Route du Rhum : retour sur les 12 vainqueurs qui ont marqué la légende depuis 1978
Lorsque la première Route du Rhum quitte Saint-Malo en novembre 1978, personne ne sait encore vraiment à quoi va ressembler cette nouvelle transatlantique en solitaire imaginée par Michel Etevenon. Son principe est alors particulièrement audacieux : faire courir ensemble monocoques et multicoques, grands bateaux et unités beaucoup plus modestes, avec Pointe-à-Pitre pour seule destination.
Pendant une grande partie de la traversée, Michel Malinovsky semble avoir course gagnée à bord de son imposant monocoque Kriter V. Mais derrière lui, le Canadien Mike Birch réalise une remontée spectaculaire avec Olympus Photo, un petit trimaran de seulement 12 mètres. L’écart se réduit jusque dans les derniers milles et, après plus de 23 jours de mer, Birch franchit finalement la ligne avec seulement 98 secondes d’avance.
Cette arrivée restera comme l’une des plus célèbres de toute l’histoire de la course au large. Elle installe aussi immédiatement l’un des mythes fondateurs de la Route du Rhum : sur l’Atlantique, la taille du bateau et les pronostics ne suffisent pas toujours à décider du vainqueur.
Quatre ans plus tard, les multicoques ne constituent déjà plus une curiosité. La démonstration de Mike Birch a accéléré leur développement et plusieurs grands projets apparaissent au départ de Saint-Malo. Parmi eux, Elf Aquitaine, le catamaran de Marc Pajot.
Le Français domine cette deuxième édition et rejoint Pointe-à-Pitre après 18 jours, 1 heure et 38 minutes de navigation. En seulement quatre ans, le temps du vainqueur a déjà été réduit de plus de cinq jours. La Route du Rhum devient alors un formidable laboratoire technologique, où architectes et navigateurs repoussent les limites des grands multicoques océaniques.
Cette évolution se confirme en 1986 avec Philippe Poupon. À bord du trimaran Fleury Michon VIII, le Français s’impose après 14 jours, 15 heures et 57 minutes de mer, devant Bruno Peyron et Lionel Péan.
La progression est spectaculaire. En trois éditions seulement, le temps nécessaire pour traverser l’Atlantique a encore considérablement diminué et les multicoques sont désormais devenus les bateaux à battre au classement général. Philippe Poupon, déjà l’un des grands noms de la course au large française, inscrit ainsi son nom au palmarès d’une épreuve qui prend progressivement une place à part dans le paysage nautique.
La quatrième édition reste indissociable de Florence Arthaud. À bord du trimaran Pierre 1er, la navigatrice française arrive à Saint-Malo avec une solide réputation, renforcée quelques mois auparavant par son record de traversée de l’Atlantique Nord en solitaire.
Sur la Route du Rhum, elle confirme pleinement son statut. Après 14 jours, 10 heures et 8 minutes, Florence Arthaud franchit la ligne en tête à Pointe-à-Pitre et devient la première femme à remporter le classement général de l’épreuve. Plus de trente-cinq ans plus tard, avant le départ de l’édition 2026, elle reste d’ailleurs la seule femme à avoir remporté le Rhum au scratch.
Au-delà du résultat sportif, cette victoire contribue aussi à transformer profondément l’image de la navigatrice. Florence Arthaud devient alors l’une des figures les plus populaires de la voile française et son succès de 1990 demeure l’un des moments emblématiques de l’histoire de la course.
Après Arthaud, un autre marin va marquer durablement le palmarès. En 1994, Laurent Bourgnon s’impose à bord de Primagaz en 14 jours, 6 heures et 28 minutes. Quatre ans plus tard, le navigateur suisse revient avec le même bateau et conserve son titre, cette fois en seulement 12 jours, 8 heures et 41 minutes.
Ce doublé consécutif reste unique dans l’histoire du classement général. Depuis la création de la Route du Rhum, aucun autre navigateur n’est parvenu à remporter deux éditions au scratch. Laurent Bourgnon occupe donc une place très particulière dans le palmarès, lui qui a dominé une époque durant laquelle les grands multicoques atteignent des niveaux de performance toujours plus impressionnants.
La Route du Rhum n’est pourtant jamais une simple course à la vitesse. L’édition 2002 va le rappeler brutalement lorsqu’une violente dépression frappe la flotte dans l’Atlantique. Les abandons et les avaries se multiplient, notamment chez les grands multicoques.
Dans ces conditions particulièrement difficiles, Michel Desjoyeaux réussit à préserver Géant et à prendre l’avantage. Le Français rejoint finalement la Guadeloupe après 13 jours, 7 heures et 53 minutes. Cette victoire illustre parfaitement l’une des qualités qui ont fait la réputation du « Professeur » : sa capacité à gérer aussi bien la performance que la fiabilité de son bateau.
