Le Grand Nord s'éloigne peu à peu dans les sillages. Après Nicolas d'Estais (Café Joyeux) hier en début d'après-midi puis Arnaud Boissières (APRIL Marine – recherche co-partenaires), peu avant 20 heures, sept des huit concurrents encore en course ont désormais franchi le cercle polaire arctique. Seul Manu Cousin (Coup de Pouce) poursuit sa remontée vers les hautes latitudes. Pour tous les autres, le cap est désormais orienté vers Les Sables d'Olonne. À bord des IMOCA, les vitesses s'envolent. Portés par 25 nœuds de vent et jusqu'à 30 dans les rafales, sur une mer pouvant atteindre quatre mètres, les marins renouent avec des moyennes supérieures à 20 nœuds. Les foils sifflent, les étraves fusent et les milles défilent. Mais derrière ces vitesses impressionnantes se cache un autre enjeu : le choix de la route du retour. Entre l'Irlande et la Grande-Bretagne, un passage étroit attire les routages, divise les concurrents et oblige chacun à arbitrer entre performance et prise de risque.

Entre falaises, courants et légendes
La Vendée Arctique – Les Sables d'Olonne avait déjà nourri les imaginaires à l'aller. Les Hébrides, les Féroé, le cercle polaire, l'Islande aperçue entre deux bancs de brume... Autant de noms qui résonnent bien au-delà des cartes marines. Le retour n'est pas moins singulier. Pour rallier l'Atlantique, plusieurs concurrents s'apprêtent à s'engouffrer entre l'île Verte et la Grande-Bretagne via le Canal du Nord. Dans sa partie la plus resserrée, au niveau du détroit de Moyle, les deux côtes ne sont séparées que d'une vingtaine de kilomètres. Une géographie étroite à laquelle s'ajoutent courants, trafic maritime et dispositifs de séparation du trafic. Un décor chargé d'histoire et de mythologie. Selon une célèbre légende irlandaise, c'est dans cette région que le géant Fionn Mac Cumhaill aurait bâti la Chaussée des Géants pour rejoindre l'Écosse. Aujourd'hui, ce sont des IMOCA lancés à pleine vitesse qui se dirigent vers ces eaux. Leurs préoccupations sont toutefois bien différentes de celles des héros des récits celtiques. Car pour les marins, ce couloir maritime ne constitue pas seulement une curiosité. Il représente surtout l'un des grands choix stratégiques de cette fin de course.
Quand la prudence l'emporte sur le routage
Pour Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance), aucune hésitation. Le leader de l'épreuve est en train d'engager son 60 pieds dans le Canal du Nord. Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner) suit la même logique. Sur le papier, l'option est séduisante. Plus courte. Plus directe. Et surtout nettement plus rapide selon les routages actuels. Mais elle ne convainc pas tout le monde. Revenu hier à la troisième place après avoir débordé Violette Dorange (Initiatives Cœur) et mis sous pression Élodie Bonafous, Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) a choisi une autre voie. L'Italien a décidé de contourner l'Irlande par l'ouest. « Quand je regarde ce qu'il y a au menu : du vent fort, de la mer, du courant contraire, un DST à négocier dans un passage étroit, franchement, ça me prend l'estomac. Je ne le sens pas. » Le skipper italien est parfaitement conscient de ce qu'il abandonne en faisant ce choix. « Le pire, c'est que je sais que c'est probablement la route gagnante. Mes routages lui donnent parfois 50 à 60 milles d'avantage. » Mais pour celui qui dispute sa première course en solitaire en IMOCA, la réflexion dépasse largement le simple calcul comptable. Une récente frayeur avec son pilote automatique a renforcé sa conviction. « Si la même chose arrive au mauvais endroit, ça peut vite devenir un vrai drama. » Le choix est donc pleinement assumé, même s'il pourrait lui coûter plusieurs places. « J'ai un peu l'impression d'être seul contre tous sur ce coup-là ! »

Chacun sa ligne, chacun son pari
Derrière cette opposition entre route intérieure et route extérieure, rien n'est encore totalement figé. Violette Dorange continue de peser le pour et le contre.
"Cela fait plusieurs heures que je tourne le problème dans tous les sens. Pour l'instant, je penche plutôt pour un contournement par l'ouest. L'option intérieure reste séduisante sur le papier, mais elle me paraît aussi beaucoup plus risquée." Violette Dorange - Initiatives-Cœur
La navigatrice d'Initiatives Cœur, déjà pénalisée par la perte de son MH0 (Masthead Zero, une voile d'avant particulièrement précieuse dans les conditions de vent modéré), sait qu'elle devra trouver d'autres leviers. « Je vais essayer de compenser avec les choix stratégiques et tirer le meilleur parti de ce qu'il me reste à bord. » Francesca Clapcich (11th Hour Racing), elle, continue de privilégier la mer d’Irlande. « Mon intention est toujours de passer par le canal du Nord. Je sais que c'est une option plus complexe, mais c'est celle que j'ai envie de défendre. » L'Américano-Italienne avance toutefois avec méthode. « S'il faut ralentir légèrement à certains moments pour rester dans une zone de confort, je le ferai. » Car derrière les gains promis par les routages se cache une réalité bien plus exigeante : naviguer seul, fatigué, dans un passage resserré, à proximité des côtes, tout en composant avec les courants, le trafic maritime et les nombreuses manœuvres. Sans compter les hautes falaises qui bordent certaines portions du parcours et rendent le vent particulièrement instable, oscillant entre fortes accélérations et brusques déventes. Les prochaines heures s'annoncent donc décisives. Sam Goodchild devrait ressortir du Canal Saint-Georges dès cet après-midi tandis que ses poursuivants poursuivent leurs calculs et affinent leurs scénarios. Une chose est certaine : après avoir longtemps convergé vers le même objectif, les trajectoires des concurrents n'ont jamais autant divergé.
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