
Entrepreneur dans l’âme et navigateur passionné, il revient sur son parcours, ses nouvelles initiatives et sa vision d’une plaisance plus adaptée aux usages réels des plaisanciers.
Figaro Nautisme : Comment devient-on un « serial entrepreneur » dans l’industrie nautique ?
Gilles Wagner : Je vais être honnête : l’école n’était pas vraiment mon truc [Rires !]. J’ai donc commencé ma carrière professionnelle en 1991 comme chef d’équipe dans une jeune entreprise spécialisée dans la transformation thermoplastique. Nous étions alors une dizaine et l’activité démarrait à peine. J’ai très vite évolué dans l’entreprise et, lorsque je l’ai quittée en 2002, j’en étais devenu le directeur général depuis 4 années. L’équipe comptait alors 90 collaborateurs. Par la suite, j’ai rejoint une société autrichienne cotée dont la mission consistait à développer des marchés en Europe de l’Ouest par croissance externe. J’ai ensuite pris la direction d’une entreprise située dans le sud de la Loire-Atlantique, spécialisée dans la fabrication de salles de bains en composites à destination du bâtiment, du maritime et du ferroviaire
En 2012, j’ai repris la marque Privilège à la suite de sa liquidation. A ce moment-là, il n’y avait plus personne dans l’entreprise. Nous avons progressivement reconstruit l’activité aux Sables-d’Olonne jusqu’à atteindre 250 collaborateurs. J’ai finalement cédé Privilège à un groupe industriel à la fin de l’année 2023.
Ce qui me motive profondément, c’est l’entrepreneuriat. J’aime créer, développer et structurer des projets.
Je suis né du côté de Metz, loin de la mer. Mais chaque année nous allions, avec mes parents, en vacances en Méditerranée, du côté de Hyères. La première fois que je suis monté sur un bateau, je devais avoir une dizaine d’années et le père d’un copain du camping m’avait embarqué pour une journée en mer sur son semi-rigide rouge pour aller à la découverte de Porquerolles. Une révélation. J’étais, sur ce bateau – sûrement un Bombard C4 – le roi du monde ! Dès que j’en ai eu les moyens, je me suis acheté un bateau. Avec cette première unité puis avec toutes celles qui ont suivi, j’ai toujours beaucoup navigué… Notre dernier bateau à moteur a 5 ans et nous avons parcouru plus de 18 000 milles à bord. Je connais donc bien l’aspect propriétaire et celui de locataire quand je suis en vacances.

Figaro Nautisme : D’où cette idée de proposer un service de conciergerie nautique ?
Gilles Wagner : L’idée est née assez naturellement. Au début de l’année 2024, je disposais davantage de temps pour m’occuper de mon propre bateau. En observant autour de moi, je me suis rendu compte que beaucoup de propriétaires sur les pontons n’avaient pas cette possibilité.
J’ai donc imaginé un service capable de gérer l’entretien régulier de leur bateau, principalement des unités à moteur de 6 à 12 mètres. L’idée consiste aussi à louer ces bateaux et générer du revenu aux propriétaires lorsqu’ils ne les utilisent pas, et à les préparer entièrement avant chaque sortie.
Concrètement, le bateau est prêt à partir : entretien effectué, pleins réalisés et avitaillement préparé si nécessaire. Le propriétaire ou le locataire n’a plus qu’à profiter de sa navigation.
Ce besoin de conciergerie nautique nous est apparu très clairement. C’est ce qui nous a conduit à lancer UPtoSEA en juin 2025 aux Sables-d’Olonne. Depuis, nous avons ouvert une base à Saint-Gilles-Croix-de-Vie et une implantation à La Rochelle doit voir le jour avant la saison.
Figaro Nautisme : Vous venez de présenter en première mondiale au salon nautique de Nice (Nice Boating Tomorrow) votre nouveau bateau accompagné d’un concept inédit. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le Loopia 290 Family ?
Gilles Wagner : Notre expérience dans l’industrie nautique, combinée à plus de vingt ans de navigation personnelle, nous a permis d’observer de très près les usages réels des plaisanciers. Les études de marché menées avant le lancement d’UPtoSEA ont également confirmé certaines intuitions.
La grande majorité des bateaux à moteur de 6 à 12 mètres reste au mouillage environ 80 % du temps lors des sorties en mer. Dans la pratique, beaucoup de plaisanciers quittent leur port d’attache pour rejoindre un mouillage situé à quelques milles, où ils profitent de la journée avant de rentrer en fin d’après-midi.
Or les bateaux proposés sur le marché sont souvent conçus soit pour naviguer très loin, avec des aménagements parfois surdimensionnés, soit à l’inverse avec des équipements très minimalistes.
C’est de ce constat qu’est né le Loopia 290 qui sera assemblé par Sea Loop Marine. En Europe, il n’existe pas vraiment de bateau conçu spécifiquement pour cet usage. Aux États-Unis, il existe le concept du « pontoon boat », mais ces bateaux sont généralement peu esthétiques, homologués en eaux fermées seulement et nécessitent des motorisations très puissantes pour rejoindre un mouillage.
Je souhaitais concevoir l’équivalent de ce type d’unité, mais avec un design européen, capable d’accueillir réellement des personnes à mobilité réduite quel que soit leur handicap, et avec l’empreinte environnementale la plus faible possible. L’objectif n’était pas de faire du greenwashing, mais de réfléchir sérieusement à l’impact global du bateau.
Le résultat est le Loopia, dont nous avons présenté les premiers dessins au salon de Nice. Il s’agit d’un catamaran dessiné par Marc Lombard Design Group. Il utilise un maximum de matériaux recyclés et recyclables en fin de vie.
L’assemblage sera réalisé aux Sables-d’Olonne et la majorité des composants, à l’exception des moteurs et des batteries, seront produits dans un rayon de 30 kilomètres autour du chantier. La coque est en aluminium, construite chez Alubat, et les composites utilisent de l’époxy biosourcée associée à de la fibre de lin.
Nous avons cherché à concevoir un bateau aussi neutre que possible d’un point de vue environnemental. L’accent est mis sur la vie au mouillage avec une grande modularité. C’est aussi un bateau pensé pour être inclusif et multigénérationnel.
Pour le côté inclusif, nous avons eu la chance de travailler avec 2 délégués d’APF France Handicap Vendée (Catherine et Françoise). Cette rencontre a été un moment précieux d’échanges autour de l’inclusivité et des besoins spécifiques liés aux différents types de handicaps et leur expertise a été essentielle. Nous travaillons aujourd’hui ensemble pour améliorer concrètement l’accessibilité de nos bateaux pour une plaisance pour tous ! Notre objectif commun est d’adapter au mieux nos bateaux produits en série et rendre ainsi la navigation accessible au plus grand nombre.
Le premier Loopia sera mis à l’eau au printemps 2027. Il s’agira d’un catamaran de 29 pieds. Un modèle de 25 pieds suivra en 2028, puis un 35 pieds en 2029. Plusieurs versions d’aménagement sont prévues selon les usages : navigation longue distance, promenade, pêche, plongée ou croisière sur un week-end.
La motorisation sera électrique dans un premier temps et nous travaillons sur des solutions alternatives mais toujours la plus décarbonnée possible. Nous pensons également que ce bateau pourra séduire les flottes de location.

