Depuis le 1er septembre 2026, Jersey protège du chalutage et du dragage plus d’un cinquième de ses eaux territoriales. Une petite révolution pour certains pêcheurs français, beaucoup moins pour les plaisanciers qui mettent le cap sur les Minquiers ou les Écréhous. À quelques milles de là, Chausey pourrait à son tour voir sa protection renforcée. Entre interdiction des arts traînants, mouillages réglementés et projets encore en discussion, voici ce qui change réellement lorsque l’on navigue dans cette partie de la Manche.

Vous naviguez au départ de Granville ? Excellente idée. Après l’appareillage, vous allez sûrement avoir choisi comme première escale Chausey, puis cap sur les Minquiers avant de remonter vers Jersey et, pourquoi pas, les Écréhous ? Une magnifique boucle de quelques dizaines de milles, particulièrement appréciée des plaisanciers français. Mais derrière l'apparente simplicité de cette navigation (estivale) se cache désormais un véritable millefeuille réglementaire. Entre les eaux françaises et jersiaises, les zones Natura 2000, les mouillages organisés et les nouvelles aires marines protégées, le navigateur doit apprendre à lire une seconde carte, celle des usages autorisés. Depuis le 1er septembre 2026, cette carte s'est encore enrichie. Jersey a considérablement étendu son réseau d'aires marines protégées. Désormais, 21,7 % de ses eaux territoriales sont protégées du chalutage et du dragage, contre 6,5 % auparavant. Une évolution majeure pour certains pêcheurs professionnels français travaillant traditionnellement dans ces secteurs, mais dont les conséquences sont beaucoup plus limitées pour le plaisancier qui ne fait que les traverser. Car il faut immédiatement tordre le cou à une idée reçue : aire marine protégée ne signifie pas nécessairement navigation interdite.
Jersey protège désormais plus d'un cinquième de ses eaux
Le dispositif entré en vigueur le 1er septembre découle du Marine Spatial Plan de Jersey, adopté en 2024 avant d'être progressivement traduit dans la réglementation locale. Son objectif est notamment de préserver certains habitats particulièrement vulnérables : herbiers, forêts de laminaires, récifs peu profonds ou encore bancs de maërl. Ce dernier est moins connu des plaisanciers. Le maërl est constitué d'algues rouges calcaires qui forment sur le fond des structures complexes particulièrement riches en biodiversité. Leur croissance est extrêmement lente et leur vulnérabilité aux agressions mécaniques importante. Le passage répété d'une drague sur ces habitats peut ainsi provoquer des dommages considérables. C'est pourquoi les nouvelles mesures jersiaises ciblent avant tout les « arts traînants », c'est-à-dire les engins de pêche dont l'utilisation nécessite leur déplacement sur ou à proximité du fond : chaluts, dragues et autres matériels remorqués. Sept secteurs sont concernés par le nouveau dispositif : Jersey Coastal, Basse des Boeufs, Écréhous, Minquiers, Paternosters, West Rock et Banc Desormes. Pour un navigateur français, deux noms attirent immédiatement l'attention : les Écréhous et les Minquiers. Ces deux extraordinaires ensembles de récifs constituent depuis toujours des destinations privilégiées pour les plaisanciers venant du Cotentin, de Granville ou de Saint-Malo. Ils se trouvent également au cœur de zones fréquentées par les pêcheurs professionnels.
Peut-on toujours naviguer aux Minquiers et aux Écréhous ?
Soyons clairs : on peut toujours naviguer aux Minquiers et aux Écréhous. Et c'est probablement le plus important à retenir pour le plaisancier. L'extension des aires marines protégées jersiaises n'interdit pas la navigation de plaisance. Un voilier effectuant une traversée entre Carteret et Jersey, un bateau à moteur venant de Granville vers les Minquiers ou un équipage remontant de Jersey vers les Écréhous n'a donc pas à contourner systématiquement ces nouvelles zones. Elles ne fonctionnent ni comme une zone militaire interdite ni comme un dispositif de séparation du trafic. C'est l'activité pratiquée à l'intérieur de la zone qui détermine les contraintes auxquelles le bateau est soumis.
C'est une subtilité réglementaire qui va devenir de plus en plus importante pour les plaisanciers. Deux bateaux peuvent se trouver exactement au même endroit sans être soumis aux mêmes règles. Un voilier traversant une aire marine protégée peut poursuivre sa route. À proximité, un pêcheur à la ligne peut pratiquer son activité sous réserve de respecter la réglementation applicable aux espèces recherchées. Un professionnel utilisant des casiers peut également continuer à travailler s'il dispose des autorisations nécessaires. En revanche, un coquillier souhaitant mettre sa drague en pêche dans une zone concernée par l'interdiction des arts traînants ne peut plus le faire. Même mer, même position GPS, mais des règles différentes.
Et peut-on toujours mouiller ?
