Ancre virtuelle : peut-elle vraiment remplacer votre mouillage ?
« Patientez une vingtaine de minutes devant l’entrée, nous vous rappelons dès que votre place est libre. » Tout plaisancier habitué aux ports méditerranéens en plein été connaît la suite. On réduit les gaz, le bateau dérive. On embraye, on revient. Un autre bateau arrive. Nouvelle manœuvre. Puis encore une autre. Vingt minutes plus tard, l’équipage est déjà tendu avant même d’avoir commencé la manœuvre d’amarrage. Sur un bateau équipé d’un système de positionnement dynamique, la scène change complètement. Une pression sur un bouton suffit. Le GPS mémorise la position et la propulsion se charge de maintenir le bateau dans une zone donnée. Une rafale pousse l’étrave ? Le moteur corrige. Le courant fait reculer la coque ? Nouvelle correction. Pendant ce temps, le skipper peut préparer ses aussières et ses pare-battages sans aucun stress. Cette possibilité de « poser » virtuellement son bateau quelque part, sans ancre ni chaîne, n’est plus réservée aux grands yachts et aux navires professionnels. Les pêcheurs utilisent déjà depuis longtemps des moteurs électriques avant capables de conserver un point GPS. Mais la technologie descend aujourd’hui vers des bateaux de plaisance plus classiques, parfois avec une propulsion électrique auxiliaire spécialement destinée aux manœuvres et au maintien en position. De quoi annoncer la disparition prochaine de notre bonne vieille ancre ?
Pas tout à fait. Car l’expression « ancre virtuelle », aussi séduisante soit-elle, masque une différence fondamentale : une ancre et un système de positionnement dynamique ne font pas réellement le même travail.
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Une ancre traditionnelle utilise le fond marin. Elle croche dans le sable ou la vase et transmet les efforts à la chaîne. Correctement dimensionné et correctement installé, le mouillage retient ensuite le bateau sans consommer la moindre énergie. L’ancre virtuelle fonctionne exactement à l’inverse. Elle ne retient rien : elle pousse. Le GPS détermine la position du bateau. Un calculateur détecte son déplacement et commande automatiquement un ou plusieurs propulseurs afin de compenser l’action du vent ou du courant. Le bateau s'écarte de quelques mètres ? Une impulsion le ramène. Son étrave abat sous une rafale ? La propulsion corrige de nouveau. Il serait donc plus exact de parler de « pilote automatique de position ». Trois technologies cohabitent aujourd’hui. Sur les petites unités de pêche, le moteur électrique installé à l’avant reste la solution la plus simple. Il oriente automatiquement sa poussée pour maintenir le bateau au-dessus d’un point GPS. Sur des unités plus importantes, les systèmes intégrés aux motorisations peuvent agir indépendamment sur plusieurs moteurs, embases ou propulseurs afin de contrôler à la fois la position et le cap. Enfin, une troisième voie émerge avec des propulsions électriques auxiliaires utilisées uniquement à faible vitesse : le thermique assure la navigation rapide tandis que l’électrique prend en charge les manœuvres, les déplacements silencieux et le positionnement dynamique. Sur le papier, c’est redoutablement séduisant mais la réalité, sur l’eau, va dépendre avant tout des conditions.
Par mer plate, sans courant et avec cinq nœuds de vent, tenir un bateau autour d’un point GPS n’a rien d’extraordinaire. Les corrections sont faibles et espacées. Certains systèmes parviennent alors à conserver leur position à quelques mètres près. Mais il suffit que le vent monte pour changer complètement la donne. Un bateau à moteur haut sur l’eau, avec un roof important ou un flybridge, présente une surface considérable au vent. À 20 nœuds, les efforts n’ont plus rien à voir avec ceux rencontrés dans une petite brise. Ajoutez un courant traversier et les propulseurs devront fonctionner beaucoup plus souvent, parfois presque continuellement. La précision annoncée dans des conditions idéales ne doit donc jamais être interprétée comme une garantie absolue. Suivant les systèmes et les conditions, une position tenue à quelques mètres près peut devenir une zone de plusieurs dizaines de mètres lorsque vent et courant se conjuguent. Ce n’est pas forcément gênant lorsque vous pêchez au-dessus d’un plateau rocheux. Cela l’est beaucoup plus lorsque vous stationnez devant une digue. L’ancre virtuelle réclame donc exactement ce que réclame une navigation normale : anticiper. Consulter la météo est indispensable pour surveiller l’évolution du vent, connaître le courant local et conserver une véritable marge autour du bateau. La technologie embarquée ne dispense pas le skipper de réfléchir !