Figaro Nautisme : Comment envisagez-vous le développement de ces nouvelles activités de conciergerie et de construction ?
Gilles Wagner : Concernant UPtoSEA, notre modèle économique repose sur un système duplicable en franchise. Cela devrait permettre un développement rapide vers d’autres bassins de navigation.
Pour le moment, nous avons financé le projet sur fonds propres, mais nous envisageons une levée de fonds afin d’accélérer notre expansion. L’idée de compléter l’offre avec des bateaux partagés ou de proposer la location entre particuliers, pour ceux qui habitent loin de leur bateau ou qui ne veulent pas s’en occuper, séduit vraiment.
Pour Sea Loop Marine, notre clientèle est variée : les sociétés de location (B2B), les propriétaires qui confient leur bateau à des gestionnaires locatifs (B2C2C), et enfin les particuliers directement. Loopia permet de répondre aussi à un besoin sur le marché des lacs, mais également, par exemple, le marché canadien qui recherche de plus en plus des bateaux à faible impact écologique. Notre objectif est d’avoir une centaine de bateaux à l’eau d’ici la fin de l’année 2029. Pour donner un ordre de grandeur, le marché du « pontoon boat » représente aujourd’hui plusieurs milliards de dollars et connaît une croissance d’environ 8 % par an. Comme pour UPtoSEA, nous envisageons également une levée de fonds pour accélérer le développement.

Figaro Nautisme : UPtoSEA et SEA LOOP en chiffres ?
Gilles Wagner : Pour UPtoSEA, nous gérons aujourd’hui environ 200 mètres de bateaux cumulés. Nous avons accueilli plus de 150 clients durant l’été 2025 et recueilli plus de 100 avis 5 étoiles sur Google et Samboat, après seulement une saison d’exploitation.
Notre ambition est d’ouvrir cinq bases d’ici l’été 2027, puis d’atteindre une trentaine d’implantations à l’horizon 2030.
Concernant le Loopia 290, le bateau représente environ 24 mois d’études pour la plateforme hors motorisation. Il est constitué d’environ 60 % de matières recyclées et de 70 % de matériaux recyclables.
Notre objectif est d’atteindre rapidement une production de 30 bateaux par an, pour un chiffre d’affaires d’environ 10 millions d’euros. La gamme comptera - pour l’instant - trois bateaux, chacun proposé en cinq variantes d’aménagement.
Figaro Nautisme : Votre dernière navigation et la prochaine ?
Gilles Wagner : La période est assez chargée actuellement. Ma dernière navigation marquante remonte au 1er janvier. J’avais besoin de prendre l’air et de me vider la tête.
La prochaine navigation importante sera consacrée aux essais du Loopia 29 Family. Je vais parcourir plusieurs centaines de milles à son bord pour le tester en profondeur et affiner les derniers réglages.
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