Saint-Malo, Dinan, Dinard : bienvenue dans la Vallée des Singes
« Ni Breton, ni Français, Malouin suit !» Qui a dit cela ? Chateaubriand qui a grandi dans cette région et qui l’a si bien racontée ? Surcouf, corsaire célèbre dont les citations ont été rapportées, colportées et sans doute déformées ? Non, bien avant eux et on ne sait qui a fait de cette phrase provocatrice la devise de la République de Saint-Malo qui n’a duré que quatre ans à la fin du XVIe siècle, le temps que règne en France un roi catholique, en l’occurrence Henri IV qui, Paris valant bien une messe, s’est converti.
C’est à peu près à cette époque que commence l’histoire des Terre-Neuvas qui ne s’est terminée qu’à la fin du XXe siècle, quand la morue a quasiment disparu des côtes canadiennes. A la faveur des grandes découvertes, la navigation a fait des progrès et les ports de Normandie et de Bretagne Nord arment pour la pêche dans les eaux froides de Terre-Neuve des bateaux qui appareillent au printemps et ne reviennent qu’à l’automne. Les pêcheurs de Bretagne Sud et d’Aquitaine ont assez à faire avec la sardine et le thon et n’ont pas besoin de s’aventurer si loin. Mais les Espagnols et surtout les Portugais croiseront les bateaux malouins dans les parages. On trouvera toujours le récit de quelques incidents, mais on peut dire que les marins ont toujours été solidaires. La mer est assez hostile comme ça pour qu’on n’en rajoute pas à ses dangers…
Les capitaines étaient formés sur le tas ou plutôt sur les bancs de poissons et après quelques campagnes, ceux qui avaient les bases et la motivation entraient en formation théorique à Brest, cette fois sur les bancs de l’école de navigation. Les capitaines à qui les armateurs confiaient des bateaux avaient aussi la charge de recruter des marins. Malgré les revenus substantiels que les marins percevaient en fin de campagne, les candidats n’étaient pas si nombreux : c’était des gars de la côte qui avaient besoin d’argent et aussi des gars de la campagne curieux de découvrir le grand large. On trouvait aussi parmi les matelots, des gars enrôlés contre leur gré ou embarqués ivres-morts. Les enfants aussi, enrôlés comme mousses le lendemain de leur communion. Et tout ce monde recevait son paquetage : un béret, des sabots, un « cirage », vêtement de toile rêche enduit de cire pour les rendre imperméable.
Jusqu’à l’arrivée sur les bancs, la vie était monotone à bord. Les plus anciens apprenaient aux novices à nager. A nager ? Nager sur un bateau de pêche, ce n’est pas se mouvoir dans l’eau, c’est ramer : coincer les avirons dans les dames de nage et les plonger dans l’eau pour déplacer le doris. Le doris, c’est la petite embarcation de 4 mètres que l’on mettait à l’eau du bateau terre-neuviers une fois arrivés sur les bancs. Deux hommes à bord qui péchaient toute la journée et revenait à couple du bateau le soir. Les morues étaient étêtées, vidées, tranchées en filets et posées dans le sel. Les têtes de morue étaient mises de côté, à la disposition des marins les plus courageux. Chacun ses quartaux et il n’est pas question de piquer dans celui des autres. Les langues de morue sont posées entre deux couches de sel, puis quand le récipient est aux trois-quarts pleins, on le remplit avec des joues plus fragiles et qui devaient être sur le dessus pour ne pas être écrasées. C’était le travail du retour. Les plus courageux ou les plus résistants descendent à terre leurs quartaux et parcourent la campagne pour vendre ou troquer les langues et les joues de morue qui dans la vallée de la Rance et au-delà sont hautement appréciées.
La Vallée de La Rance, est surnommée la Vallée des Singes. Le singe sur un bateau de pêche, c’est le patron, le commandant. On dit le « singe », mais pas tellement. Beaucoup moins qu’on ne dit le « pacha » pour le commandant d’un bateau militaire ou le « vieux » ou le « tonton » pour le commandant d’un navire de commerce. On dit le « patron » le plus souvent sur un bateau de pêche et l’expression « Vallée des Singes » ne vient pas du fait qu’on trouvait beaucoup de patrons de pêche dans la Vallée de la Rance. D’ailleurs, on n’en trouvait pas beaucoup, sauf à Plouer-sur-Rance. La plupart des commandants habitaient Saint-Malo, Saint-Servan ou Paramé et la vallée de la Rance ne commence qu’à Saint-Jouan-des Guérets sur la rive droite et La Richardais sur la rive gauche. On disait « ce marin vient de la Vallée des Singes », parce que les marins de cette région étaient à l’aise pour grimper dans la mâture.
Sans doute il y a-t-il une part de légende dans cette renommée, mais elle pourrait être fondée sur deux observations : la première est que les marins pêcheurs de l’Est de la Bretagne étaient plutôt plus jeunes que ceux du Finistère ou du Morbihan. Les marins pêcheurs de l’Ouest de la Bretagne exerçaient le métier toute leur vie. Leur espérance de vie n’était certes pas bien longue, mais c’est un autre sujet. Les marins de l’Est de la Bretagne se reconvertissaient assez vite au commerce ou dans l’agriculture, plus rentable dans les zones côtières et dans le bassin de Rennes qu’en Basse-Bretagne si l’on fait exception du Léon. Deuxième raison : les gars de la Vallée de la Rance buvaient moins que les Finistériens. Du moins, ils ne buvaient que du cidre, quand les Finistériens, les Morbihannais et les Nantais s’étaient mis au vin rouge exporté par les Espagnols. Ou produit localement d’ailleurs du temps pas si lointain où la vigne donnait en Bretagne Sud.
Quoiqu’il en soit, les gars de la Vallée des Singes avaient dans les haubans et la mâture la main ferme et le pied sûr…
La grande aventure de la pêche sur les bancs de Terre-Neuve s’est terminée avec l’épuisement de la ressource qui n’est pas à la veille de se reconstituer même si le Canada protège ses eaux territoriales.
La Vallée de la Rance fermée par le barrage de l’usine marémotrice est un des plus beaux estuaires que l’on puisse découvrir. Malgré l’envasement contre lequel les pouvoirs publics et EDF se mobilisent, c’est une des premières zones pour l’accueil des bateaux de tourisme de l’Ouest. De l’écluse du barrage de la Rance, on peut prendre un mouillage à Saint-Suliac, classé plus beau village de France en 1999. Si on préfère s’amarrer à un ponton, Plouër-sur-Rance est à dix milles au sud de Saint-Malo et le port de la Hisse à une petite demi-heure, après le passage de l’écluse. Après, c’est tout en méandres jusqu’à Dinan dont le port au bas de la ville a été récemment rénové. Pour peu que la mer soit plus ou moins agitée dans le golfe de Saint-Malo, c’est la solution. Même si la mer est calme, il faut à pied, à cheval, en voiture et surtout en bateau, découvrir la vallée de la Rance, appelez-là Vallée des Singes et vous passerez pour un descendant de terre-neuvas.
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