Route du Rhum - Destination Guadeloupe : deux dépressions sèment le chaos sur l’Atlantique
C'est la nouvelle rassurante de cette quatrième journée de course. Après le chavirage de son trimaran Maxi Banque Populaire XI mercredi, Armel Le Cléac'h a été récupéré sain et sauf en milieu d'après-midi par un cargo battant pavillon panaméen. Une issue heureuse après plusieurs heures d'inquiétude, qui rappelle néanmoins les risques auxquels sont confrontés les concurrents de cette édition particulièrement mouvementée.
Car depuis le départ de Saint-Malo, les conditions météorologiques ne laissent que peu de répit aux navigateurs. Les traditionnels alizés, qui permettent habituellement de rejoindre les Antilles sous des vents relativement réguliers, sont aux abonnés absents. À leur place, deux systèmes dépressionnaires viennent bouleverser les stratégies, imposant aux skippers des changements de rythme permanents et des choix de trajectoires parfois difficiles à anticiper.
Les six flottes engagées dans la Route du Rhum - Destination Guadeloupe ne sont toutefois pas logées à la même enseigne. Selon leur position dans l'Atlantique, certaines affrontent déjà des vents violents tandis que d'autres profitent encore de quelques heures de répit avant une nouvelle dégradation.
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En tête de la catégorie Ultim, Tom Laperche poursuit sa traversée à bord de SVR-Lazartigue avec une avance confortable sur ses poursuivants. Mais le skipper doit désormais résoudre une équation inhabituelle pour un navigateur lancé dans une course de vitesse : déterminer jusqu'où il peut ralentir pour préserver son bateau sans compromettre sa position.
Après avoir bénéficié de conditions relativement favorables, le leader devrait rencontrer dès jeudi soir les premières manifestations d'une dépression orageuse située au nord-est des Grandes Antilles. Vendredi, il lui faudra contourner le système par le sud avant de remonter au près vers la Guadeloupe, dans une mer annoncée forte et particulièrement désordonnée.
Une situation que le navigateur aborde avec prudence. « Je n'ai jamais traversé ce genre de dépression. Il va falloir trouver le bon compromis entre la trajectoire théoriquement optimale et ce qui est réellement faisable sur l'eau. Le bateau a envie d'aller vite, il faut le laisser glisser, mais pas trop non plus ! »
À bord de ces trimarans géants, capables d'atteindre des vitesses impressionnantes, la gestion de la puissance devient essentielle lorsque les conditions se dégradent. Le choix de la voilure constitue notamment un élément déterminant pour éviter de solliciter excessivement le matériel. Tom Laperche préfère ainsi conserver une marge de sécurité, quitte à sacrifier temporairement quelques nœuds de vitesse.
La fatigue s'ajoute également aux paramètres à prendre en compte. Après plusieurs jours de navigation intense, le skipper doit rester suffisamment lucide pour négocier les dernières difficultés avant l'arrivée. Et malgré la proximité des Caraïbes, l'ambiance à bord est encore loin des températures tropicales. « À deux jours de l'arrivée, je suis encore en doudoune, pantalon de ciré et bottes ! », confie-t-il.
Plus à l'est, les premiers IMOCA et Ocean Fifty subissent déjà les effets de la dépression présente au nord-ouest des Açores. Le passage du système s'accompagne de variations brutales du vent, avec des grains capables de transformer en quelques secondes une navigation relativement calme en situation délicate.
Corentin Horeau, à bord de MACSF, en a fait l'expérience jeudi matin, vers 4 h 30. Alors qu'il évoluait dans un vent faible, le skipper a été surpris par un orage particulièrement violent. « Je viens de prendre un orage un peu violent ! Je suis passé de 8 à 40 nœuds en quinze secondes. Je ne m'y attendais absolument pas. J'ai dû partir en fuite pour rouler ma voile d'avant. Heureusement, je n'ai rien cassé. »
Cet épisode illustre toute la difficulté de naviguer dans une atmosphère aussi instable. Les skippers doivent anticiper les renforcements soudains du vent, tout en évitant de perdre trop de terrain dans les zones de calme qui entourent les perturbations.
Ces différences de conditions ont d'ailleurs une influence directe sur le classement. Après avoir compté jusqu'à 230 milles d'avance, Corentin Horeau a vu Boris Herrmann, sur Malizia 4, réduire progressivement son retard en profitant d'une météo plus favorable. L'écart entre les deux navigateurs est désormais revenu à 145 milles.
Si le leader conserve une marge appréciable, les prochaines heures pourraient encore redistribuer les cartes. Le renforcement du vent imposera une vigilance constante, d'autant que les IMOCA modernes restent difficiles à maîtriser lorsqu'ils accélèrent dans une mer formée. Comme le souligne Corentin Horeau, « le problème avec ces bateaux, c'est que même quand on veut ralentir, on n'y arrive pas toujours ! »
Dans la catégorie Ocean Fifty, les conditions ne sont guère plus confortables. Basile Bourgnon, engagé à bord d'Edenred, évolue dans une mer agitée, avec un vent moyen atteignant 30 nœuds derrière le front dépressionnaire.
Les chocs encaissés par son trimaran témoignent de la violence de la navigation. Pour limiter les risques, le skipper a considérablement réduit sa surface de voilure et privilégie désormais la préservation de son bateau plutôt que la recherche de vitesse.
« Je ne suis pas loin d'avoir le minimum de toile possible. Ça envoie du steak ! Il y a 30 nœuds moyens derrière le front et dans ce type de conditions, en Ocean Fifty, on ne fait pas les malins. Le but n'est pas d'aller vite, mais de sortir de là sans casser le matériel. »
Au-delà de la force du vent, c'est surtout l'état de la mer qui complique sa progression. Après le passage du front, une houle résiduelle continue de perturber la navigation, avec des vagues qui arrivent de travers et provoquent des mouvements particulièrement inconfortables.
