Route du Rhum : ces bateaux hors norme qui ont marqué l’histoire de la course
Le 1er novembre prochain, les concurrents de la Route du Rhum s’élanceront de Saint-Malo vers Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, pour une nouvelle traversée de l’Atlantique en solitaire. Parmi les voiliers engagés, certains concentrent les technologies les plus avancées de la course au large, à commencer par les impressionnants trimarans de la classe Ultim. Foils géants, mâts-aile, matériaux composites et systèmes hydrauliques sophistiqués : ces machines sont conçues pour atteindre des vitesses qui auraient semblé inimaginables aux pionniers de la compétition. Mais cette fascination pour la vitesse ne date pas d’hier. Depuis la première édition, en 1978, la Route du Rhum a vu défiler des bateaux aux architectures parfois surprenantes, imaginés par des navigateurs et des architectes prêts à remettre en question les principes établis. Certaines innovations ont profondément transformé la course au large, tandis que d’autres se sont révélées particulièrement difficiles à maîtriser. Du petit trimaran en contreplaqué de Mike Birch aux géants volants de 2026, retour sur sept voiliers qui illustrent près d’un demi-siècle d’audace et d’expérimentations.
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Lorsque Mike Birch prend le départ de la première Route du Rhum, en 1978, son bateau ne fait pas partie des favoris. Avec ses 11,48 mètres de long, Olympus paraît bien modeste face aux grands monocoques engagés, notamment Kriter V, le voilier de 21 mètres de Michel Malinovsky. Pourtant, ce petit trimaran va provoquer l’une des plus grandes surprises de l’histoire de la compétition et contribuer à transformer durablement la conception des bateaux de course. Construit dans un garage du Massachusetts par Walter Green, Olympus est constitué de contreplaqué et de résine époxy. Loin des constructions sophistiquées de ses adversaires, il mise sur une architecture simple, un poids réduit et une importante largeur de 8,26 mètres. Cette légèreté lui permet de profiter efficacement des conditions météorologiques et de maintenir des vitesses élevées malgré sa taille relativement modeste. À une époque où les grands monocoques dominent encore les grandes courses océaniques, le bateau de Mike Birch démontre progressivement tout le potentiel des multicoques.
La fin de la course va donner lieu à un scénario resté célèbre. Alors que Michel Malinovsky semble se diriger vers la victoire, Mike Birch parvient à réduire son retard dans les derniers milles. Après plus de 23 jours de navigation, Olympus franchit finalement la ligne d’arrivée avec seulement 98 secondes d’avance sur Kriter V. Cet écart infime, après plusieurs milliers de milles parcourus, fait immédiatement entrer cette première édition dans la légende. Au-delà de l’exploit sportif, la victoire de Mike Birch marque un tournant pour la voile océanique. Elle confirme qu’un multicoque léger peut rivaliser avec des monocoques beaucoup plus imposants et ouvre la voie à une nouvelle génération de trimarans conçus spécifiquement pour les courses transatlantiques.
Avant de devenir l’un des bateaux les plus célèbres de la Route du Rhum, Manureva a d’abord porté le nom de Pen Duick IV. Conçu pour Éric Tabarly à la fin des années 1960, ce trimaran en aluminium de 20,50 mètres représente alors une véritable rupture technologique. À une époque où les monocoques dominent largement la navigation hauturière, son architecture à trois coques et ses deux mâts-aile témoignent d’une volonté d’explorer de nouvelles solutions pour gagner en vitesse. En 1969, Alain Colas rachète le voilier et poursuit son développement. Rebaptisé Manureva, le trimaran devient rapidement l’un des symboles de la course au large française. En 1972, le navigateur remporte à son bord la Transat anglaise, confirmant les performances de cette machine conçue pour traverser les océans à grande vitesse. L’association entre Alain Colas et son bateau s’impose alors comme l’une des plus emblématiques de la voile des années 1970.
Lorsque la première Route du Rhum est organisée en 1978, Alain Colas figure naturellement parmi les navigateurs attendus. Mais la traversée va prendre une tournure dramatique. Alors qu’il navigue dans l’Atlantique, à proximité des Açores, le skipper affronte des conditions météorologiques particulièrement difficiles. Le 16 novembre, il transmet son dernier message radio, signalant notamment une mer très forte. Après cette communication, plus personne ne reçoit de nouvelles du navigateur ni de son trimaran. Malgré les recherches entreprises, aucune trace de Manureva ne sera retrouvée. La disparition d’Alain Colas demeure l’un des drames les plus marquants de l’histoire de la Route du Rhum. Elle inspirera notamment la chanson « Manureva », interprétée par Alain Chamfort en 1979, qui contribuera à inscrire le nom du trimaran dans la mémoire collective. Aujourd’hui encore, ce bateau incarne à la fois l’esprit d’innovation des pionniers de la course au large et les risques considérables auxquels ils s’exposaient.