C’est probablement dans la pêche que l’avantage devient le plus évident. Imaginez une petite épave située par 35 mètres de fond. Avec un mouillage traditionnel, il faut déterminer vent et courant, venir suffisamment en amont, laisser descendre l’ancre, filer de la ligne puis attendre que le bateau se stabilise. Avec un peu de malchance, vous vous retrouvez cinquante mètres à côté de l’épave. Avec un système GPS, vous revenez sur votre waypoint et vous activez le maintien en position. Pour les pêches verticales, notamment au jig ou au leurre souple, le gain est considérable. Le pêcheur reste sur le poisson sans avoir à manœuvrer constamment. Et si l’activité se décale de trente mètres, nul besoin de relever plusieurs dizaines de mètres de chaîne : on sélectionne un nouveau point et c’est reparti. Certains dispositifs vont même plus loin en permettant de programmer une dérive lente le long d’une cassure ou d’une ligne bathymétrique. Ici, l’ancre virtuelle n’est déjà plus un gadget mais un véritable outil de pêche.
L’attente constitue probablement l’usage le plus convaincant pour le plaisancier ordinaire. Un pont doit s’ouvrir dans dix minutes. La pompe à carburant est occupée. Une capitainerie vous demande d’attendre avant d’entrer. Vous souhaitez simplement profiter d’une baignade rapide sans sortir l’ensemble du mouillage. Dans toutes ces situations, jeter l’ancre serait disproportionné. Pourtant, maintenir le bateau oblige souvent le skipper à rester derrière les commandes. Avec le positionnement dynamique, le bateau travaille à sa place. Le gain est particulièrement appréciable lorsque l’on navigue en solitaire ou en équipage réduit. Le skipper peut préparer l’amarrage, aider les enfants, ranger le cockpit ou simplement observer ce qui se passe autour de lui plutôt que d’effectuer constamment de petites corrections aux gaz. Il ne faut simplement jamais oublier qu’un GPS n’est pas une bitte d’amarrage. Quelques mètres de marge ne sont pas un luxe, surtout à proximité d’un quai, d’une digue ou d’un autre bateau.
Une autre des utilisations évidentes est le moment de la plongée. Quel intérêt y aurait-il à jeter une ancre sur le récif que l’on vient précisément admirer ? Avec un positionnement dynamique, le bateau peut rester en surface pendant la mise à l’eau des plongeurs, sans aucun contact avec le fond. Mais cette fois, les conséquences d’une avarie deviennent beaucoup plus sérieuses. Un bateau dont le système de positionnement s’arrête redevient immédiatement un objet soumis au vent et au courant. Perte de signal GPS, batterie insuffisamment chargée, défaut électronique, problème de propulsion : toutes les chaînes techniques sont sujettes à tomber en panne. Les navires professionnels équipés de systèmes de positionnement dynamique autrement plus complexes que ceux de nos bateaux de plaisance connaissent eux-mêmes des pertes ponctuelles de capacité. Et justement parce qu’ils connaissent ce risque, leurs procédures prévoient des redondances et des solutions de secours. À bord d’un bateau de plaisance, le principe doit rester le même : le positionnement dynamique est un outil formidable, mais il ne doit jamais devenir l’unique élément sur lequel repose la sécurité d’une opération de plongée.