Pour les premiers IMOCA et Ocean Fifty, vendredi pourrait néanmoins apporter une amélioration temporaire, avec une zone plus calme entre les deux systèmes météorologiques. Ce répit pourrait être de courte durée puisqu'une nouvelle dégradation reste possible à l'approche des Antilles durant le week-end.
Alors que les premiers bateaux affrontent déjà des conditions difficiles, les Class40 se préparent à leur tour à rencontrer la dépression située au nord-ouest des Açores. Le système devrait toucher la flotte vendredi, avec des vents soutenus, des rotations parfois brutales et une mer qui se renforcera progressivement.
Pour Guillaume Pirouelle, skipper de Sogestran – Seafrigo, la journée de jeudi offre encore un contraste saisissant avec les conditions annoncées. Après une transition marquée par des vents faibles, le navigateur profite d'une mer plus calme pour récupérer, mieux s'alimenter et retrouver un sommeil de meilleure qualité.
Cette période de transition a toutefois permis à ses poursuivants de réduire les écarts. « J'avais pris un peu d'avance, puis les écarts se sont fortement resserrés. Ce n'est jamais très agréable, mais c'était prévu », explique le Normand.
La suite s'annonce nettement moins reposante. Selon la position des bateaux et les trajectoires choisies, certains pourraient se retrouver davantage exposés au cœur du système. Les navigateurs devront notamment surveiller les changements rapides de direction du vent et adapter leur voilure pour éviter toute avarie.
Guillaume Pirouelle anticipe ainsi une période difficile pouvant durer jusqu'à deux jours. « Près du centre, il faudra rester aux aguets. Ensuite, on risque d'avoir un jour et demi, voire deux jours de conditions difficiles. »
Dans ces circonstances, le positionnement par rapport à la dépression pourrait jouer un rôle majeur dans la hiérarchie de la flotte. Une trajectoire légèrement différente peut suffire à éviter les conditions les plus sévères, mais également à modifier considérablement les écarts entre concurrents.
Cette succession de perturbations complique considérablement le travail des équipes de routage à terre. Les modèles météorologiques permettent d'identifier les trajectoires potentiellement les plus rapides, mais celles-ci ne sont pas toujours compatibles avec les conditions réellement rencontrées par les bateaux.
Philippe Legros, qui accompagne Léonard Legrand sur Sodebo Fifty, insiste sur la nécessité de privilégier des options réalistes plutôt que de rechercher systématiquement la performance maximale. « Nous allons chercher des routes qui ne seront pas forcément optimales, mais qui restent réalisables. C'est une Route du Rhum sans alizés, donc particulièrement complexe. »
L'absence de vents réguliers oblige les navigateurs à multiplier les ajustements. Entre les zones de calme, les fronts actifs et les systèmes orageux, les trajectoires les plus intéressantes sur les fichiers météorologiques peuvent rapidement devenir difficiles, voire dangereuses, à suivre.
Cette incertitude concerne l'ensemble des catégories, même si les contraintes diffèrent selon les caractéristiques des bateaux. Les Ultim doivent notamment gérer leur puissance et leur vitesse, tandis que les unités plus petites doivent composer avec des conditions parfois longues et éprouvantes.
Rhum Mono et Vintage Multi : des trajectoires encore plus incertaines
Pour les concurrents des catégories Rhum Mono et Vintage Multi, la situation météorologique présente une difficulté supplémentaire. Plus dispersés dans l'Atlantique, ces navigateurs évoluent dans des environnements très différents et ne rencontreront pas nécessairement les perturbations au même moment.
Leur progression dépendra donc largement de l'évolution des systèmes dépressionnaires dans les prochains jours. Certains pourraient profiter de fenêtres météorologiques favorables, tandis que d'autres devront contourner des zones difficiles ou patienter avant de retrouver des vents porteurs.
Cette dispersion rend toute stratégie commune impossible. Chaque skipper doit construire sa propre trajectoire en fonction de sa position, des capacités de son bateau et des prévisions disponibles, avec une incertitude particulièrement importante sur la suite de la traversée.
L'une des situations les plus étonnantes de cette édition concerne Mathieu Claveau, sur Inherent – Phare 40, et Stéphane Bodin, à bord de Wasabiii. Quatre jours après avoir quitté Saint-Malo, les deux skippers de Class40 naviguent encore à une latitude comparable à celle de la cité corsaire.
Les deux navigateurs ont pourtant parcouru de nombreux milles et multiplié les manœuvres depuis le départ. Mais leurs trajectoires, dictées par les conditions météorologiques, ne leur ont pas encore permis de progresser significativement vers le sud.
Une situation qui résume parfaitement le caractère inhabituel de cette Route du Rhum - Destination Guadeloupe. Sans les alizés pour accompagner les concurrents vers les Caraïbes, la traversée ressemble davantage à une succession de défis météorologiques qu'à une course classique vers les tropiques.
Alors que les premiers Ultim se rapprochent de la Guadeloupe, les autres flottes doivent encore négocier plusieurs journées potentiellement difficiles. Entre les deux dépressions, les risques d'avaries et les écarts qui peuvent évoluer rapidement, rien ne semble véritablement acquis. Dans cette édition particulièrement exigeante, la capacité à préserver son bateau et à prendre les bonnes décisions pourrait bien faire toute la différence jusqu'à la ligne d'arrivée.
Fronts, dépressions, anticyclone des Açores ou alizés : chaque système météo peut bouleverser la hiérarchie. Tout au long de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, les experts de METEO CONSULT analysent les conditions rencontrées par les skippers et expliquent les stratégies qui se dessinent sur l’Atlantique.
