
Une course autour du monde en miniature, mais un défi immense
L’idée paraissait presque irréaliste lorsqu’elle a été lancée en 2020. Faire le tour du monde en solitaire sur des ALMA Globe 580, des voiliers monotypes en bois de 5,80 m construits par leurs propriétaires, relevait pour beaucoup de la folie. C’est pourtant bien ce pari qui s’est transformé en réalité. Le 23 septembre 2025, 15 marins, 13 hommes et 2 femmes, représentant 8 pays, ont quitté la National Sailing Academy d’Antigua avec un objectif aussi simple dans sa formulation que redoutable dans son exécution : boucler un tour du monde en solitaire sur ces très petites unités. Treize mois plus tard, les premiers retours à Antigua donnent à cette aventure une portée historique.
Le 7 mars 2026, le Suisse Renaud Stitelmann, à bord de Capucinette, a coupé la ligne d’arrivée et inscrit son nom au sommet de cette première édition. Sa performance fixe le tout premier temps de référence de cette course autour du monde hors norme. Derrière lui, Dan Turner, Keri Harris, Pilar Pasanau, Adam Waugh et Jakub Ziemkiewicz ont à leur tour validé un exploit que beaucoup jugeaient impossible il y a encore peu.
Renaud Stitelmann, premier vainqueur d’une course déjà culte
Dans une course inaugurale, le premier vainqueur entre forcément dans l’histoire. Mais le succès de Renaud Stitelmann dépasse le simple cadre d’un classement. Le skipper suisse a remporté chaque étape de la course et boucle son tour du monde en 180 jours, 11 heures, 25 minutes et 57 secondes de navigation cumulée. Une performance remarquable, surtout sur un bateau de cette taille, avec une vitesse moyenne de 5,54 nœuds, soit 133 milles par jour à travers tous les océans et toutes les conditions. Au total, il est revenu à Antigua 377 jours après le départ, après avoir fait escale dans 15 ports de 13 pays. Plus qu’une victoire, c’est une démonstration de régularité, d’endurance et de maîtrise sur un support minuscule pour un programme gigantesque.
Ce succès a aussi une valeur symbolique forte. Il valide le concept même de la Mini Globe Race et donne une crédibilité immédiate à une épreuve qui n’existait pas encore il y a quelques années. Ce qui ressemblait sur le papier à un projet marginal devient soudain une course reconnue, spectaculaire et déjà installée dans le paysage de la course au large.

Des records en série et des pionniers dans le sillage de John Guzzwell
Cette première édition ne se contente pas de désigner un vainqueur. Elle ouvre aussi une nouvelle page dans l’histoire de la navigation en solitaire. Plusieurs concurrents sont en passe ou viennent de battre des records marquants. La Britannique Jasmine Harrison, sur Numbatou, doit devenir la première femme britannique à réaliser un tour du monde en solitaire sur le plus petit yacht de ce type. L’Espagnole Pilar Pasanau, arrivée 4e au classement général en 191 jours, 16 heures, 10 minutes et 4 secondes, devient quant à elle la première femme espagnole à accomplir un tour du monde en solitaire, et dans le plus petit voilier à y parvenir. L’Américain Josh Kali peut lui aussi revendiquer un record en devenant le navigateur ayant mené le plus petit voilier battant pavillon américain autour du monde, en solitaire ou non.
Impossible de ne pas voir dans cette course un hommage direct à John Guzzwell, disparu en 2024 à l’âge de 94 ans. En 1955, exactement 70 ans plus tôt, il s’élançait à bord de Trekka, un voilier en bois de 20 pieds construit par ses soins, pour devenir le premier marin à réussir un tour du monde en solitaire sur un si petit bateau. La McIntyre Mini Globe Race s’inscrit clairement dans cette filiation. Elle reprend cet esprit de liberté, de débrouille et d’engagement total, avec une dimension moderne, structurée et compétitive.
De très petits voiliers qui ont surpris tout le monde
L’un des enseignements majeurs de cette première édition concerne les bateaux eux-mêmes. Les ALMA Globe 580 ont encaissé des conditions extrêmes, notamment dans l’océan Austral, avec des mers de 6 à 7 m. Les concurrents ont connu des chavirages partiels, des contacts rapprochés avec des cargos, des bateaux de pêche et même plusieurs collisions avec des objets flottants non identifiés. Malgré cela, ces petits voiliers ont impressionné par leur solidité. Aucun n’a subi de dommage structurel majeur. Aucun problème de quille ou de safran n’a été signalé. En clair, les bateaux ont tenu. Mieux encore, ils apparaissent quasiment prêts à repartir pour un nouveau tour du monde.
