La carte de l’International Shark Attack File permet de visualiser les morsures de requins recensées dans le monde depuis plus de 4 siècles. Impressionnante au premier regard, elle raconte pourtant une réalité plus nuancée : les incidents restent rares, très localisés, et dépendent autant de la présence humaine dans l’eau que de celle des requins.

Au premier regard, la carte mondiale des morsures de requins publiée par l’International Shark Attack File a de quoi impressionner. Les points se concentrent sur plusieurs grandes façades maritimes, avec des zones particulièrement visibles aux États-Unis, en Australie, en Afrique du Sud, dans certaines îles du Pacifique ou de l’océan Indien. L’image semble dresser une géographie mondiale du danger. En réalité, elle mérite une lecture plus fine. Cette carte ne montre pas les attaques de l’année en cours, mais les morsures non provoquées confirmées depuis 1580. Elle s’appuie sur la base de données de l’International Shark Attack File, créée en 1958 et hébergée par le Florida Museum of Natural History, qui regroupe aujourd’hui plus de 6800 enquêtes individuelles sur des interactions entre requins et humains.
Ce recul historique change tout. Une zone très marquée sur la carte n’est pas forcément une plage où le risque serait permanent aujourd’hui. Elle peut aussi correspondre à un littoral très fréquenté, très surveillé, où les incidents sont bien documentés depuis longtemps. À l’inverse, certaines régions du monde apparaissent moins touchées, parfois parce que les signalements y sont moins systématiques.
Les États-Unis et l’Australie dominent les statistiques récentes
Pour comprendre la carte, il faut donc la distinguer du bilan annuel publié chaque année par le Florida Museum. En 2025, 65 morsures non provoquées ont été confirmées dans le monde. Ce total est légèrement inférieur à la moyenne des 10 dernières années, estimée à 72 cas par an. Sur ces 65 morsures, 9 ont été mortelles, contre une moyenne décennale de 6 décès. Les États-Unis restent le pays qui concentre le plus grand nombre de morsures non provoquées, avec 25 cas en 2025, soit 38 % du total mondial. Cette proportion est importante, mais elle recule par rapport aux années précédentes, où les États-Unis représentaient souvent plus de la moitié des cas recensés. La Floride reste l’État américain le plus concerné, avec 11 morsures non provoquées en 2025, un niveau inférieur à sa moyenne récente.
L’Australie arrive juste derrière, avec 21 morsures non provoquées en 2025, soit 32 % du total mondial. Le pays concentre aussi une part importante des décès, avec 5 morts sur l’année. Cette différence s’explique notamment par la présence de grandes espèces capables de provoquer des blessures très graves, comme le grand requin blanc, le requin tigre ou le requin bouledogue. Ces chiffres ne veulent pas dire que les plages américaines ou australiennes seraient systématiquement dangereuses. Ils traduisent d’abord un mélange de facteurs : des côtes très fréquentées, une forte pratique du surf et des sports nautiques, des écosystèmes riches en poissons, et des systèmes de déclaration très structurés.

Pourquoi certaines régions ressortent autant sur la carte
La carte du Florida Museum montre surtout les zones où les humains et les requins se croisent le plus souvent. Les requins vivent dans de nombreux océans et mers du globe, mais les morsures recensées se concentrent là où les activités humaines sont importantes. Plus il y a de baigneurs, de surfeurs, de plongeurs ou de pêcheurs dans l’eau, plus la probabilité d’une interaction augmente.
La Floride illustre parfaitement ce mécanisme. Le comté de Volusia, souvent surnommé capitale mondiale des morsures de requins, n’est pas connu pour des attaques massivement mortelles, mais pour un grand nombre de contacts, souvent liés à la fréquentation des plages et à la présence de jeunes requins dans des eaux côtières riches en proies. En 2025, ce comté a recensé 6 morsures, contre une moyenne récente de 9 par an. L’Australie offre un autre profil. Les incidents y sont moins nombreux qu’aux États-Unis dans les statistiques historiques globales, mais les conséquences peuvent être plus graves, notamment sur certaines côtes où les secours sont plus éloignés et où évoluent de grandes espèces. Là encore, le risque n’est pas uniforme : il varie selon les régions, les saisons, les activités pratiquées et les conditions de mer.