Cette édition restera surtout comme l’une des plus dures de l’histoire du Rhum, rappelant qu’en novembre, dans l’Atlantique Nord, les bateaux les plus rapides peuvent aussi être les plus exposés.
Quatre ans plus tard, la Route du Rhum change à nouveau de dimension. Avec Gitana 11, Lionel Lemonchois réalise une traversée particulièrement rapide et boucle le parcours en 7 jours, 17 heures et 19 minutes.
Pour la première fois, le vainqueur descend sous la barre symbolique des huit jours. Le chiffre permet de mesurer l’évolution vertigineuse des performances : Mike Birch avait mis plus de 23 jours en 1978. En moins de trois décennies, la durée de la traversée a donc pratiquement été divisée par trois.
La victoire de Lemonchois marque l’apogée des grands trimarans ORMA, ces multicoques de 60 pieds qui ont profondément marqué la course au large française avant de progressivement disparaître des grandes épreuves.
La disparition progressive des ORMA n’arrête pas la course au gigantisme. En 2010, une catégorie est ouverte aux très grands multicoques et Franck Cammas s’aligne avec Groupama 3, un trimaran de plus de 31 mètres initialement conçu pour les grands records océaniques en équipage.
Le défi consiste alors à mener seul une machine de cette taille à travers l’Atlantique. Cammas réussit parfaitement l’exercice et remporte l’édition en 9 jours, 3 heures et 14 minutes, devant Francis Joyon et Thomas Coville.
Cette édition marque véritablement le début de l’ère des maxi-trimarans, ancêtres directs des Ultim actuels. Une nouvelle génération de bateaux capables de dépasser régulièrement les 30 nœuds prend progressivement possession du sommet de la course au large.
La victoire de Loïck Peyron en 2014 possède, elle aussi, une histoire particulière. Initialement, le navigateur français ne devait pas prendre le départ de l’épreuve à bord de Banque Populaire VII. Il remplace finalement Armel Le Cléac’h, blessé quelques semaines avant le départ.
Malgré cette préparation raccourcie, Peyron maîtrise parfaitement son immense trimaran. Il rejoint Pointe-à-Pitre en 7 jours, 15 heures et 8 minutes et améliore le précédent record établi par Lionel Lemonchois en 2006.
À 54 ans, le Baulois décroche ainsi une victoire qu’il poursuivait depuis longtemps sur la Route du Rhum. Son succès constitue également une démonstration de maîtrise sur des bateaux devenus extrêmement exigeants à mener en solitaire.
Quarante ans après l’arrivée historique entre Mike Birch et Michel Malinovsky, le Rhum offre un nouveau final irrespirable. Cette fois, Francis Joyon et François Gabart se disputent la victoire après une traversée menée à un rythme exceptionnel.
Gabart conserve longtemps l’avantage avec MACIF, mais Francis Joyon revient progressivement avec IDEC Sport. À l’approche de la Guadeloupe, la course se transforme en véritable régate entre deux maxi-trimarans ayant pourtant déjà parcouru plusieurs milliers de milles.
Francis Joyon coupe finalement la ligne après 7 jours, 14 heures et 21 minutes. François Gabart arrive seulement 7 minutes et 8 secondes plus tard. Une différence dérisoire à l’échelle de l’Atlantique, qui fait de cette arrivée l’une des plus serrées jamais observées au sommet de la Route du Rhum.
Lors de la dernière édition, Charles Caudrelier repousse encore les limites. À bord du Maxi Edmond de Rothschild, le skipper prend rapidement les commandes de la flotte des Ultim et conserve son avantage malgré une situation météo complexe à l’approche des Antilles.
Il franchit finalement la ligne après 6 jours, 19 heures et 47 minutes de navigation, devenant le premier navigateur à boucler la Route du Rhum en moins de sept jours. François Gabart termine deuxième sur SVR-Lazartigue, devant Thomas Coville et Sodebo Ultim 3.
Entre les 23 jours de Mike Birch en 1978 et les moins de sept jours de Charles Caudrelier en 2022, l’évolution est spectaculaire. Elle résume presque à elle seule quarante-quatre années de progrès dans l’architecture navale, les matériaux, les systèmes de navigation et la préparation des marins.
Si les premiers bateaux à franchir la ligne attirent naturellement l’attention, la Route du Rhum ne peut pas être résumée à ses seuls vainqueurs au scratch. L’une des particularités de la course est justement de réunir plusieurs classes très différentes, chacune avec son propre classement et sa propre histoire.
Au fil des décennies, ces catégories ont évolué. Certaines ont disparu, d’autres sont apparues, tandis que les noms et les jauges ont changé. Derrière les grands multicoques se sont donc déroulées d’autres batailles tout aussi importantes, remportées par certains des plus grands navigateurs de leur génération.