Parmi les projets les plus originaux apparus sur la Route du Rhum, celui de Guy Delage en 1982 occupe une place particulière. Le navigateur choisit de participer à la deuxième édition à bord de Les Rosières, un prao, autrement dit un multicoque à deux coques asymétriques inspiré des embarcations traditionnelles du Pacifique. Ce choix architectural tranche radicalement avec les monocoques, catamarans et trimarans habituellement engagés dans les grandes courses océaniques. La particularité d’un prao réside dans son organisation : il possède une coque principale et un flotteur latéral dont la fonction varie selon le type de construction. Sur Les Rosières, le flotteur est positionné au vent afin de contribuer à l’équilibre du bateau. Cette architecture doit permettre de réduire la masse de l’ensemble tout en conservant un important potentiel de vitesse. Elle nécessite toutefois une navigation spécifique, notamment lors des changements de direction, qui ne s’effectuent pas selon les mêmes principes que sur un voilier conventionnel.
Pour Guy Delage, l’objectif est de démontrer qu’une architecture inspirée des traditions maritimes du Pacifique peut trouver sa place dans la course au large moderne. Mais les difficultés apparaissent avant même le départ. Alors que le bateau se trouve à Paimbœuf, il se détache de son mouillage avec son corps-mort et manque de terminer contre les rochers. Cet incident annonce une préparation particulièrement mouvementée. Le jour du départ de la Route du Rhum, les ennuis se poursuivent. Confronté à des problèmes de pilote automatique, Guy Delage perd le contrôle de son prao, qui chavire dans les conditions agitées du départ. L’aventure s’achève presque immédiatement, sans que Les Rosières ait pu démontrer son potentiel sur l’Atlantique. Malgré cet échec, le projet reste l’un des exemples les plus étonnants de la liberté architecturale offerte par la Route du Rhum à ses débuts, lorsque des navigateurs pouvaient encore tenter leur chance avec des concepts particulièrement expérimentaux.
En 1990, Florence Arthaud entre définitivement dans l’histoire de la voile en devenant la première femme à remporter la Route du Rhum au classement général. Cette victoire, obtenue à bord de Pierre 1er, est indissociable d’un trimaran développé spécialement pour répondre aux ambitions de la navigatrice. Après plusieurs participations à la course, elle dispose enfin d’un bateau conçu pour rivaliser avec les meilleurs multicoques de son époque. Pour mener ce projet, Florence Arthaud s’entoure notamment du cabinet d’architecture navale VPLP, qui développe un trimaran inspiré des Formule 40, mais considérablement agrandi. Pierre 1er mesure 18,28 mètres de long pour 15 mètres de large, des proportions qui lui confèrent une importante puissance. Équipé d’un mât-aile et conçu pour exploiter au maximum son potentiel de vitesse, le bateau représente une nouvelle étape dans l’évolution des multicoques océaniques.
La navigatrice possède déjà une solide expérience de la Route du Rhum. Présente dès la première édition en 1978, elle a ensuite connu plusieurs campagnes difficiles, notamment un abandon en 1982 et une course interrompue en 1986 pour porter assistance à Loïc Caradec. En 1990, elle aborde donc la compétition avec une détermination particulière, mais la traversée va une nouvelle fois mettre sa résistance à rude épreuve. Pendant la course, Florence Arthaud doit faire face à des problèmes électriques, à des dysfonctionnements de son pilote automatique et à de sérieuses difficultés physiques. Elle subit également une fausse couche en mer, dans des conditions particulièrement éprouvantes. Malgré ces obstacles, elle poursuit sa traversée et parvient à conserver l’avantage sur ses concurrents jusqu’à Pointe-à-Pitre.
Sa victoire marque un moment majeur de l’histoire de la course au large. Trente-six ans plus tard, Florence Arthaud reste la seule femme à avoir remporté le classement général de la Route du Rhum. Quant à Pierre 1er, il demeure l’un des trimarans les plus emblématiques des années 1990, symbole d’une génération de bateaux puissants, mais aussi d’un exploit sportif et humain exceptionnel.
