L'expertise indispensable avant l'achat : « L’expert apporte un regard objectif, sans affectif, sur l’état réel d’un bateau »
Le Figaro Nautisme : Pourquoi une expertise est-elle indispensable avant l’achat d’un bateau d’occasion ?
Gilles Chiorri : « Un bateau, qu’il soit d’occasion ou même neuf, est composé d’une structure mais aussi d’un ensemble de systèmes électriques, électroniques, mécaniques, d’accastillage, parfois hydrauliques. Avec le temps, l’usure s’installe, que les plans de maintenance aient été respectés ou non. L’expert apporte un regard objectif sur l’état général du bateau et distingue une usure normale, encore opérationnelle, d’une vétusté qui nécessite une maintenance ou un remplacement. Cela peut concerner une simple pompe, des durites, des pièces d’accastillage, des pompes hydrauliques ou les moteurs, qui sont évidemment au cœur de l’analyse après la structure de coque. L’expertise a un coût, mais elle permet d’identifier les points à reprendre au moment de l’achat, d’ouvrir une négociation avec le vendeur ou, plus rarement, d’amener l’acheteur à se rétracter si le bateau n’offre pas le niveau de fiabilité attendu pour l’usage envisagé. »
Le Figaro Nautisme : Pourquoi expertiser aussi un bateau neuf ?
Gilles Chiorri : « Les bateaux neufs présentent parfois des problèmes. On parle alors d’essais de neuvage, de commissioning ou d’accompagnement à la livraison. Le chantier n’a pas forcément tout vu, certains éléments peuvent avoir été abîmés pendant le transport, et l’équipement monté d’origine ne correspond pas toujours à l’usage souhaité par l’acheteur. »
Le Figaro Nautisme : Qui doit mandater l’expert ?
Gilles Chiorri : « Il vaut mieux que ce soit l’acheteur qui identifie, missionne et mandate son expert. Un vendeur peut vouloir bien faire en présentant une expertise réalisée à ses frais, mais cela pose la question de l’objectivité du rapport. Pour éviter toute ambiguïté, l’expert doit être choisi par l’acheteur. »
Le Figaro Nautisme : De quoi dépend le prix d’une expertise ?
Gilles Chiorri : « Le montant dépend de la taille du bateau, de la complexité des systèmes embarqués, de l’âge, des heures moteur et de l’utilisation passée. Un open de 6 ou 7 mètres n’a pas le même niveau d’équipement qu’un yacht avec plusieurs cabines, moteurs inboard, groupe électrogène, propulseur ou dessalinisateur. Plus un bateau est âgé ou a navigué loin, plus il faut regarder avec soin. Il est difficile de donner un prix précis, car les tarifs varient selon les experts et les régions. Il faut plutôt raisonner en matrice : longueur, équipements, systèmes, âge, historique et complexité. Pour donner un ordre de grandeur, une expertise sur un bateau de 12 mètres tourne sensiblement autour de 2 000 €. »
Le Figaro Nautisme : Comment se déroule concrètement une expertise ?
Gilles Chiorri : « Tous les experts n’utilisent pas les mêmes outils. Certains travaillent sur tablette ou avec des logiciels, d’autres avec une feuille de papier. Pour ma part, j’utilise aussi un outil d’intelligence artificielle uniquement pour la prise de notes : il m’enregistre pendant la visite et extrait ensuite les points-clés formulés. Mais la base reste la photo. Le processus repose sur des photos, des notes écrites ou enregistrées, puis un rapport rédigé. J’illustre beaucoup mes rapports : chaque photo est légendée pour que le plaisancier comprenne ce qui a été vu et où se situe l’anomalie. »
Le Figaro Nautisme : Faut-il faire expertiser tous les bateaux ?
Gilles Chiorri : « Un bateau de deux ou trois ans, ayant peu navigué, en bon état et avec peu d’heures moteur, peut parfois se passer d’expertise, à condition aussi de comprendre pourquoi il est à vendre. Mais dès qu’un bateau dépasse cinq ans, qu’il s’agisse d’un petit bateau, d’un grand bateau, d’un voilier ou d’un bateau à moteur, je pense qu’il est préférable de le faire passer entre les fourches caudines de l’expert. C’est bien vu par le vendeur et le broker, parce que cela les couvre. C’est utile pour l’acheteur, qui s’entoure d’une personne compétente, et pour les assurances, qui connaissent les points identifiés comme défaillants et peuvent les mettre en requis avant d’assurer le bateau. »
Le Figaro Nautisme : Le rapport d’expertise a-t-il une valeur au-delà du conseil ?
Gilles Chiorri : « Oui. Quand l’expert rend son rapport, il engage sa responsabilité. Au moment de le choisir, il faut vérifier qu’il soit agréé auprès des assurances, que son parcours technique, académique ou professionnel corresponde à ce qu’il prétend faire, qu’il possède un véritable parcours maritime et qu’il dispose d’une responsabilité civile professionnelle. Une erreur d’expertise peut avoir des conséquences lourdes. »
Le Figaro Nautisme : Quels problèmes retrouvez-vous le plus souvent ?
