
Pendant longtemps, le sommeil a été considéré comme un privilège des animaux dotés d’un cerveau complexe. Une fonction sophistiquée, intimement liée à la mémoire, à l’apprentissage et à la conscience. Une étude scientifique récente, publiée dans Nature Communications, vient pourtant bousculer cette idée bien ancrée. Elle révèle que des animaux parmi les plus anciens et les plus simples du règne animal, comme les méduses et les anémones de mer, dorment eux aussi et qu’ils y consacrent près d’un tiers de leur existence.
Les chercheurs se sont penchés sur plusieurs espèces, dont la méduse dite « à l’envers » et une petite anémone de mer souvent utilisée comme modèle en biologie. Malgré l’absence totale de cerveau central, ces animaux présentent des phases de repos parfaitement identifiables. Leur activité ralentit nettement, leurs réactions aux stimuli diminuent et, surtout, ces phases de repos sont suivies d’un besoin de récupération lorsque le sommeil est perturbé. Autrement dit, tous les critères biologiques du sommeil sont réunis.
Chez la méduse, ce repos suit même un rythme étonnamment structuré. Les scientifiques ont observé des périodes d’inactivité prolongées, comparables à une nuit de sommeil, parfois complétées par des phases de repos plus courtes en journée. Un cycle régulier, calé sur l’alternance jour-nuit, alors même que l’animal ne possède ni cerveau ni centre de décision unique, mais seulement un réseau nerveux diffus.
L’aspect le plus marquant de l’étude ne réside toutefois pas seulement dans l’existence de ce sommeil primitif, mais dans sa fonction. En analysant l’état des cellules nerveuses, les chercheurs ont montré que l’éveil prolongé entraîne une accumulation de dommages sur l’ADN des neurones. Le sommeil, en revanche, permet de réduire ces altérations et d’activer des mécanismes de réparation cellulaire. Une fonction essentielle, observée jusqu’ici surtout chez les vertébrés, mais qui s’avère en réalité beaucoup plus ancienne sur le plan évolutif.
Ces résultats suggèrent que le sommeil n’est pas apparu pour gérer des capacités cognitives complexes, mais pour répondre à un besoin fondamental de maintenance du système nerveux. Bien avant l’émergence des cerveaux structurés, dormir servait déjà à protéger l’intégrité génétique des cellules nerveuses. Une fonction vitale, héritée des premières formes de vie dotées de réseaux neuronaux, il y a plusieurs centaines de millions d’années.
Cette découverte oblige les scientifiques à revoir l’histoire du sommeil. Loin d’être un luxe évolutif, il apparaît désormais comme un mécanisme universel, profondément inscrit dans le vivant. Même les créatures gélatineuses, dérivant lentement dans les océans, partagent avec nous cette nécessité biologique. Dormir ne serait donc pas seulement une pause imposée par la fatigue, mais l’un des piliers les plus anciens de la survie animale.
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