Au début des années 1980, les navigateurs cherchent à repousser toujours plus loin les performances des multicoques. Les bateaux s’allongent, les surfaces de voilure augmentent et les architectes explorent de nouvelles solutions pour gagner en vitesse. C’est dans ce contexte que Loïc Caradec développe Royal II, un catamaran de 22,60 mètres qui figure parmi les machines les plus impressionnantes de son époque. Sa conception repose sur une recherche poussée de légèreté. Les coques sont très basses sur l’eau, les aménagements intérieurs sont réduits à l’essentiel et la cellule de vie du navigateur ne laisse que peu de place au confort. Chaque élément du bateau doit répondre à un objectif précis : limiter le poids afin d’exploiter au maximum la puissance du gréement. Cette philosophie annonce déjà certaines caractéristiques des grands multicoques de compétition qui apparaîtront dans les décennies suivantes.
Les premières années de Royal II sont toutefois mouvementées. Lors de la course La Baule-Dakar en 1983, le catamaran entre notamment en collision avec le bateau de Florence Arthaud. Le programme se poursuit néanmoins et le voilier évolue progressivement. Avant la Route du Rhum 1986, il est agrandi et équipé d’un mât-aile destiné à améliorer encore ses performances. Loïc Caradec démontre le potentiel de sa machine en établissant un record de traversée de l’Atlantique Nord.
Mais la Route du Rhum 1986 va révéler les limites de cette quête de puissance. Alors qu’il navigue au large des Açores, Loïc Caradec affronte une violente tempête. Son catamaran subit de graves avaries et se retourne. Florence Arthaud, également engagée dans la course, se déroute pour lui porter assistance. Elle retrouve Royal II dans un état dramatique, sans parvenir à localiser son skipper, qui ne sera jamais retrouvé. Cette disparition, huit ans après celle d’Alain Colas, marque profondément le monde de la voile. Elle rappelle qu’à mesure que les multicoques deviennent plus rapides et plus puissants, les contraintes structurelles et les risques de chavirage prennent également une importance considérable. L’histoire de Royal II illustre ainsi une période décisive de la course au large, durant laquelle les innovations progressent rapidement, parfois plus vite que les connaissances permettant d’en maîtriser tous les risques.
Peu de bateaux peuvent se prévaloir d’un palmarès comparable à celui de Groupama 3. Conçu pour Franck Cammas avec le cabinet d’architecture VPLP, ce trimaran océanique a d’abord été imaginé pour s’attaquer aux plus grands records de navigation. Sa conception repose sur un équilibre entre puissance, légèreté et fiabilité, avec une architecture destinée à maintenir des vitesses élevées sur de longues distances sans compromettre la résistance de l’ensemble. Le bateau se distingue rapidement sur les grandes routes océaniques. En 2010, Franck Cammas remporte à son bord le Trophée Jules Verne, récompensant le tour du monde à la voile le plus rapide en équipage. Quelques mois plus tard, il prend le départ de la Route du Rhum avec ce même trimaran, adapté pour une traversée en solitaire. Malgré les difficultés que représente la conduite d’une telle machine sans équipage, le navigateur s’impose à Pointe-à-Pitre et offre au bateau sa première victoire dans la transatlantique.
L’histoire aurait pu s’arrêter sur ce succès, mais Groupama 3 va connaître une longévité exceptionnelle. En 2014, désormais rebaptisé Banque Populaire VII, il remporte une deuxième Route du Rhum, cette fois avec Loïck Peyron à la barre. Quatre ans plus tard, en 2018, Francis Joyon s’impose à son tour à bord du trimaran, devenu IDEC Sport, après un duel spectaculaire avec François Gabart. Il franchit la ligne d’arrivée avec seulement sept minutes et huit secondes d’avance, au terme d’une traversée particulièrement disputée.Trois victoires consécutives sur la Route du Rhum, avec trois navigateurs différents : le palmarès de ce trimaran est unique. Il démontre qu’une conception particulièrement aboutie peut rester compétitive pendant de nombreuses années, malgré les progrès constants réalisés par les architectes navals et l’arrivée de nouveaux prototypes. En 2026, le bateau doit d’ailleurs retrouver une nouvelle fois les pontons de Saint-Malo. Désormais engagé sous les couleurs d’IDEC Sport-CIC, il sera mené par Alexia Barrier, qui ambitionne de devenir la première femme à participer à la Route du Rhum dans la catégorie Ultim. Une nouvelle aventure pour ce multicoque dont la carrière exceptionnelle traverse déjà plusieurs générations de navigateurs.
