Polyester, centres de déconstruction, écoconception : enquête sur la fin de vie des bateaux

Economie
Par Le Figaro Nautisme

Longtemps ignorée, la fin de vie des bateaux est devenue un enjeu industriel majeur. Centres de déconstruction, éco-contribution, recyclage des composites, projets de résines thermoplastiques : la filière s’organise, mais tout n’est pas encore réglé. Enquête sur ce qui fonctionne, ce qui bloque et ce que cette révolution silencieuse change déjà pour l’achat d’un bateau neuf.

Longtemps ignorée, la fin de vie des bateaux est devenue un enjeu industriel majeur. Centres de déconstruction, éco-contribution, recyclage des composites, projets de résines thermoplastiques : la filière s’organise, mais tout n’est pas encore réglé. Enquête sur ce qui fonctionne, ce qui bloque et ce que cette révolution silencieuse change déjà pour l’achat d’un bateau neuf.

Pendant des décennies, la plaisance s’est concentrée sur la performance, le confort et la longévité des coques. La fin de vie, elle, restait hors champ. Une coque vieillissait dans un chantier, un port ou un jardin, jusqu’à devenir un problème. Aujourd’hui, cette zone grise n’est plus tolérée. La déconstruction des bateaux est entrée dans une phase industrielle, avec ses chiffres, ses centres agréés et ses contraintes économiques.

Mais derrière les annonces rassurantes, que se passe-t-il réellement ? Où la filière fonctionne-t-elle efficacement ? Où se heurte-t-elle à des limites techniques et financières ? Et surtout, qu’est-ce que cela change pour un plaisancier qui achète un bateau neuf ?

Une filière désormais structurée et financée

La France fait figure de pays pilote en Europe avec la mise en place d’une filière de responsabilité élargie du producteur. Concrètement, les constructeurs financent la gestion de la fin de vie des unités de plaisance via une éco-contribution intégrée au prix du bateau neuf.

Depuis 2019, plus de 13 000 bateaux ont été déconstruits dans le cadre de cette organisation. En 2024, plus de 4 300 tonnes de matériaux ont été collectées et traitées. Le réseau compte aujourd’hui plusieurs dizaines de centres agréés répartis sur le territoire. L’âge moyen des unités traitées dépasse 40 ans, ce qui correspond aux premières générations de bateaux de grande série en polyester.

Le système repose sur un principe simple : pour les bateaux éligibles, la déconstruction est prise en charge par la filière, sous réserve de constituer un dossier conforme. Pour le propriétaire, la destruction n’est donc plus nécessairement synonyme de facture insurmontable.

Sur le papier, le modèle fonctionne. Dans les faits, tout dépend de la logistique.

Le vrai défi pour le propriétaire : transporter, pas découper

La déconstruction en elle-même est désormais encadrée. Le vrai point sensible reste souvent l’acheminement du bateau vers un centre agréé. Un voilier immobilisé depuis des années, un moteur bloqué, une unité située en zone insulaire ou dans un chantier isolé peuvent transformer l’opération en casse-tête technique et financier.

Les gestionnaires de la filière ont identifié ce problème. Des mécanismes de prise en charge partielle du transport sont en cours de déploiement pour éviter que la distance ou la manutention ne dissuadent les propriétaires.

Car tant que la logistique n’est pas fluide, le risque demeure : abandon, immobilisation longue durée, ou traitement hors filière officielle.

Ce qui fonctionne déjà : métaux et dépollution

Une coque de plaisance n’est pas constituée uniquement de polyester. Les métaux, en particulier, disposent de filières de recyclage matures et rentables. Les équipements démontables peuvent être orientés vers le réemploi. Les fluides et éléments polluants sont traités selon des procédures réglementées.

Sur ces segments, le recyclage est efficace. Les tonnages valorisés atteignent des proportions élevées, notamment grâce aux métaux et à certaines fractions plastiques.

Mais le cœur du problème demeure ailleurs.

Le composite, talon d’Achille du recyclage nautique

Près de 70 % du poids d’un bateau de plaisance est constitué de composites à matrice thermodurcissable, principalement du polyester renforcé de fibre de verre. Or, une fois polymérisée, cette résine ne fond pas. Elle ne se recycle pas comme un métal ou un thermoplastique.

Les techniques existent : broyage mécanique pour produire des charges, procédés thermiques comme la pyrolyse ou la thermolyse pour récupérer de l’énergie et éventuellement des fibres. Mais l’équation économique reste fragile, surtout pour la fibre de verre, dont la valeur marchande est faible.

Le principal obstacle n’est pas technique mais industriel : il faut des débouchés capables d’absorber la matière recyclée à grande échelle. Sans marché solide, le recyclage reste coûteux et dépendant d’aides ou de volumes limités.

Autrement dit, la filière sait déconstruire, mais elle ne sait pas encore refermer totalement la boucle sur les vieilles coques.

L’industrie à la recherche de LA solution pour « boucler la boucle »

Face à cette limite structurelle, plusieurs acteurs industriels investissent dans des solutions de rupture.

Certains groupes travaillent sur le recyclage des chutes de production via des procédés thermiques permettant de récupérer fibres et résines. D’autres développent des résines thermoplastiques innovantes capables d’être dépolymérisées, ouvrant la voie à un véritable recyclage chimique.

L’objectif est clair : passer d’un modèle de “valorisation” à un modèle circulaire, où les matériaux d’un bateau en fin de vie servent à en construire un nouveau.

Cependant, recycler des chutes industrielles propres n’est pas équivalent au traitement d’une coque de 40 ans, stratifiée, réparée, peinte, modifiée au fil du temps. La généralisation à grande échelle reste un défi.

Ce que cela change pour l’achat d’un bateau neuf

La fin de vie influence désormais le marché du neuf à trois niveaux.

D’abord, financièrement. L’éco-contribution est intégrée dans le prix d’achat. Elle représente une anticipation collective du coût futur de la déconstruction. Pour l’acheteur, ce n’est plus un sujet théorique mais une ligne économique intégrée au devis d’achat.

Ensuite, réglementairement. La logique d’éco-modulation se profile : demain, un bateau conçu pour être plus facilement démontable ou recyclé pourrait bénéficier d’une contribution réduite. L’écoconception cesse d’être un argument marketing pour devenir un critère économique.

Enfin, techniquement. Les chantiers réfléchissent à la démontabilité, à la traçabilité des matériaux, à la simplification des assemblages. La performance pure ne suffit plus. La fin de vie devient un paramètre de conception.

Une transition encore incomplète, mais irréversible

Le recyclage des bateaux n’est plus une promesse abstraite. Les volumes traités progressent, la filière est structurée, les centres existent, les financements sont assurés.

Mais la boucle n’est pas encore totalement fermée. Le composite, matière reine de la plaisance moderne, reste difficile à recycler économiquement à grande échelle. La décennie à venir sera déterminante.

Pour les plaisanciers, la question n’est plus de savoir si la fin de vie sera prise en compte, mais comment elle influencera la conception, le prix et la valeur résiduelle des bateaux.

La plaisance entre dans une nouvelle ère : celle où la première mise à l’eau et la dernière découpe appartiennent désormais à la même équation industrielle.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.