La catégorie des monocoques de 60 pieds a ainsi vu défiler une impressionnante liste de vainqueurs. Yves Parlier s’impose en 1994, puis Thomas Coville en 1998, avant qu’Ellen MacArthur ne remporte sa classe en 2002 sur Kingfisher.
Roland Jourdain réalise ensuite un remarquable doublé en 2006 puis en 2010. François Gabart lui succède en 2014, avant la victoire de Paul Meilhat en 2018 puis celle de Thomas Ruyant en 2022.
Cette dernière décennie illustre également la transformation profonde des IMOCA. Les bateaux à dérives droites ont progressivement laissé place aux monocoques à foils, capables aujourd’hui d’atteindre des vitesses autrefois réservées aux multicoques.
L’édition 2018 restera d’ailleurs particulièrement singulière. Alex Thomson avait franchi la ligne en première position de la catégorie, mais une pénalité de 24 heures lui avait été infligée après son échouement près de la Guadeloupe et l’utilisation de son moteur pour se dégager. Paul Meilhat avait alors récupéré la victoire.
Chez les multicoques de 50 pieds, aujourd’hui regroupés sous l’appellation Ocean Fifty, plusieurs navigateurs ont également construit une relation particulière avec la Route du Rhum.
Franck-Yves Escoffier reste l’une des grandes références de la catégorie avec trois succès consécutifs, remportés en 1998, 2002 et 2006. Lionel Lemonchois lui succède en 2010, avant la victoire d’Erwan Le Roux en 2014 puis celle d’Armel Tripon en 2018.
En 2022, Erwan Le Roux retrouve la première place à bord de Koesio et décroche ainsi une deuxième victoire de catégorie. Ces multicoques, moins imposants que les Ultim mais particulièrement rapides et exigeants, ont toujours offert des courses très disputées.
Plus récente, la Class40 est apparue sur la Route du Rhum en 2006. Depuis, elle est devenue l’une des catégories les plus populaires et les plus fournies de la transatlantique.
Phil Sharp remporte la première confrontation en 2006, suivi par Thomas Ruyant en 2010 puis Alex Pella en 2014. Yoann Richomme prend ensuite une place particulière dans le palmarès puisqu’il gagne l’édition 2018 sur Veedol-AIC avant de récidiver quatre ans plus tard avec Paprec Arkéa. Son doublé illustre la montée en puissance d’une classe qui associe encore des budgets plus accessibles à un très haut niveau de compétition. Les écarts y sont régulièrement faibles et les dernières générations de Class40 ont considérablement progressé en vitesse.
À côté des classes professionnelles, les catégories Rhum ont longtemps permis d’accueillir des bateaux plus variés, parfois anciens, souvent atypiques. Elles perpétuent une part de l’esprit originel de l’épreuve, celui d’une transatlantique où des projets très différents peuvent encore se retrouver sur une même ligne de départ. En 2018, Pierre Antoine s’impose ainsi en Rhum Multi sur Olmix, tandis que Sidney Gavignet remporte le Rhum Mono sur Café Joyeux. Quatre ans plus tard, Loïc Escoffier gagne chez les multicoques avec Lodigroup, alors que Jean-Pierre Dick s’impose chez les monocoques avec Notre Méditerranée – Ville de Nice.
Pour l’édition 2026, ces catégories évoluent à nouveau, notamment avec les appellations Vintage Mono et Vintage Multi. Une façon de préserver la présence de bateaux qui racontent eux aussi une partie importante de l’histoire du Rhum.
Mike Birch, Marc Pajot, Philippe Poupon, Florence Arthaud, Laurent Bourgnon, Michel Desjoyeaux, Lionel Lemonchois, Franck Cammas, Loïck Peyron, Francis Joyon et Charles Caudrelier : à travers leurs victoires se dessine toute l’évolution de la course au large depuis la fin des années 1970. Les petits trimarans pionniers ont laissé place aux ORMA, puis aux gigantesques Ultim. Les monocoques sont devenus plus légers, plus puissants et désormais volants. Les Class40 se sont imposés comme une catégorie majeure tandis que les Ocean Fifty ont conservé une place à part dans le monde des multicoques.
Pourtant, malgré toutes ces transformations, l’essentiel n’a pas vraiment changé. Tous les quatre ans, le principe reste toujours aussi simple et aussi fascinant : quitter Saint-Malo seul à bord de son bateau, traverser l’Atlantique et tenter de rejoindre Pointe-à-Pitre avant les autres. C’est sans doute cette combinaison entre simplicité du défi et extrême complexité de sa réalisation qui continue, près d’un demi-siècle après Mike Birch, à faire de la Route du Rhum une course à part.
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