Le France, le paquebot qui a incarné le luxe français sur les mers

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Mis en service en 1962 sur la ligne Le Havre–New York, le France devait être à la fois un navire, une vitrine et une politique nationale. Sa silhouette à deux cheminées rouges et noires a résumé les Trente Glorieuses ; son retrait en 1974 en a symbolisé les premières désillusions. Devenu Norway, il a pourtant contribué à inventer la croisière moderne.

Mis en service en 1962 sur la ligne Le Havre–New York, le France devait être à la fois un navire, une vitrine et une politique nationale. Sa silhouette à deux cheminées rouges et noires a résumé les Trente Glorieuses ; son retrait en 1974 en a symbolisé les premières désillusions. Devenu Norway, il a pourtant contribué à inventer la croisière moderne.

© Wikipédia

 

Le successeur attendu du Normandie

Après la Seconde Guerre mondiale, la France ne possède plus le Normandie, détruit par un incendie à New York en 1942. L’Île-de-France et le Liberté reprennent la ligne de l’Atlantique Nord, mais vieillissent. Dès 1946, l’idée d’un nouveau grand paquebot apparaît, alors même que l’aviation commerciale annonce déjà une concurrence redoutable.

L’État et la Compagnie générale transatlantique choisissent néanmoins de maintenir une présence prestigieuse entre Le Havre et New York. La commande est passée en 1956. La première tôle est posée en 1957 aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire. Le 11 mai 1960, devant environ cent mille personnes, Yvonne de Gaulle baptise le navire, en présence du général de Gaulle.

Avec près de 316 mètres hors tout, le France est alors le plus long paquebot du monde. Son tonnage dépasse 66 000 tonneaux de jauge brute et ses machines développent environ 160 000 chevaux sur quatre hélices. Capable de dépasser 30 nœuds, il doit assurer une liaison régulière en cinq jours tout en offrant le confort d’un palace.

Un morceau de France mis à flot

Le programme décoratif mobilise des architectes, des artistes et des maisons françaises. Salons, salles à manger, théâtre, chapelle, piscine, fumoirs et cabines forment une ville intérieure. L’aluminium, les textiles, les boiseries et les œuvres d’art composent une modernité plus claire que l’Art déco monumental du Normandie.

Le navire est organisé en première classe et classe touriste, strictement séparées pendant les traversées. Le luxe ne concerne donc pas tous les passagers de la même manière. En première, le service, la table et les espaces veulent représenter le meilleur de l’hospitalité nationale. Le France reçoit rapidement le surnom de “Faubourg-Saint-Honoré de l’Atlantique”.

La gastronomie joue un rôle central. Les quantités embarquées sont immenses, les menus élaborés et la cave célèbre. Mais ce raffinement repose sur une mécanique humaine tout aussi impressionnante : près d’un millier de membres d’équipage assurent navigation, machines, cuisine, hôtellerie et entretien. Le paquebot est une vitrine sociale autant qu’un objet technique.

1962 : New York accueille le géant

Le 3 février 1962, le France quitte Le Havre pour sa première traversée commerciale vers New York. Malgré une forte tempête, il arrive sous les jets des bateaux-pompes et devant une foule considérable. La French Line possède son nouvel ambassadeur. Célébrités, artistes, responsables politiques et voyageurs ordinaires se croisent au fil des départs.

La traversée elle-même devient un événement. On ne prend pas seulement le France pour atteindre l’Amérique, mais pour vivre cinq jours à bord. Le paquebot transporte aussi des œuvres et des symboles : en 1962, la Joconde traverse l’Atlantique à son bord pour être exposée aux États-Unis.

Le navire alterne ligne régulière et croisières. Il entre en Méditerranée, gagne les Caraïbes et accomplit deux tours du monde, en 1972 et 1974. Sa taille lui interdit toutefois certains passages, notamment le canal de Panama dans sa configuration de l’époque, ce qui impose des itinéraires particuliers et confirme son statut de géant conçu d’abord pour l’Atlantique.

Le France reste désarmé au « quai de l'oubli » de décembre 1974 à août 1979.
Le France reste désarmé au « quai de l'oubli » de décembre 1974 à août 1979.© Wikipédia

L’avion gagne la course

Lorsque le France entre en service, le Boeing 707 transporte déjà des passagers entre l’Europe et l’Amérique en quelques heures. Le paquebot conserve une clientèle attachée au voyage, mais le transport transatlantique bascule rapidement vers l’air. La Compagnie générale transatlantique développe les croisières pour remplir le navire hors saison, sans effacer ses coûts structurels.

Le France est rapide, puissant et gourmand. Le choc pétrolier de 1973 augmente brutalement le prix du combustible. En 1974, l’État décide de supprimer la subvention qui compensait l’exploitation de la ligne. Le navire ne peut plus être maintenu sous son modèle économique initial.

Le 11 septembre 1974, l’équipage occupe le paquebot et le mouille dans le chenal du Havre pour protester contre son retrait. Le mouvement, surnommé “France en rade”, ne renverse pas la décision. Après douze années de service commercial français, 377 traversées transatlantiques et 93 croisières selon les bilans patrimoniaux, le fleuron est désarmé.

Le Norway invente une deuxième carrière

Plusieurs projets de reprise échouent avant que l’armateur norvégien Knut Kloster l’achète en 1979 pour Norwegian Caribbean Line. Rebaptisé Norway, le navire est profondément transformé à Bremerhaven. Ses vastes espaces et sa capacité en font non plus un moyen de rejoindre une destination, mais la destination elle-même.

Déployé dans les Caraïbes, le Norway contribue au changement d’échelle de la croisière. Il offre de nombreux restaurants, lieux de spectacle et activités à bord, préfigurant les grands paquebots contemporains. Sa silhouette conserve les cheminées du France, modifiées, mais son organisation intérieure et sa clientèle appartiennent à une autre époque.

Cette seconde vie dure plus de vingt ans. Elle montre que le France n’était pas techniquement condamné en 1974 : c’est son usage transatlantique, soutenu par l’État et fondé sur la vitesse, qui ne correspondait plus au marché. Transformé pour la croisière, le même navire trouve une rentabilité nouvelle, au prix de la disparition progressive de son identité française.

Depuis septembre 2018, le nez du France est exposé au Havre, son ancien port d’attache.
Depuis septembre 2018, le nez du France est exposé au Havre, son ancien port d’attache.© Wikipédia

Une fin industrielle, une mémoire intacte

Le 25 mai 2003, l’explosion d’une chaudière à Miami tue huit membres d’équipage et en blesse plusieurs autres. Le Norway ne reprend plus son service commercial. Remorqué puis rebaptisé Blue Lady, il est finalement envoyé en Inde. Son démantèlement à Alang, engagé dans la seconde moitié des années 2000, suscite une controverse en raison des matériaux dangereux présents à bord.

La disparition du navire n’efface pas ses fragments. Mobilier, vaisselle, œuvres et éléments décoratifs ont rejoint des collections publiques ou privées. L’étrave, sauvée et restaurée, est exposée au Havre. À Saint-Nazaire, Escal’Atlantic présente des objets et des espaces évoquant le France et l’âge des grands liners.

Le mythe tient à une coïncidence parfaite entre une silhouette et une époque. Le France incarnait la confiance industrielle, le service public, le luxe national et l’idée que le voyage pouvait compter autant que l’arrivée. Sa mise à l’écart a condensé les inquiétudes de 1974 ; sa renaissance comme Norway a annoncé la mondialisation des loisirs. Peu de navires auront raconté aussi clairement deux mondes successifs.

 

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Nathalie Moreau
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Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.