C’est peut-être pourtant sous l’eau que cette technologie pourrait avoir les conséquences les plus intéressantes. Les dégâts provoqués par les mouillages répétés sur les herbiers de posidonie ne sont plus discutables. Une ancre qui tombe dans l’herbier va arracher des rhizomes. Une chaîne qui balaie le fond lorsque le bateau évite autour de son mouillage provoque elle aussi des dégâts. Et lorsque l’on relève l’ensemble, une ancre mal dégagée peut labourer plusieurs mètres avant de quitter le fond. Dans les secteurs méditerranéens particulièrement fréquentés, l’impact cumulé de centaines ou de milliers de mouillages devient considérable. Certaines études menées dans des baies très fréquentées ont mesuré la disparition de plusieurs hectares d’herbiers en seulement quelques années. Or la posidonie pousse extrêmement lentement. Une cicatrice peut mettre plusieurs décennies à disparaître. À première vue, l’ancre virtuelle apparaît donc comme la solution parfaite : aucune ancre, aucune chaîne, aucun contact avec le fond mais, à une nuance près : maintenir un bateau avec des hélices dans très peu d’eau peut remettre les sédiments en suspension. Surtout, l’interdiction de mouiller dans une zone protégée ne signifie pas nécessairement que l’on est libre d’y stationner pendant des heures en positionnement dynamique. La réglementation locale reste évidemment prioritaire. L’ancre virtuelle peut protéger les herbiers. Elle ne transforme pas pour autant une zone protégée en parking nautique.
ET que dire de l’autonomie qui est probablement le talon d’Achille de ce système sinon vraiment très utile. Une ancre mécanique possède une caractéristique extraordinairement difficile à battre : elle ne consomme rien alors qu’ne propulsion électrique, si. Dans de bonnes conditions, les corrections restent ponctuelles et la consommation peut être raisonnable. Certaines configurations disposent alors de plusieurs heures d’autonomie. Mais dès que le vent monte, la situation change. Un propulseur qui fonctionne presque constamment pour retenir un bateau fortement exposé peut rapidement entamer la réserve énergétique. La question « combien de temps tient l’ancre virtuelle ? » n’a donc pas de réponse unique. Cela dépend de la capacité des batteries, évidemment, mais aussi de la masse du bateau, de son fardage, du nombre et de la puissance des propulseurs, du vent, du courant et même de la manière dont le bateau se présente par rapport aux éléments. Une autonomie théorique de plusieurs heures un matin sans vent peut fondre lorsque la brise thermique se lève dans l’après-midi. Ce qui n’a rien de dramatique si l’on utilise la technologie pour ce qu’elle sait parfaitement faire : des arrêts relativement courts et surveillés.
Il existe finalement un test extrêmement simple : vous arrivez dans une baie en fin de journée. Six mètres d’eau. Le bulletin METEO CONSULT Marine annonce 20 nœuds pendant la nuit. Une côte se trouve quelques centaines de mètres sous votre vent. Vous disposez à l’avant d’une excellente ancre, correctement dimensionnée, avec suffisamment de chaîne. À côté, un bouton permet d’activer le positionnement dynamique. Avec lequel préféreriez-vous dormir ? La réponse est probablement assez rapide : une fois crochée au fond, une ancre continue de travailler même si tout le bateau s’éteint. Vous pouvez perdre les batteries, le GPS, l’électronique et même la propulsion : votre mouillage reste là. L’ancre virtuelle possède exactement la faiblesse inverse. Elle fonctionne tant que l’ensemble de la chaîne fonctionne : positionnement satellite, calculateur, batterie, électronique de puissance et moteur. Qu’un maillon important disparaisse et le bateau recommence à dériver. C’est pourquoi le positionnement dynamique ne doit pas être considéré comme le remplaçant systématique du mouillage et encore moins comme une solution de sécurité équivalente.
Nous nous demandons probablement de la mauvaise manière si l’ancre virtuelle va remplacer l’ancre traditionnelle. Elle pourrait surtout faire disparaître une grande partie des situations dans lesquelles nous sortons aujourd’hui notre mouillage. Une heure de pêche au-dessus d’une épave ? Plus besoin d’ancre. Vingt minutes devant un port ? Plus besoin d’ancre. Un arrêt baignade surveillé ? Souvent plus besoin d’ancre. Une mise à l’eau de plongeurs ? Là encore, le maintien de position peut éviter de toucher le fond. Et autant d’ancres qui ne descendent pas signifie également moins de risques d’endommager les herbiers ou les fonds fragiles ou de blesser un équipier. Le plaisancier de demain conservera donc vraisemblablement son ancre, sa chaîne et son guindeau. Mais il pourrait les utiliser beaucoup moins souvent. L’ancre virtuelle ne semble ainsi ni un gadget ni le début de la disparition immédiate du mouillage traditionnel. Elle représente quelque chose de plus subtil : un nouvel outil qui s’insère entre la navigation et le mouillage.