Les chiffres donnent la mesure de ce qu’ils ont accompli. La vitesse maximale enregistrée a atteint 17 nœuds. Le meilleur parcours en 24 heures revient à Keri Harris sur Origami, avec 219 milles. Sur des bateaux menés à la barre ou sous régulateur d’allure pendant l’essentiel de la course, ces performances confirment que la taille ne dit pas tout du potentiel marin. Tout n’a pas été parfait pour autant. Les voiles Quantum ont bien fonctionné, mais ont souffert sous l’effet du soleil. Les barres de flèche ont demandé une vigilance constante. Quant aux moteurs hors-bord électriques, ils ont parfois montré leurs limites. Rien cependant qui soit venu remettre en cause la viabilité globale du concept.
Une aventure humaine rude, intense et visiblement inoubliable
La course n’a pas seulement été une réussite technique. Elle a surtout été une épreuve humaine d’une densité rare. Les skippers évoquent des corps épuisés, des esprits fatigués, mais aussi une exaltation difficile à décrire à l’approche de l’arrivée. Tous parlent d’une aventure qui les dépasse. Il y a eu un homme à la mer, quelques situations très serrées, des moments de grande tension, mais aussi une constante : la confiance absolue des marins dans leur bateau. Cette relation entre le skipper et son ALMA Globe 580 a sans doute joué un rôle décisif dans la réussite générale de l’épreuve.
Autre fait marquant, aucun des 15 partants n’a abandonné à cause du bateau ou de la dureté de la course elle-même. Les 4 abandons enregistrés s’expliquent autrement : 1 pour raison de santé, 3 parce que des concurrents australiens n’avaient plus les moyens financiers de repartir d’Australie. Là encore, le constat est fort. Cette course, exigeante et engagée, n’a pas cassé ses marins ni son concept. Au fil des mois, les concurrents ont aussi forgé un lien particulier. Tous décrivent aujourd’hui une sorte de famille née de cette aventure. La performance sportive reste centrale, bien sûr, mais elle semble presque indissociable de cette dimension collective, paradoxalement née d’une course en solitaire.

Un format déjà validé et une 2e édition lancée
Pour Don McIntyre, organisateur également de la Golden Globe Race et de l’Ocean Globe Race, cette arrivée des premiers bateaux à Antigua vaut validation définitive. Son intuition, mûrie pendant près de 40 ans, a trouvé sa preuve sur l’eau. Le principe d’un voilier monotype de 5,80 m, accessible grâce à des plans de construction à 350 euros, n’est plus une simple idée audacieuse : c’est un modèle qui fonctionne. Le succès dépasse même le cadre de cette édition inaugurale. Des constructeurs sont déjà actifs dans 37 pays et la 2e édition, prévue en 2029, compte déjà plus de 25 marins engagés. Pour une course que beaucoup regardaient avec scepticisme à ses débuts, le basculement est spectaculaire. Les 5 derniers concurrents doivent encore arriver dans les jours qui viennent, tandis que la remise des prix officielle est prévue le 20 mars 2026 à la National Sailing Academy, avec le soutien du Falmouth Ocean Club.
Une page d’histoire de la course au large
La McIntyre Mini Globe Race 2025-2026 n’a pas seulement couronné un vainqueur. Elle a ouvert une voie. En prouvant qu’il est possible de boucler un tour du monde en solitaire sur des voiliers de 19 pieds, elle remet en lumière une idée parfois oubliée dans le nautisme moderne : l’aventure n’est pas une affaire de taille, mais de conviction, de préparation et de courage. Le classement provisoire des 6 premiers dit déjà beaucoup de cette réussite. Renaud Stitelmann s’impose devant l’Australien Dan Turner, 2e en 184 jours, 1 heure, 20 minutes et 42 secondes, puis le Britannique Keri Harris, 3e en 190 jours, 21 heures, 4 minutes et 45 secondes. Viennent ensuite l’Espagnole Pilar Pasanau, le Britannique Adam Waugh et l’Irlandais Jakub Ziemkiewicz.
Au-delà des temps et des positions, cette course laisse surtout une image forte : celle de très petits bateaux affrontant l’immensité du monde, et revenant au port avec quelque chose de plus grand encore que la performance sportive. Une légende nautique vient sans doute de naître.
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