
À plus de 3 000 mètres sous la surface du Pacifique, des scientifiques ont observé une scène pour le moins inattendue : de petits crustacés solidement agrippés aux longues pattes d’araignées de mer géantes. Une association qui pourrait permettre à ces mauvais nageurs de parcourir les fonds océaniques, mais aussi de trouver plus facilement un partenaire.
Dans l’obscurité des abysses, mieux vaut parfois voyager accompagné. Lors d’une expédition menée dans le sud-est de l’océan Pacifique, des chercheurs ont surpris plusieurs petits crustacés installés sur des araignées de mer géantes, profitant apparemment de leurs déplacements pour parcourir le plancher océanique. Les passagers sont des amphipodes de l’espèce Mesopleustes abyssorum, de petits crustacés apparentés au vaste groupe comprenant notamment les puces de mer. Leur moyen de transport, lui, est autrement plus spectaculaire : Colossendeis colossea, une araignée de mer géante aux pattes interminables. Malgré leur nom, les araignées de mer, ou pycnogonides, ne sont d’ailleurs pas de véritables araignées terrestres, mais un groupe distinct d’arthropodes exclusivement marins.
Et les images recueillies par les scientifiques suggèrent que cette drôle de cohabitation n’est peut-être pas le fruit du hasard.
Trois passagers à plus de 3 000 mètres de profondeur
La première scène a été observée en novembre 2024, lors d’une exploration du marge continentale chilienne menée à l’aide de SuBastian, le robot sous-marin télécommandé du Schmidt Ocean Institute.
À 3 155 mètres de profondeur, dans un canyon sous-marin escarpé, les caméras repèrent une araignée de mer géante. Mais en regardant de plus près, les chercheurs découvrent qu’elle ne voyage pas seule : trois amphipodes sont accrochés à son corps. Deux individus relativement grands se tiennent près de l’avant de l'animal, tandis qu’une femelle plus petite s’est installée sur l’une de ses longues pattes locomotrices. Une curiosité biologique ? Peut-être. Mais quatre jours plus tard, l’histoire se répète.
Cette fois, l’équipe se trouve 225 kilomètres plus loin, à environ 2 698 mètres sous la surface. Une autre araignée de mer transporte à son tour deux amphipodes. Deux observations éloignées de plusieurs centaines de kilomètres en quelques jours : suffisamment pour que les scientifiques commencent à envisager une véritable stratégie écologique.
Des crustacés solidement agrippés
Les amphipodes ne semblent pas simplement posés sur leur imposant véhicule. Ils s’y accrochent fermement grâce à une structure allongée, semblable à une griffe, située à l’extrémité de leurs membres. Leur prise est même suffisamment robuste pour résister après la collecte des animaux par les scientifiques. Ce comportement pourrait correspondre à ce que les biologistes appellent la phorésie : une relation dans laquelle un organisme utilise un autre animal comme moyen de transport, sans nécessairement le parasiter.
Pour Mesopleustes abyssorum, l’intérêt serait considérable. L’espèce nage relativement mal et ne possède pas de stade larvaire planctonique susceptible d’être emporté sur de grandes distances par les courants. Pourtant, elle a été signalée dans plusieurs grands bassins océaniques, du Pacifique à l’Atlantique en passant par l’océan Indien et l’océan Austral, entre environ 690 et 3 500 mètres de profondeur. Une répartition particulièrement vaste pour un animal aux capacités de déplacement limitées.
L’araignée de mer, un véritable taxi des abysses ?
Les araignées de mer géantes pourraient donc apporter une partie de l’explication. Grâce à leurs très longues pattes, les pycnogonides du genre Colossendeis sont capables de se déplacer sur le fond, mais aussi de profiter des mouvements d’eau en écartant leurs membres. Pour un petit crustacé peu performant à la nage, s’y accrocher pourrait représenter un moyen particulièrement efficace de gagner du terrain.
Voyager ainsi pourrait permettre aux amphipodes d'atteindre de nouvelles zones où trouver de la nourriture, d'échapper à certains prédateurs ou simplement de coloniser des secteurs qu'ils seraient incapables de rejoindre seuls. Mais les chercheurs avancent également une autre hypothèse, plus inattendue encore.
Un lieu de rencontre mobile au fond de l’océan
Lors des deux observations, les scientifiques ont remarqué un détail intrigant : les deux plus grands amphipodes présents sur chaque araignée de mer correspondaient à un mâle et une femelle adultes.
Lors de la première rencontre, le troisième passager était également une femelle, qui portait des œufs. L’araignée de mer pourrait donc jouer un second rôle : celui de point de rendez-vous mobile.
Dans les profondeurs océaniques, où les animaux peuvent être dispersés sur d'immenses surfaces, retrouver un partenaire n’a rien d’évident. Se regrouper sur un animal beaucoup plus mobile pourrait faciliter les rencontres et, éventuellement, la reproduction. Une hypothèse séduisante, mais qui reste à démontrer.
Une association déjà signalée il y a près d’un siècle
Plus étonnant encore, cette relation n’est peut-être pas nouvelle pour la science. Une association entre ces animaux avait déjà été mentionnée dans des travaux publiés en 1927, mais sans observation photographique permettant réellement d’étudier le comportement. La nouvelle étude, publiée en septembre 2026 dans la revue scientifique Ecology, apporte cette fois des observations réalisées directement dans leur environnement naturel. Pour autant, les chercheurs restent prudents. Deux rencontres, aussi étonnantes soient-elles, ne permettent pas d'affirmer que tous les amphipodes de cette espèce utilisent systématiquement les araignées de mer comme moyen de transport.
Il faudra multiplier les observations, étudier la génétique des populations et mieux comprendre le régime alimentaire de ces crustacés pour déterminer la nature exacte de cette association. Une chose est néanmoins certaine : à près de 3 000 mètres sous la surface, là où chaque déplacement et chaque rencontre peuvent compter, l’araignée de mer pourrait bien être devenue l’un des moyens de transport les plus inattendus des abysses.
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