L'enquête Polynésienne - Épisode 13 : Lemon or Lime ?
- Et sais-tu pourquoi ils prirent de la choucroute comme anti scorbutique ?
- Bien sûr, Lord Sandwich, l’amiral, prenait les eaux à Baden et avait remarqué que les habitants de la forêt noire qu’il avait traversée, étaient au sortir d’un hiver qui les isolait du reste du monde comme des navigateurs au long cours, gaillards et en bonne santé, et ils consommaient de la choucroute. Lui est venue, à Lord Montagu comte de Sandwich, l’idée d’essayer ce remède anti scorbutique avec la Navy. Cook l’a expérimenté avec
succès. » Répliquai-je
Et bien pas du tout ! Comme je m’étais promis de recouper toutes mes sources, je me suis intéressé à lord Sandwich, à ses voyages, aux villes d’eau allemandes, et à la choucroute. Las d’heures de recherches infructueuses j’ai titillé Chat GPT. Après plusieurs allers et retours, la réponse tombe, définitive : « Je n’ai pas trouvé jusqu’ici de source qui relie explicitement Lord Sandwich à l’observation de la choucroute à Baden ou dans la Forêt- Noire pour prévenir le scorbut. Cela ne prouve pas que cela n’existe pas du tout, mais dans les ressources numériques/éditées que j’ai pu consulter, cette mention manque. ».
Le Chat a fait Chou blanc !
Je me suis obstiné sur le chou fermenté (Kraut en anglais), la généreuse bibliographie en témoigne. Et j’ai bien fait, car non seulement la légende s’est évanouie, mais ces lectures ont abouti à d’intéressantes surprises. Et tout d’abord en reportant rigoureusement sous ce tableau, les références citées dans les articles princeps de Baron (BJH) et Burnby (BJBA), et complété par Berger (BC) qui listent l’historique des traitements efficaces contre le scorbut. Prenez le temps de parcourir ce tableau, c’est édifiant.
Et cela commence dès 874… avec les vikings. On découvre, en cours de route, Jacques Cartier et les iroquois !
Une évidence s’impose alors : Lind n’a pas découvert le traitement antiscorbutique ! les Anglais s’en sont approprié, avec pragmatisme, c’est leur point fort, les mérites. Et de fait, s’offre à notre curiosité un article d’Éric Martini : « Comment Lind n’a pas découvert le traitement contre le scorbut » (ME) La démonstration est implacable comme la conclusion en 2005 : « James Lind est crédité de la découverte et de la diffusion du traitement contre le scorbut. C'est en réalité beaucoup plus tôt que l'efficacité du jus de citron fut démontrée et beaucoup plus tard que sa consommation fut adoptée sur les navires britanniques. ».
De nouveau c’était un coup de théâtre !
Et plus étonnant encore l’épilogue qui va suivre, il nous ramène vers nos eaux tropicales a prés un détour antarctique et prouve qu’en 1795 rien n’était vraiment résolu. La preuve la voici sous la plume d’un chirurgien militaire, Oliver, en 1863, et c’est dans « The Lancet », la revue médicale de référence ! « Peu de navires […] effectuent un voyage de plus de
quatre, voire trois, mois consécutifs sans être touchés par cette peste… Quant aux propriétés antiscorbutiques généralement attribuées au lait, aux viandes, aux légumes, au jus de citron vert, tels qu’on les trouve couramment utilisés, et à d’autres produits spécifiques, je n’y crois pas le moins du monde. » (OWS)
Mais que s’est -il passé ? Effectivement le scorbut réapparait sur les bateaux de sa Majesté et les expéditions polaires. En 1875 rien n’est résolu : « En 1875, Sir Alexander Addington, médecin-chef de la marine et anobli, donna des instructions précises concernant les approvisionnements en jus de citron nécessaires aux marins et aux équipes de traîneaux participant à l'expédition arctique de Nares (1875-1876). Cependant, Addington ignorait probablement que le jus de citron qu'il avait commandé était en réalité du jus de citron vert. L'expédition dut être abandonnée en raison d'un scorbut sévère, ce qui entraîna en 1877 une enquête parlementaire et une enquête de l'Amirauté. Ces enquêtes constatèrent que le scorbut s'était déclaré malgré la distribution prophylactique de jus de citron vert aux marins (et à aucun membre des équipes de traîneaux), et dès lors, la marine perdit confiance en l'efficacité du jus de « citron » (en réalité du jus de citron vert) pour prévenir le scorbut. Ainsi, un éditorial de l'Army and Navy Gazette concluait en1877 : « Il ne fait aucun doute que le jus de citron vert n'est pas le véritable remède contre le scorbut. » (BJH).
Et oui le responsable est le citron vert ! Pour des raisons stratégiques, et probablement mercantiles, en 1845 le gouverneur des Bermudes** suggéra l’utilisation du citron vert, lime, en place du citron jaune, lemon. On en fit même de vastes plantations à Montserrat, au nord de la Guadeloupe. Et l’amirauté stipula en 1860 que toute la marine serait approvisionnée en jus de citron vert des Antilles, plus acide, et donc à priori plus efficace que le jaune européen. (BJH).
