Au large de Cannes, une épave antique exceptionnelle sort peu à peu du silence

Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

 

Découverte en 2017 près de l’île Sainte-Marguerite, l’épave Fort-Royal 1 continue de livrer des vestiges exceptionnels. Amphores à vin, vaisselle de bord, éléments de coque, traces du quotidien des marins et possible pompe hydraulique antique : les dernières fouilles menées par le DRASSM et le CNRS éclairent un pan rare du commerce maritime en Méditerranée il y a plus de 2 200 ans. À quelques encablures de Cannes, sous les eaux de la baie, l’histoire repose dans un silence presque intact. L’épave Fort-Royal 1 gît par une vingtaine de mètres de fond, au large de l’île Sainte-Marguerite. Son nom renvoie au fort de l’île, mais le bateau n’a rien d’un navire militaire moderne : il s’agit d’un navire marchand de l’époque hellénistique, probablement naufragé autour de 180 avant J.-C.

Le site fascine les archéologues pour une raison simple : il est remarquablement conservé. Couché sur son flanc, le navire a gardé une partie de sa cargaison, mais aussi des éléments de sa coque. Pour une épave de cette période, c’est une situation rare. Le Centre Camille Jullian souligne qu’il s’agit de l’une des rares épaves hellénistiques à avoir conservé à la fois des amphores gréco-italiques encore en place et une partie de ses structures navales.

Un cargo antique chargé de vin italien

Le Fort-Royal 1 transportait essentiellement des amphores destinées au commerce du vin. D’après l’Institut Arkaia, la cargaison semble constituée d’amphores gréco-italiques, empilées sur au moins deux niveaux. Plus de 300 amphores ou fragments d’amphores ont déjà été récupérés, en incluant les pièces saisies après les pillages.

Ces amphores racontent une Méditerranée en pleine mutation. Au IIe siècle avant notre ère, le vin produit dans la péninsule italienne circule largement vers l’ouest. Le navire cannois s’inscrit dans cette dynamique commerciale, à une époque où Rome étend son influence et où les routes maritimes deviennent les grandes autoroutes économiques du monde antique.

Le Centre Camille Jullian précise que le voilier transportait une cargaison de vin produit entre le Latium et la Campanie, deux régions italiennes majeures dans l’histoire de la viticulture antique.

Vaisselle, stylets et vie quotidienne à bord

Mais l’intérêt du Fort-Royal 1 ne se limite pas à sa cargaison. Les fouilles ont aussi permis de retrouver des objets liés à la vie à bord : de la vaisselle, des cruches, des outils, mais aussi une plaquette en cire et deux stylets. Ces éléments sont précieux, car ils ne parlent plus seulement du commerce, mais des hommes qui naviguaient sur ce bateau.

La vaisselle marquée aux initiales des marins ouvre une fenêtre très concrète sur le quotidien de l’équipage. On imagine les repas pris entre les amphores, l’organisation du bord, les gestes ordinaires d’un voyage maritime antique. Les objets les plus modestes deviennent ici les plus évocateurs : ils donnent chair à une épave qui pourrait autrement n’être qu’un ensemble de bois et de céramiques.

La découverte d’éléments liés à l’écriture est également importante. Elle suggère la présence à bord d’au moins une personne capable de lire et d’écrire, peut-être pour tenir des comptes, gérer la cargaison ou noter des informations liées au voyage.

Une possible pompe hydraulique exceptionnelle

Parmi les découvertes les plus spectaculaires figure une pièce de bois travaillée d’environ 1,20 mètre, repérée en 2024 puis remontée lors de la dernière campagne. Selon les chercheurs cités par Le Monde, il pourrait s’agir du plus ancien exemplaire connu de pompe hydraulique.

La prudence reste évidemment de mise : l’objet doit être étudié, comparé, restauré et replacé dans son contexte technique. Mais si cette interprétation se confirme, la découverte serait majeure. Elle montrerait que les navires de commerce de cette époque pouvaient déjà disposer de systèmes élaborés pour évacuer l’eau ou gérer certains usages techniques à bord.

C’est précisément ce qui rend le Fort-Royal 1 si passionnant : il ne révèle pas seulement ce que transportait le bateau, mais aussi comment il fonctionnait.