Près de cinquante ans après la victoire du petit Olympus, la Route du Rhum continue de servir de laboratoire aux innovations les plus audacieuses de la voile. Pour l’édition 2026, l’un des bateaux les plus attendus est sans conteste le nouveau Maxi Edmond de Rothschild, également appelé Gitana 18. Mis à l’eau en février 2026, ce trimaran de la classe Ultim a été développé pour franchir une nouvelle étape dans la navigation océanique à très grande vitesse.
À la différence des premières générations de multicoques, dont les performances reposaient principalement sur la légèreté des structures et la puissance des voiles, les Ultim modernes cherchent désormais à réduire considérablement leur contact avec l’eau. Grâce à leurs foils, ces appendices immergés capables de générer une portance hydrodynamique, ils peuvent soulever une partie importante de leur masse et diminuer ainsi la résistance à l’avancement. Cette évolution a profondément transformé la conception des bateaux et les techniques de navigation. Sur Gitana 18, les architectes ont notamment adopté des foils en T installés sur les flotteurs, avec une configuration rappelant certaines solutions utilisées sur les AC75 de la Coupe de l’America. Le trimaran dispose également de safrans en U, destinés à améliorer le contrôle et la rigidité des appendices. L’ensemble forme une architecture particulièrement sophistiquée, pensée pour optimiser le comportement du bateau à grande vitesse et maintenir une assiette stable dans des conditions de mer très variables.
Cette complexité se retrouve aussi dans les équipements embarqués. Gitana 18 compte pas moins de 44 vérins hydrauliques, chargés d’actionner différents systèmes de réglage. Ces dispositifs permettent au navigateur d’intervenir sur la configuration du bateau, un enjeu déterminant lorsqu’il évolue à plusieurs dizaines de nœuds. À de telles vitesses, la moindre modification de l’état de la mer ou de la direction du vent peut avoir des conséquences immédiates sur l’équilibre du trimaran. Pour Charles Caudrelier, vainqueur de la Route du Rhum 2022, le défi est donc considérable. Le navigateur devra non seulement exploiter le potentiel de cette machine extrêmement rapide, mais aussi gérer seul l’ensemble de ses paramètres techniques pendant plusieurs jours. La fiabilité des systèmes, la résistance des appendices et la capacité du skipper à maintenir un rythme élevé sans prendre de risques excessifs seront autant d’éléments décisifs. Avec Gitana 18, la Route du Rhum entre un peu plus dans l’ère des multicoques volants, où la performance dépend autant de l’architecture navale que de la maîtrise des technologies embarquées.
En près d’un demi-siècle, les bateaux de la Route du Rhum ont connu une évolution spectaculaire. Le trimaran en contreplaqué avec lequel Mike Birch remportait la première édition mesurait moins de 12 mètres, tandis que les Ultim actuels peuvent atteindre 32 mètres de long et dépasser ponctuellement les 50 nœuds, soit plus de 90 km/h, dans des conditions favorables. Les constructions en matériaux composites, les systèmes électroniques de navigation, les pilotes automatiques et les foils ont progressivement transformé la manière de concevoir et de conduire ces machines. Cette évolution ne s’est pourtant pas faite sans tâtonnements ni accidents. Les parcours de Manureva, de Royal II ou de Les Rosières rappellent que chaque innovation comporte une part d’incertitude et que les performances théoriques ne suffisent pas à garantir la réussite d’une traversée océanique. À l’inverse, les victoires d’Olympus, de Pierre 1er et de Groupama 3 démontrent combien une architecture bien pensée, associée aux qualités d’un navigateur, peut bouleverser les hiérarchies établies.
Le 1er novembre 2026, les concurrents de la Route du Rhum écriront une nouvelle page de cette histoire. Si les technologies embarquées n’ont plus grand-chose à voir avec celles de 1978, le principe de la compétition reste identique : un skipper, un bateau et plusieurs milliers de milles à parcourir en solitaire jusqu’à la Guadeloupe. Dans cet affrontement avec l’Atlantique, la machine la plus rapide sur le papier n’est pas toujours celle qui franchit la ligne d’arrivée en premier. C’est aussi ce qui fait, depuis près de cinquante ans, toute la singularité de la Route du Rhum.
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