Les surfeurs, plus exposés que les baigneurs
Dans les données récentes, les surfeurs apparaissent régulièrement parmi les usagers les plus concernés. En 2025, ils représentaient 32 % des morsures non provoquées recensées dans le monde. Cette surexposition n’a rien de mystérieux. Les surfeurs passent beaucoup de temps dans l’eau, souvent dans des zones agitées, parfois à proximité de bancs de poissons ou dans une eau où la visibilité est réduite.
Il ne faut pas en conclure que le surf serait une activité dangereuse partout où vivent des requins. Le risque reste extrêmement faible au regard du nombre de sessions effectuées chaque année dans le monde. Mais statistiquement, un surfeur est plus exposé qu’un baigneur qui reste quelques minutes près du bord, simplement parce qu’il reste plus longtemps dans l’eau et évolue dans des zones où les requins peuvent aussi chasser.
La morsure de requin relève souvent d’une erreur d’identification, d’une interaction de curiosité ou d’une situation où l’animal réagit à un contexte particulier. L’International Shark Attack File distingue d’ailleurs les morsures non provoquées des morsures provoquées, qui surviennent lorsqu’une personne touche, pêche, nourrit ou dérange volontairement un requin.
La France métropolitaine très peu concernée
Pour un lecteur français, la carte peut surprendre. La Méditerranée et l’Atlantique apparaissent bien moins marquées que les grandes régions du Pacifique, de l’océan Indien ou des côtes américaines. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de requins dans les eaux françaises, mais que les morsures y sont extrêmement rares. La situation est différente dans certains territoires ultramarins. La Réunion, par exemple, a connu plusieurs attaques graves au cours des dernières décennies, au point de modifier durablement les pratiques nautiques et la réglementation locale. La Nouvelle-Calédonie apparaît également dans les données historiques. Ces cas rappellent que le risque dépend fortement du territoire, des espèces présentes, des activités pratiquées et des conditions locales.
En métropole, le sujet relève donc davantage de la curiosité scientifique et de la culture maritime que de l’alerte. Les requins font partie des écosystèmes marins, mais les interactions graves avec l’homme restent exceptionnelles.
Un risque très faible face aux autres dangers de la mer
La force de cette carte tient aussi à notre imaginaire. Les requins fascinent, inquiètent, alimentent les récits et marquent les esprits dès qu’un incident survient. Pourtant, les chiffres replacent ce risque à une autre échelle.
Même en 2025, avec 65 morsures non provoquées confirmées dans le monde, le phénomène reste rare. À titre de comparaison, le Florida Museum rappelle que les noyades et la foudre provoquent bien plus de décès chaque année dans le monde. Les courants, les malaises, les imprudences en mer ou les accidents de bateau représentent, pour le grand public, des risques beaucoup plus fréquents que les morsures de requins.
C’est l’un des enseignements majeurs de cette carte : le risque requin existe, mais il est très faible et très localisé. Il ne faut ni le nier, ni le transformer en menace permanente. La bonne lecture consiste à comprendre où les incidents se produisent, pourquoi certaines zones ressortent davantage, et dans quelles conditions les rencontres sont les plus probables.
Les bons réflexes sans céder à la peur
Le Florida Museum recommande quelques gestes simples pour réduire encore le risque. Il vaut mieux éviter de se baigner seul, surtout à l’aube ou au crépuscule, lorsque de nombreux animaux marins sont plus actifs. Il est aussi préférable de ne pas nager près d’une zone de pêche, d’éviter les secteurs où des poissons se regroupent brusquement et de ne pas participer à des activités où les requins sont nourris pour attirer les touristes.
Ces conseils relèvent moins de la peur que du bon sens marin. Un requin n’est pas un monstre, mais un prédateur sauvage. Comme tout animal marin, il réagit à son environnement, aux proies présentes, à la visibilité, aux mouvements dans l’eau et parfois aux comportements humains.
Cette carte ne doit donc pas servir à nourrir la peur, mais à remettre les choses en perspective. Oui, les morsures existent. Oui, certaines régions du monde sont plus concernées que d’autres. Mais à l’échelle des océans et du nombre immense de personnes qui se baignent, surfent, plongent ou naviguent chaque année, le risque reste rare. De quoi regarder la mer avec prudence, mais aussi avec lucidité.
vous recommande