Le 23 janvier 1960, Jacques Piccard et Don Walsh s’enfoncent dans la fosse des Mariannes à bord d’un engin qui ressemble à un immense réservoir surmontant une petite sphère d’acier. Après près de cinq heures de descente, le Trieste touche le fond du Challenger Deep, autour de 10 900 mètres. Jamais des êtres humains n’étaient allés aussi bas.

Un ballon dirigeable retourné vers l’abîme
Le principe du bathyscaphe naît dans l’esprit du physicien suisse Auguste Piccard. Célèbre pour ses ascensions dans la stratosphère, il transpose à l’océan la logique du ballon : un volume léger assure la flottabilité, tandis qu’une nacelle pressurisée protège l’équipage. Dans l’air, le ballon est rempli d’un gaz moins dense ; sous l’eau, le flotteur contient de l’essence, plus légère que l’eau et presque incompressible.
Sous ce flotteur est suspendue une sphère d’acier aux parois très épaisses. Deux hommes y prennent place dans un espace minuscule. Pour descendre, le bathyscaphe emporte du lest, notamment de la grenaille de fer maintenue par des électroaimants. Pour remonter, il suffit de couper le courant : le lest tombe, même en cas de panne électrique, et l’engin redevient positivement flottant. Cette sécurité passive est l’une des élégances du système.
Après le FNRS-2, Auguste Piccard et son fils Jacques font construire le Trieste en Italie. L’engin effectue ses premières plongées en 1953. La marine américaine l’achète en 1958 et le renforce pour le projet Nekton, dont l’objectif le plus audacieux est d’atteindre le Challenger Deep, dans la fosse des Mariannes, au sud-ouest de Guam.
Une machine conçue pour mille atmosphères
À près de onze kilomètres sous la surface, la pression dépasse mille fois celle du niveau de la mer. Le moindre volume rempli d’air tend à être écrasé. Le grand flotteur du Trieste n’est pas une cabine : sa forme peut se déformer légèrement et ses compartiments sont remplis d’essence. Seule la petite sphère habitée doit résister intégralement à la pression.
Les occupants y accèdent par un puits vertical traversant le flotteur. Une fois l’engin à l’eau, ce conduit est envahi ; la sphère se retrouve isolée. À l’intérieur, Jacques Piccard et le lieutenant de l’US Navy Don Walsh disposent d’instruments, d’un téléphone acoustique et d’un hublot conique. Ils ne pilotent pas comme dans un sous-marin rapide : le Trieste descend et remonte surtout en jouant sur son poids et sa flottabilité.
La préparation à Guam est lourde. Le Trieste doit être remorqué vers la zone de plongée, avec une météo suffisamment maniable. Le 23 janvier 1960, la mer est agitée. Walsh et Piccard entrent néanmoins dans la sphère. Au-dessus d’eux, le navire d’accompagnement reste bientôt seul face à une étendue dont la profondeur rend toute assistance directe impossible.
Quatre heures quarante-huit vers le fond
La lumière naturelle disparaît rapidement. À mesure que le bathyscaphe s’enfonce, l’eau refroidit et la communication devient plus difficile. Les hommes larguent progressivement de l’essence ou du lest pour contrôler la vitesse. Leur voyage dure quatre heures et quarante-huit minutes, dans une cabine où l’on ne peut presque pas changer de position.
Vers 9 000 mètres, un bruit violent secoue l’engin. Une enveloppe extérieure en Plexiglas du système de hublot s’est fissurée. La sphère de pression reste intacte, mais les deux hommes l’ignorent d’abord. Ils poursuivent. Cette décision, souvent racontée comme un geste d’audace pure, repose aussi sur la connaissance de la structure : le craquement ne s’accompagne d’aucune perte de pression ni d’eau dans la cabine.
Le Trieste ralentit à l’approche du fond, aidé par la mise en suspension des sédiments. À 13 h 06 environ, il se pose. Son profondimètre indique 37 800 pieds, valeur corrigée plus tard autour de 35 800 pieds. Les mesures modernes du Challenger Deep varient selon le point exact et les méthodes ; retenir environ 10 900 mètres est plus rigoureux que d’ériger un chiffre historique en vérité absolue.
Vingt minutes au fond du monde
À travers le hublot, Piccard et Walsh voient un fond clair soulevé par leur arrivée. Ils signalent une créature qu’ils interprètent comme un poisson plat, observation longtemps discutée car les poissons connus ne vivent pas à de telles pressions. Il a pu s’agir d’un holothurie ou d’un autre organisme. L’essentiel est ailleurs : le plancher du Challenger Deep n’est pas un vide abstrait, mais un milieu physique observable.
La communication acoustique avec la surface prend plusieurs secondes dans chaque sens. Les hommes restent environ vingt minutes au fond, mangent une friandise et examinent autant que possible leur environnement. La fissure du dispositif optique et le temps nécessaire pour remonter les incitent à ne pas prolonger la visite.
Ils larguent le lest. Le bathyscaphe quitte doucement les sédiments, puis accélère. La remontée dure un peu plus de trois heures. Après un voyage total proche de neuf heures, le Trieste réapparaît. Le retour à la surface transforme deux hommes enfermés dans une boule d’acier en symboles de la conquête scientifique, sept ans après l’ascension de l’Everest et un an avant le premier vol spatial habité.
Un record, mais surtout une preuve
Le Trieste ne devient pas un véhicule régulier du Challenger Deep. Il participe ensuite à d’autres missions pour la marine américaine, notamment aux recherches liées au sous-marin nucléaire USS Thresher, perdu en 1963. Retiré du service en 1966, il est aujourd’hui conservé au National Museum of the United States Navy, à Washington.
Son exploit prouve qu’une coque habitée peut atteindre les plus grandes profondeurs. Pourtant, l’exploration abyssale se tournera largement vers les robots, moins exposés et capables de missions longues. Il faudra attendre 2012 pour qu’un homme, James Cameron, retourne seul au Challenger Deep, puis les années 2019 et suivantes pour que des plongées habitées y deviennent plus fréquentes.
Le plongeon de 1960 reste incomparable par son isolement. Aucun navire de secours ne pouvait rejoindre le Trieste, aucun câble ne le reliait à la surface et les cartes du fond étaient sommaires. Piccard et Walsh n’ont pas seulement établi un record : ils ont fermé la carte verticale de la planète. Après eux, du sommet de l’Everest au point le plus profond de l’océan, les deux extrêmes avaient reçu une visite humaine.
vous recommande