Saint-Malo, Dinan, Dinard : bienvenue dans la Vallée des Singes

© AdobeStock - Florence Piot
Jean-Yves Réguer
Par Jean-Yves Réguer

Sommes-nous bien en Bretagne ? A regarder la carte, sans aucun doute : Saint-Malo et Dinard sont en Ille-et-Vilaine et Dinan dans les Côtes d’Armor. On ne dit pas « en » Côtes d’Armor, mais « dans les ». Comme on dit « en » Loire-Atlantique » et « dans » le Morbihan ou le Finistère… Là n’est pas le sujet. L’estuaire de la Rance entre Saint-Malo, Dinan et La Richardais est en Bretagne sur le papier, en Pays malouin dans l’esprit.

« Ni Breton, ni Français, Malouin suit !» Qui a dit cela ?  Chateaubriand qui a grandi dans cette région et qui l’a si bien racontée ? Surcouf, corsaire célèbre dont les citations ont été rapportées, colportées et sans doute déformées ? Non, bien avant eux et on ne sait qui a fait de cette phrase provocatrice la devise de la République de Saint-Malo qui n’a duré que quatre ans à la fin du XVIe siècle, le temps que règne en France un roi catholique, en l’occurrence Henri IV qui, Paris valant bien une messe, s’est converti.
C’est à peu près à cette époque que commence l’histoire des Terre-Neuvas qui ne s’est terminée qu’à la fin du XXe siècle, quand la morue a quasiment disparu des côtes canadiennes.  A la faveur des grandes découvertes, la navigation a fait des progrès et les ports de Normandie et de Bretagne Nord arment pour la pêche dans les eaux froides de Terre-Neuve des bateaux qui appareillent au printemps et ne reviennent qu’à l’automne. Les pêcheurs de Bretagne Sud et d’Aquitaine ont assez à faire avec la sardine et le thon et n’ont pas besoin de s’aventurer si loin. Mais les Espagnols et surtout les Portugais croiseront les bateaux malouins dans les parages. On trouvera toujours le récit de quelques incidents, mais on peut dire que les marins ont toujours été solidaires. La mer est assez hostile comme ça pour qu’on n’en rajoute pas à ses dangers… 

Doris au repos devant Saint-Suliac
Doris au repos devant Saint-Suliac© Jean-Yves Réguer


Les capitaines étaient formés sur le tas ou plutôt sur les bancs de poissons et après quelques campagnes, ceux qui avaient les bases et la motivation entraient en formation théorique à Brest, cette fois sur les bancs de l’école de navigation. Les capitaines à qui les armateurs confiaient des bateaux avaient aussi la charge de recruter des marins. Malgré les revenus substantiels que les marins percevaient en fin de campagne, les candidats n’étaient pas si nombreux : c’était des gars de la côte qui avaient besoin d’argent et aussi des gars de la campagne curieux de découvrir le grand large. On trouvait aussi parmi les matelots, des gars enrôlés contre leur gré ou embarqués ivres-morts. Les enfants aussi, enrôlés comme mousses le lendemain de leur communion. Et tout ce monde recevait son paquetage : un béret, des sabots, un « cirage », vêtement de toile rêche enduit de cire pour les rendre imperméable.
Jusqu’à l’arrivée sur les bancs, la vie était monotone à bord. Les plus anciens apprenaient aux novices à nager. A nager ?  Nager sur un bateau de pêche, ce n’est pas se mouvoir dans l’eau, c’est ramer : coincer les avirons dans les dames de nage et les plonger dans l’eau pour déplacer le doris. Le doris, c’est la petite embarcation de 4 mètres que l’on mettait à l’eau du bateau terre-neuviers une fois arrivés sur les bancs. Deux hommes à bord qui péchaient toute la journée et revenait à couple du bateau le soir. Les morues étaient étêtées, vidées, tranchées en filets et posées dans le sel. Les têtes de morue étaient mises de côté, à la disposition des marins les plus courageux. Chacun ses quartaux et il n’est pas question de piquer dans celui des autres. Les langues de morue sont posées entre deux couches de sel, puis quand le récipient est aux trois-quarts pleins, on le remplit avec des joues plus fragiles et qui devaient être sur le dessus pour ne pas être écrasées. C’était le travail du retour. Les plus courageux ou les plus résistants descendent à terre leurs quartaux et parcourent la campagne pour vendre ou troquer les langues et les joues de morue qui dans la vallée de la Rance et au-delà sont hautement appréciées.

