tous ceux qui se trouvent autour.
En donnant le nom de Benjamin à cet amendement, les parlementaires ont voulu inscrire le souvenir du garçon dans une évolution durable de la sécurité maritime. Le texte doit encore poursuivre son parcours législatif, puis être complété par les ordonnances et décrets nécessaires. Il faudra également vérifier que les forces chargées des contrôles disposent des outils suffisants pour l’appliquer partout, dans les ports comme au large.
Mais une étape essentielle a été franchie. Un an après la mort du petit garçon sur le bassin d’Arcachon, la loi commence enfin à combler une faille identifiée depuis plusieurs années. À travers le combat de ses parents, le nom de Benjamin est désormais associé à une règle élémentaire : en mer comme sur la route, personne ne devrait pouvoir prendre les commandes sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants sans s’exposer à un contrôle et à une sanction.
Crédit photo de couverture : Illustration AdobeStock - Lukas Gojda