À bord, elles pagaient au même rythme, portées par le mouvement du bateau et la force du collectif. Depuis près de trente ans, le dragon boat s’est imposé dans de nombreux pays comme une activité particulièrement symbolique pour les femmes touchées par un cancer du sein. Une histoire née au Canada et devenue un véritable mouvement international. En ce mois d’Octobre Rose, coup de projecteur sur ces équipages pas comme les autres.

Quand une expérience médicale prend le large
L’histoire commence à Vancouver, au Canada, en 1996. À l’époque, les femmes opérées d’un cancer du sein sont souvent incitées à limiter les efforts importants et répétitifs du haut du corps. Une précaution notamment liée à la crainte du lymphœdème, un gonflement du bras pouvant apparaître après certains traitements.
Le docteur Donald McKenzie, médecin du sport et physiologiste de l’exercice à l’Université de Colombie-Britannique, décide alors de bousculer cette idée. Il réunit 24 femmes ayant été traitées pour un cancer du sein et les prépare progressivement à une activité qui sollicite justement les bras, les épaules et le haut du corps : le dragon boat.
Le choix est loin d’être anodin. Dans cette longue embarcation inspirée d’une tradition chinoise vieille de plus de 2 000 ans, les pagayeuses sont installées côte à côte et doivent répéter le même mouvement, ensemble et en cadence. L’équipage canadien prend le nom d’Abreast in a Boat et participe en 1996 au festival international de dragon boat de Vancouver.
L’expérience va contribuer à remettre en question les recommandations très restrictives qui entouraient alors l’activité physique après un cancer du sein. Aucun nouveau lymphœdème n’est observé chez les participantes suivies au cours de cette première expérience. D’autres travaux scientifiques menés depuis ont confirmé que la pratique du dragon boat ne semble pas favoriser l'apparition ou l'aggravation d'un lymphœdème lorsqu'elle est pratiquée dans des conditions adaptées.
Pagayer pour se réapproprier son corps
Près de trente ans plus tard, le dragon boat est devenu bien davantage qu'une expérience médicale. Des équipages de femmes ayant traversé un cancer du sein ont vu le jour aux quatre coins du monde. On les connaît notamment sous le nom de Dragon Ladies ou de Breast Cancer Paddlers.
Sur l’eau, le principe du dragon boat exige une véritable coordination. Pas question de pagayer chacune dans son coin : l’équipage avance lorsque les gestes se synchronisent. Une dimension collective qui donne à ce sport une résonance particulière pour celles qui ont connu la maladie.
L’activité permet de retrouver progressivement une pratique sportive et de solliciter le haut du corps, mais ses bénéfices dépassent le seul aspect physique. Des travaux consacrés à ces équipages ont également mis en évidence l’importance du soutien social, de la confiance retrouvée, du sentiment de reprendre le contrôle et, plus largement, de la qualité de vie.
Après les rendez-vous médicaux et les traitements, le bateau devient ainsi un autre espace : celui où l’on se retrouve pour pratiquer un sport, progresser, participer à des courses et partager une aventure commune.
À Toulouse, les Dragon Ladies font vivre l’aventure en France
Le mouvement a depuis traversé l’Atlantique. En France aussi, plusieurs équipages réunissent des femmes touchées par le cancer du sein. À Toulouse, les Dragon Ladies pratiquent ainsi le dragon boat avec une philosophie qui dépasse largement la performance sportive.
Le collectif met en avant le dépassement de soi, l’entraide, la convivialité et le soutien entre des femmes ayant connu la maladie. L’objectif est aussi simple que puissant : pagayer ensemble, s’encourager, retrouver confiance et surtout prendre du plaisir sur l’eau.
Ces équipages participent également à des rencontres et événements, donnant une visibilité particulière à la lutte contre le cancer du sein. Le bateau devient alors à la fois un terrain de sport et un moyen de sensibilisation.
Le dragon boat, une embarcation faite pour le collectif
Il y a finalement quelque chose de particulièrement symbolique dans le choix de cette discipline. Contrairement à de nombreux sports individuels, impossible ici d’avancer seule. Dans un dragon boat, chaque coup de pagaie compte, mais c’est leur synchronisation qui fait avancer l’embarcation. La force d'une pagayeuse complète celle de sa voisine, et l’équipage doit trouver un rythme commun.
C’est peut-être aussi ce qui explique pourquoi cette pratique s’est autant développée auprès des femmes après un cancer du sein. Le dragon boat ne se résume pas à une activité physique adaptée : il recrée du lien autour d’une expérience commune.
D’une embarcation expérimentale réunissant 24 femmes à Vancouver en 1996 est ainsi né un mouvement qui a essaimé à travers le monde. Une belle histoire nautique qui, chaque année à l’occasion d’Octobre Rose, rappelle que sur l’eau aussi, la force peut être collective.
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