De fait le citron jaune est moins acide mais il contient 45mg/100mg de vitamine C soit 155% de la teneur du citron vert (29mg/100g) (Sources APR).
En pratique : Un Ti’Punch ne suffira pas à vous protéger contre le scorbut, passez au daiquiri, à la caïpirinha, rajouter du lime, ou remettez-en un… de Ti ’Punch !
A SUIVRE…
*Effectivement ,dans son journal à la page du 13 avril 1769, James Cook explique : « Pour la choucroute, au début les hommes ne voulaient pas en manger, jusqu’à ce que j’en eusse introduit l’usage grâce à une méthode que je n’ai jamais vue échouer avec les marins, qui consiste à en faire apprêter tous les jours un peu pour la table de la cabine, en invitant tous les officiers sans exception à en faire usage et laissant les hommes libres de s’en abstenir ou d’en user à discrétion : avant une semaine il fallut en donner une ration à chaque homme du bord ; car tels sont le tempérament et les dispositions des marins en général que, quoi que vous leur donniez qui sort de leurs habitudes, quand même ce serait pour leur bien, « ça ne descend pas » ; et on n’entend que des récriminations contre l’homme « qui a inventé cela ». Mais du moment où ils voient leurs supérieurs attacher de la valeur à cette nourriture, elle devient la meilleure du monde et l’inventeur digne d’estime. » (CJ) page 33 T1
** Le « bandeau » de cet épisode est un cliché de la cour de l’avitaillement du chantier naval royal des Bermudes
(WR) Walter Richard A voyage around the world in the years MDCCXL,I,II,II,IV. By George Anson Esq…, by Richard Walter, London 1748 https://archive.org/details/voyageroundworld00walt/page/n5/mode/2up cité par https://en.wikipedia.org/wiki/George_Anson%27s_voyage_around_the_world
Et la version en francais de l’époque par Arksee en Merkus
https://books.google.fr/books?hl=fr&id=f0FhiAtlWyAC&dq=voyage+de+George+Anson&printsec=frontcove r&source=web&ots=#v=onepage&q=voyage%20de%20George%20Anson&f=false
(WG) Wiliams Glyn The prize of all the oceans: Commodore Anson’s daring voyage and triumphant capture of the Spanish treasure galleon Penguin Books NY 2001. https://archive.org/details/prizeofalloceans0000will_o5i8/page/n5/mode/2up
(WC) Lowe William C. George Anson first baron Anson EBSCOhost 2022 https://www.ebsco.com/research-starters/history/george-anson-first-baron-anson
(BP) Berche Patrick L’histoire du scorbut Revue de Biologie Médicale/N° 347 - MARS 2019 https://stm.cairn.info/revue-revue-de-biologie-medicale-2019-2-page-48?tab=resume
(LJ) Lind J. A treatise on the scurvy. Kincaid & Donaldson Edimburgh (UK) 1753. Traduction française de1754: https://archive.org/details/traitduscorbutdi00lind_0
(LMY) Lachapelle Marc Y. et Drouin guy , « Inactivation dates of the human and guinea pig vitamin C genes », Genetica, vol. 139, no 2, février 2011, p. 199–207 (ISSN 1573-
6857, PMID 21140195, DOI 10.1007/s10709-010-9537-x, lire en ligne [archive)
(CA) Carré Adrien L'Expédition de Bougainville et l'hygiène navale de son temps. In: Journal de la Société des océanistes, tome 24,1968. pp. 63-75; doi : https://doi.org/10.3406/jso.1968.2232 A LIRE https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1968_num_24_24_2232
(BJBA). Burnby J, Bierman A. The incidence of scurvy at sea and its treatment. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 84ᵉ année,n°312, 1996. Actes du XXXIe Congrès International d'Histoire de la Pharmacie (Paris, 25-29 septembre 1995) pp. 339-346.
http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1996_num_84_312_6243
(BJH) Baron Jeremy Hugh Sailor’s scurvy before and after James Lind a reassessment Nutrition Reviews® Vol. 67(6):315–332 Consultable en ligne sous pdf
(OWS) 168. Oliver WS. Le scorbut : sa cause. Lancet. 1863;1:61.
(BC) Berger Christian Le malt et la bière, remèdes au scorbut des marins en Europe 2016, révision 2022.in
Beer Studies. Consultable en ligne sous pdf. A LIRE, passionnant
(ME) Martini Eric Comment Lind n’a pas découvert le traitement contre le scorbut. Histoire des sciences médicales TomeXXXIX- N°1-2005 Consultable en ligne sous pdf par https://numerabilis.u-paris.fr
(APR) Aprifel : Agence pour la recherche et l’informationen fruits et légumes.
https://www.aprifel.com/fr/fiche-nutritionnelle
(CJ) Cook James Relations de voyage autour du monde tome I et II F/M la découverte Paris 1980