Là encore, aire marine protégée ne signifie pas automatiquement mouillage interdit. Les nouvelles AMP de Jersey ont d'abord été créées pour supprimer la pression exercée par les engins de pêche mobiles sur certains fonds sensibles. Elles n'instaurent donc pas, par leur seule existence, une interdiction générale de jeter l'ancre. Pour autant, le plaisancier aurait tort d'en conclure qu'il peut mouiller n'importe où. La protection des fonds marins prend une importance croissante dans toute la Manche. Les herbiers, notamment, peuvent être endommagés par une ancre mais aussi par la chaîne qui balaie le fond lorsque le bateau évite avec le vent ou le courant. Dans les secteurs sensibles, les réglementations locales et les dispositifs de mouillage organisé doivent donc être vérifiés avant de jeter l'ancre. Une précaution d'autant plus importante autour des Minquiers ou des Écréhous que ces mouillages demandent déjà une préparation sérieuse. Marnage considérable, courants puissants, roches découvrantes et passages parfois étroits imposent de préparer soigneusement son arrivée. La réglementation environnementale devient simplement un paramètre supplémentaire, au même titre que le calcul de marée ou la consultation de la météo marine.
Pour les pêcheurs professionnels français, le changement est majeur
La situation est très différente pour les professionnels utilisant des arts traînants. Les eaux jersiaises sont traditionnellement fréquentées par des navires français de Normandie et de Bretagne autorisés à y travailler. Depuis le Brexit, leurs conditions d'accès ont déjà considérablement évolué. L'extension des aires marines protégées ajoute désormais une contrainte géographique supplémentaire.
Qu'en est-il de la pêche de loisir ?
Pour le pêcheur plaisancier, il faut là encore distinguer l'interdiction d'une technique de pêche d'une interdiction générale de pêcher. Une canne à pêche n'est évidemment ni un chalut ni une drague. La création des nouvelles AMP ne signifie donc pas que toute pêche récréative devient interdite dans les secteurs concernés. La pêche à la ligne n'est pas directement visée par l'interdiction des arts traînants. Mais cela ne dispense absolument pas le pêcheur plaisancier de respecter toutes les autres règles applicables : tailles minimales de capture, périodes de fermeture, espèces protégées, limitations quantitatives ou restrictions propres à certaines zones…
Pour un pêcheur français habitué à naviguer entre le Cotentin et Jersey, la bonne habitude consiste donc à vérifier la réglementation jersiaise avant chaque sortie. Une règle valable ailleurs mais particulièrement importante dans cette zone où quelques milles suffisent pour changer de juridiction.
Chausey : un autre dossier à ne pas confondre
À quelques milles des Minquiers, Chausey est régulièrement associé au dossier des nouvelles protections marines. Pourtant, juridiquement, la situation est très différente. L'archipel bénéficie déjà de plusieurs dispositifs de protection et appartient notamment au réseau Natura 2000. Le Sound dispose également depuis plusieurs années d'une zone de mouillages et d'équipements légers destinée à organiser le stationnement des bateaux et à limiter les mouillages anarchiques. Mais un autre projet suscite beaucoup d'attention : l'éventuelle création d'une zone de protection forte autour de Chausey. L'archipel a effectivement été identifié comme secteur susceptible d'accueillir une telle zone dans le cadre de la planification maritime française. Cela ne signifie pas pour autant qu'une nouvelle interdiction générale est entrée en vigueur en septembre 2026. Et la nuance est essentielle.
Chausey doit actuellement être considéré comme un secteur faisant l'objet d'un projet de protection renforcée et de discussions entre l'État et les acteurs locaux. La création éventuelle d'une zone de protection forte pourrait conduire à faire évoluer certaines pratiques, mais les mesures futures ne doivent pas être présentées comme déjà applicables tant qu'elles n'ont pas été définitivement arrêtées.
Le mouillage pourrait-il devenir plus compliqué à Chausey ?
Et quid du mouillage à Chausey ? C’est là probablement l'un des sujets que les plaisanciers devront suivre avec le plus d'attention. L'un des enjeux environnementaux de l'archipel se trouve directement sous les bateaux : les herbiers de zostères. Ces habitats constituent de véritables refuges pour de nombreuses espèces mais supportent mal les agressions mécaniques répétées. Une ancre qui tombe dans un herbier, puis une chaîne qui rague le fond au rythme des renverses de courant, peut provoquer des dégradations. Dans un archipel soumis à des marnages considérables et très fréquenté pendant la saison estivale, la question est donc loin d'être anecdotique. Si la protection de Chausey devait être renforcée, la gestion des mouillages pourrait donc devenir l'un des éléments les plus perceptibles pour les plaisanciers : développement de corps-morts organisés, protection de certains herbiers ou limitation du mouillage forain dans quelques secteurs sensibles font partie des outils qui peuvent être employés pour protéger les fonds. Mais il serait prématuré de transformer ces possibilités en interdictions acquises. Tant que les textes correspondants ne sont pas adoptés, les navigateurs doivent se référer à la réglementation effectivement en vigueur.
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