La Chaussée des Géants menacée par des milliers de pièces de monnaie
La scène paraît inoffensive. Un visiteur aperçoit une pièce déjà fichée entre deux pierres, en ajoute une autre et photographie son geste. Par imitation, l’habitude se diffuse. Certains se contentent de glisser le métal dans une fente ; d’autres utilisent une pierre comme marteau pour l’enfoncer. À l’échelle d’un promeneur, la trace est minuscule. À l’échelle de centaines de milliers de visiteurs, elle devient une intervention physique sur un site classé.
Le National Trust, qui gère la Chaussée des Géants, a rendu le problème public en 2025. Son appel était précis : ne plus introduire de pièces dans les joints et les fissures des colonnes. Le Figaro a rapporté en septembre 2026 qu’une opération avait déjà permis d’en retirer plus de 10 000, représentant plus de vingt kilogrammes de métal et environ deux cents heures de travail.
Le rituel n’appartient pas à une tradition irlandaise ancienne solidement documentée. Il s’apparente plutôt aux cadenas fixés sur les ponts ou aux pièces jetées dans les fontaines : un geste contemporain, visible et facilement reproductible. Les réseaux sociaux accélèrent cette imitation en transformant la marque laissée sur place en preuve personnelle du voyage.
Le danger vient d’abord de l’introduction forcée. Une pièce agit comme un coin dans une discontinuité naturelle. Les coups portés pour la bloquer peuvent ébrécher le bord de la fissure. Puis l’environnement côtier prend le relais. L’humidité, les embruns salés et le contact entre différents métaux accélèrent la corrosion.
Les pièces modernes sont souvent constituées de plusieurs couches. Certaines monnaies britanniques dites « cuivrées » possèdent, depuis 1992, un cœur en acier recouvert de cuivre ; plusieurs pièces argentées sont en acier plaqué de nickel. Lorsque le cœur rouille, les couches se séparent et le métal gonfle. Le British Geological Survey a conclu que cette délamination expansive provoquait la fracturation et la désagrégation du basalte voisin.
D’après le National Trust, une pièce corrodée peut atteindre jusqu’à trois fois son épaisseur initiale. La pression s’exerce précisément dans la fissure où elle a été immobilisée. Les oxydes de fer, de cuivre et de nickel déposent en outre des coulures brunes ou vertes. Le dommage est donc à la fois mécanique et visuel.
La fragilité étonne parce que le paysage paraît indestructible. La Chaussée des Géants aligne environ 40 000 colonnes polygonales sur la côte du comté d’Antrim. Elles se sont formées il y a près de soixante millions d’années, lorsque d’épaisses coulées de lave basaltique ont refroidi au moment de l’ouverture de l’Atlantique Nord.
En se refroidissant, la lave se contracte. Des fissures se propagent et découpent progressivement la masse en prismes, souvent hexagonaux, mais aussi à quatre, cinq, sept ou huit côtés. L’érosion a ensuite dégagé ces structures et produit l’impression d’un dallage qui descend vers la mer. Cette géométrie spectaculaire vaut au site son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1986, au titre de sa beauté et de son intérêt géologique.
La légende propose une autre naissance. Le géant irlandais Finn McCool aurait construit une chaussée pour rejoindre ou affronter son rival écossais Benandonner. Les récits varient, mais ils relient le paysage aux traditions orales de l’Ulster. La valeur du lieu tient précisément à cette superposition : un phénomène volcanique exceptionnel, un imaginaire populaire et une expérience physique du rivage.
Extraire le métal exige davantage de précautions que de l’y introduire. Les pièces accessibles peuvent être saisies avec une pince. Les plus profondément coincées nécessitent des outils fins et l’intervention de spécialistes de la pierre. Selon le bilan cité par Le Figaro, certaines ont demandé plus de vingt minutes de travail. La dépense totale du programme a été estimée à plus de 30 000 livres sterling.
Le restaurateur rencontre un paradoxe classique. Une pièce très corrodée peut se fragmenter, tandis que la roche autour d’elle s’est déjà fragilisée. Forcer l’extraction risquerait alors d’arracher du basalte. Plusieurs milliers de pièces resteraient ainsi en place parce que leur retrait ferait plus de mal que leur maintien. Dans ce cas, ne pas intervenir devient une décision de conservation, non un abandon.
Le chantier traite les conséquences, mais son efficacité dépend du comportement des visiteurs. Quelques dizaines de nouvelles pièces suffisent à relancer le cycle. La signalétique, l’explication du mécanisme de corrosion et la disparition progressive des « exemples » visibles doivent casser l’effet d’imitation.
La Chaussée des Géants a reçu environ 684 000 visiteurs en 2024 selon les chiffres rapportés par Le Figaro. La plupart ne dégradent rien. Pourtant, un comportement adopté par une faible proportion du public peut produire des milliers d’atteintes lorsqu’il se répète pendant des années. Cette arithmétique concerne de nombreux sites naturels : cairns multipliés, galets emportés, inscriptions gravées, végétation piétinée ou animaux approchés de trop près.
La notion de « ne laisser aucune trace » répond à cette accumulation. Elle ne demande pas de renoncer à l’expérience du lieu, mais de renoncer à l’idée que le souvenir doit prendre la forme d’un objet abandonné. À la Chaussée des Géants, la photographie, le récit ou un don aux organismes de conservation ne modifient pas le basalte.
L’affaire révèle enfin une tension très contemporaine. Le visiteur vient admirer un patrimoine considéré comme universel, puis cherche parfois à y inscrire sa présence. Or un site classé ne reste exceptionnel que si chacun accepte de ne pas en devenir le coauteur matériel. Les colonnes ont résisté à des millions d’années d’érosion ; elles n’ont pas besoin de la monnaie des hommes pour raconter leur histoire.
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