Gilles Chiorri : « Je retrouve régulièrement de petits problèmes structurels, parce que le bateau a talonné, touché des cailloux ou été mal réparé. Je constate aussi souvent un manque d’entretien sur les moteurs et sur des équipements importants. Très régulièrement, il existe aussi une grosse carence sur l’armement de sécurité : radeau de survie non révisé, dispositif homme à la mer mal rangé ou hors service, extincteurs périmés, VHF non codée avec le MMSI du navire. Ce sont parfois de petits points, mais ils sont essentiels. En cas d’incendie ou d’homme à la mer, ils peuvent entraîner un risque assurantiel ou juridique. Comme le dit la SNSM, “Pour que l’eau de mer n’ait pas le goût des larmes”. »
Le Figaro Nautisme : Lorsqu’un acheteur visite un bateau sans expert, quels signes peuvent l’alerter ?
Gilles Chiorri : « Le premier signe est cosmétique, mais pas au sens d’un pont briqué ou d’une sellerie neuve. Il faut regarder les zones reculées : soulever les planchers, observer les fonds, ouvrir le compartiment moteur, regarder les circuits électriques, les durites, voir si les fonds de cale sont gras ou s’il y a de l’eau. Si les fonds sont propres et secs, c’est souvent un bon indice de l’état général. Un expert perçoit souvent en 20 ou 30 minutes ce qui l’attend pendant l’expertise. Les fonds, le compartiment moteur ou les coffres arrière reflètent souvent l’état du bateau, même si ce n’est pas une règle absolue. »
Le Figaro Nautisme : Quels points un plaisancier aura-t-il du mal à contrôler seul ?
Gilles Chiorri : « Il y a tous les endroits où il faut se glisser. L’une des qualités de l’expert est d’aller au-delà de ce que tout le monde peut voir : soulever les fonds d’équipets, regarder derrière, contrôler la liaison coque-pont, rechercher des ruissellements au niveau des pieds de chandeliers ou de balcon. On peut aussi regarder sous le guindeau, dévirer la chaîne pour inspecter la baille à mouillage et l’étrave, vérifier la cadène d’étai ou démonter certains planchers vissés pour accéder aux varangues et aux lisses autour de la quille. Sur la partie mécanique, il faut observer le moteur à l’arrêt, au ralenti, puis à tous les régimes lors de l’essai en mer, jusqu’au régime maximum, afin de repérer fuites, vibrations ou éléments anormaux. Les analyses d’huile complètent le diagnostic. »
Le Figaro Nautisme : L’expert donne-t-il son avis sur l’achat du bateau ?
Gilles Chiorri : « L’expert n’est pas le décideur. On me demande souvent : “Est-ce que vous l’achèteriez ?” Mais il y a les critères objectifs, que l’on identifie techniquement, et les critères affectifs. Ce n’est pas le rôle de l’expert de dire si un bateau plaît ou non. Il m’est arrivé seulement deux ou trois fois de dire fermement qu’il ne fallait pas acheter, parce que le bateau était vraiment en trop mauvais état ou parce que l’acheteur n’avait ni les moyens financiers ni le temps pour faire face aux travaux. La plupart du temps, le rapport sert à comprendre les travaux à entreprendre et à disposer de leviers de négociation. »
Le Figaro Nautisme : Avez-vous une expertise qui vous a particulièrement marqué ?
Gilles Chiorri : « Je fais rarement des bateaux très anciens, mais j’ai expertisé un très beau Swan 65 de 1973. J’y suis allé parce que c’est un bateau de légende, lié à l’histoire de la course autour du monde en équipage. Il faut aussi garder une touche de passion dans ce métier. J’ai été agréablement surpris, car le bateau avait été très bien entretenu. Les acheteurs, un jeune couple peu technicien mais amoureux du bateau, avaient besoin d’être accompagnés. Dans ce cas, l’expert identifie les points défaillants, puis aide à hiérarchiser les priorités : d’abord la navigabilité, la sécurité, la structure, le gréement ; ensuite ce qui relève davantage de la cosmétique, comme la peinture, les vernis ou les coussins de cockpit. Au-delà de la technique, il y a aussi une vraie dimension humaine : les parcours des vendeurs, des acheteurs et des brokers. J’ai aussi expertisé un Boréal 55 à Porquerolles pour un acheteur qui avait déjà fait un tour du monde et voulait préparer un nouveau programme de très grande croisière. »
Le Figaro Nautisme : Une sortie en mer est-elle toujours nécessaire ?
Gilles Chiorri : « Oui, elle devrait être réalisée dans la mesure du possible. Sinon, on ne voit le bateau qu’en mode statique, alors que certaines choses se révèlent seulement en dynamique. Sur un bateau à moteur, il faut monter progressivement jusqu’au régime maximal pour vérifier s’il correspond aux données constructeur. Un écart peut signifier beaucoup de choses. Sur un voilier, il faut sortir pour voir le gréement en charge. Il arrive que l’essai ne puisse pas être fait, par exemple parce que le bateau est à terre ou en travaux. Dans ce cas, il faut le préciser dans le rapport. En pratique, l’essai en mer est réalisé dans environ 90 % des cas. »
Le Figaro Nautisme : Un expert doit-il tout savoir faire seul ?
Gilles Chiorri : « Un expert doit avoir des compétences transversales : mécanique, ingénierie, voile, gréement. Monter dans le mât est souvent nécessaire. Mais il existe aussi la notion de sapiteur : un spécialiste qui vient en renfort lors d’une expertise. Sur un yacht à moteur, on peut faire venir un motoriste de la marque pour brancher un ordinateur sur les moteurs et obtenir l’historique des alarmes, les températures ou les pressions. Sur un grand voilier, si l’expert ne monte pas dans le gréement, on peut faire intervenir un gréeur. Dans la mesure du possible, il reste préférable de choisir un expert qui possède un regard transversal, pour obtenir une vision plus complète du bateau. »
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