Navire rescapé de l’époque de la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.
Navire rescapé de l’époque de la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.© Jean-Yves Réguer

Plus à l’aise dans la mâture

La Vallée de La Rance, est surnommée la Vallée des Singes. Le singe sur un bateau de pêche, c’est le patron, le commandant. On dit le « singe », mais pas tellement. Beaucoup moins qu’on ne dit le « pacha » pour le commandant d’un bateau militaire ou le « vieux » ou le « tonton » pour le commandant d’un navire de commerce. On dit le « patron » le plus souvent sur un bateau de pêche et l’expression « Vallée des Singes » ne vient pas du fait qu’on trouvait beaucoup de patrons de pêche dans la Vallée de la Rance. D’ailleurs, on n’en trouvait pas beaucoup, sauf à Plouer-sur-Rance. La plupart des commandants habitaient Saint-Malo, Saint-Servan ou Paramé et la vallée de la Rance ne commence qu’à Saint-Jouan-des Guérets sur la rive droite et La Richardais sur la rive gauche. On disait « ce marin vient de la Vallée des Singes », parce que les marins de cette région étaient à l’aise pour grimper dans la mâture.
Sans doute il y a-t-il une part de légende dans cette renommée, mais elle pourrait être fondée sur deux observations : la première est que les marins pêcheurs de l’Est de la Bretagne étaient plutôt plus jeunes que ceux du Finistère ou du Morbihan. Les marins pêcheurs de l’Ouest de la Bretagne exerçaient le métier toute leur vie. Leur espérance de vie n’était certes pas bien longue, mais c’est un autre sujet. Les marins de l’Est de la Bretagne se reconvertissaient assez vite au commerce ou dans l’agriculture, plus rentable dans les zones côtières et dans le bassin de Rennes qu’en Basse-Bretagne si l’on fait exception du Léon.  Deuxième raison : les gars de la Vallée de la Rance buvaient moins que les Finistériens. Du moins, ils ne buvaient que du cidre, quand les Finistériens, les Morbihannais et les Nantais s’étaient mis au vin rouge exporté par les Espagnols. Ou produit localement d’ailleurs du temps pas si lointain où la vigne donnait en Bretagne Sud. 

© AdobeStock - Carlito


Quoiqu’il en soit, les gars de la Vallée des Singes avaient dans les haubans et la mâture la main ferme et le pied sûr…
La grande aventure de la pêche sur les bancs de Terre-Neuve s’est terminée avec l’épuisement de la ressource qui n’est pas à la veille de se reconstituer même si le Canada protège ses eaux territoriales.
La Vallée de la Rance fermée par le barrage de l’usine marémotrice est un des plus beaux estuaires que l’on puisse découvrir. Malgré l’envasement contre lequel les pouvoirs publics et EDF se mobilisent, c’est une des premières zones pour l’accueil des bateaux de tourisme de l’Ouest. De l’écluse du barrage de la Rance, on peut prendre un mouillage à Saint-Suliac, classé plus beau village de France en 1999. Si on préfère s’amarrer à un ponton, Plouër-sur-Rance est à dix milles au sud de Saint-Malo et le port de la Hisse à une petite demi-heure, après le passage de l’écluse. Après, c’est tout en méandres jusqu’à Dinan dont le port au bas de la ville a été récemment rénové. Pour peu que la mer soit plus ou moins agitée dans le golfe de Saint-Malo, c’est la solution. Même si la mer est calme, il faut à pied, à cheval, en voiture et surtout en bateau, découvrir la vallée de la Rance, appelez-là Vallée des Singes et vous passerez pour un descendant de terre-neuvas.
 

 

Et avant de vous y rendre, pensez à consulter les prévisions météo sur METEO CONSULT et à télécharger l'application mobile gratuite Bloc Marine

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.