Une architecture navale précieuse

Les archéologues s’intéressent aussi de très près à la construction du navire. D’après l’Institut Arkaia, les vestiges montrent une coque assemblée selon des techniques classiques de la Méditerranée occidentale hellénistique, avec un bordé à franc-bord et des assemblages par tenons et mortaises chevillés. Le bateau mesurait probablement autour de 20 mètres de long pour au moins 6 mètres de large.

L’UNESCO souligne de son côté que la découverte d’une partie du gouvernail et de la coque met en lumière un mode de construction mêlant traditions romaines et puniques. Cette combinaison est particulièrement intéressante, car elle témoigne d’un espace méditerranéen où les savoir-faire circulaient autant que les marchandises. Le Fort-Royal 1 n’est donc pas seulement une épave chargée d’amphores. C’est un document technique, un témoin d’architecture navale, un fragment de chantier antique conservé sous la mer.

Du pillage au chantier scientifique

L’histoire du site a pourtant failli être tout autre. Découverte en 2017, l’épave a été victime d’un important pillage entre 2021 et 2022. Lorsque les équipes du DRASSM et du Centre Camille Jullian lancent la première campagne de fouille, elles découvrent un site déjà éventré, avec des amphores retirées clandestinement.

L’affaire a marqué les archéologues. Car un objet sorti de l’eau sans méthode, sans relevé, sans localisation précise, perd une grande partie de sa valeur scientifique. Une amphore isolée peut sembler spectaculaire ; une amphore replacée dans son chargement, dans la cale, parmi d’autres objets, raconte une histoire beaucoup plus riche. Depuis, la fouille du Fort-Royal 1 est devenue un chantier scientifique exemplaire. Le site est étudié par une équipe pluridisciplinaire, associant le DRASSM, le CNRS, Aix-Marseille Université, le Centre Camille Jullian, mais aussi des partenaires spécialisés comme le Centre d’archéologie subaquatique de Catalogne.

Une reconnaissance par l’UNESCO

En 2025, l’épave Fort-Royal 1 a été désignée par l’UNESCO comme exemple de « meilleure pratique » pour le patrimoine culturel subaquatique. Cette reconnaissance distingue les sites qui associent protection, recherche scientifique, sauvegarde et transmission au public.

Ce label prend ici tout son sens. Après le traumatisme du pillage, le Fort-Royal 1 est devenu un exemple de réponse scientifique et patrimoniale. Il ne s’agit pas seulement de récupérer des objets anciens, mais de comprendre un navire, de documenter chaque élément, de protéger les vestiges et, à terme, de les rendre accessibles au public.

Le ministère de la Culture rappelle que le DRASSM a précisément pour mission d’explorer, d’étudier, de protéger et de valoriser le patrimoine archéologique maritime dans les eaux sous juridiction française. Depuis sa création, le service a recensé plus de 6 000 épaves sur le littoral français et contrôlé ou dirigé plus de 1 600 sites subaquatiques et sous-marins.

Cannes, ville de cinéma… et d’archéologie sous-marine

Pour Cannes, cette découverte ajoute une autre dimension à son image. Derrière la Croisette, les festivals et les yachts, la baie conserve aussi une mémoire antique d’une rare richesse. Le Fort-Royal 1 rappelle que ce littoral fut, bien avant le tourisme moderne, un espace de circulation, de commerce et de navigation.

L’Institut Arkaia évoque d’ailleurs l’espoir que les objets issus du site puissent rejoindre un jour les collections d’un musée cannois afin d’être présentés au public. Une perspective essentielle : les découvertes archéologiques ne prennent pleinement leur sens que lorsqu’elles sont étudiées, protégées, puis partagées.

À vingt mètres sous la surface, le Fort-Royal 1 continue donc de parler. Il raconte le vin italien, les marins de l’Antiquité, les techniques de construction navale, les échanges entre mondes romain, grec et punique, mais aussi les dangers très contemporains du pillage. Plus de 2 200 ans après son naufrage, ce navire marchand n’a pas fini de livrer ses secrets. Et c’est sans doute ce qui le rend si exceptionnel.

 

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.