Comment mangeaient les grands explorateurs en mer ? Du biscuit de mer aux premières conserves

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Dans l’imaginaire collectif, les grandes expéditions maritimes évoquent de longues tables dressées sous les lanternes, des quartiers de viande rôtie, des corbeilles débordant de fruits exotiques et des plats de poissons fumants servis aux officiers en uniforme. Le cinéma a largement entretenu cette vision abondante et presque festive des traversées océaniques. La réalité, pourtant, était bien différente. Comme l’eau douce, la nourriture constituait un enjeu stratégique majeur, soumis aux contraintes du temps, de l’humidité et des distances inconnues. Nourrir un équipage pendant des mois relevait d’un calcul précis, parfois d’un pari risqué.

Dans l’imaginaire collectif, les grandes expéditions maritimes évoquent de longues tables dressées sous les lanternes, des quartiers de viande rôtie, des corbeilles débordant de fruits exotiques et des plats de poissons fumants servis aux officiers en uniforme. Le cinéma a largement entretenu cette vision abondante et presque festive des traversées océaniques. La réalité, pourtant, était bien différente. Comme l’eau douce, la nourriture constituait un enjeu stratégique majeur, soumis aux contraintes du temps, de l’humidité et des distances inconnues. Nourrir un équipage pendant des mois relevait d’un calcul précis, parfois d’un pari risqué.
© AdobeStock

Le biscuit de mer, base indestructible des traversées

Sur les navires de Christophe Colomb ou de Vasco de Gama, l’alimentation quotidienne reposait d’abord sur un produit austère mais essentiel : le biscuit de mer. Fabriqué à partir de farine et d’eau, parfois légèrement salé, il était pétri, découpé puis cuit une première fois avant d’être remis au four pour éliminer le maximum d’humidité. Cette double cuisson lui permettait d’atteindre une durée de conservation exceptionnelle pour l’époque. Il devenait si dur qu’il fallait parfois le briser au marteau ou à l’aide du manche d’un couteau. Trempé dans de l’eau, du vin, du vinaigre ou un bouillon, il constituait l’apport calorique principal des marins, garantissant une base énergétique stable malgré sa monotonie. Mais cette solidité avait un revers. Stocké dans les cales, exposé aux variations de température et d’humidité, il attirait insectes et parasites. Charançons et larves y proliféraient. Il n’était pas rare que les marins frappent le biscuit contre le pont pour en faire tomber les intrus avant de le consommer, preuve que la question de l’hygiène alimentaire restait secondaire face à la nécessité de survivre.

© AdobeStock

Viandes salées et poissons séchés : la conservation avant le goût

À côté du biscuit, les barils de bœuf ou de porc salés formaient l’essentiel des réserves protéiques. Les morceaux étaient immergés dans une saumure concentrée afin de ralentir la prolifération bactérienne. Le sel permettait de retarder la décomposition, sans toutefois l’empêcher totalement. Sous les latitudes chaudes, la qualité se dégradait plus vite encore, donnant une viande fibreuse, parfois rance. L’excès de sel accentuait la soif, déjà difficile à étancher lorsque l’eau douce venait à manquer ou se détériorait. La ration était souvent pesée et distribuée selon un calendrier strict, afin d’éviter toute pénurie prématurée.
La morue séchée, largement utilisée dans les marines européennes, complétait ces rations. Facile à transporter, légère une fois déshydratée, elle devait être réhydratée avant cuisson. Des pois, des fèves ou du riz venaient parfois diversifier l’ordinaire, apportant des glucides et un peu de variété, mais leur préparation exigeait du temps et du combustible, ressources elles aussi limitées à bord d’un navire en mouvement. Lors du premier tour du monde conduit par Fernand de Magellan, la pénurie fut telle que certains marins consommèrent du cuir bouilli, des rats et même des fragments de cordages. Ces épisodes extrêmes rappellent combien la gestion des vivres pouvait devenir dramatique lorsque les escales tardaient ou que les estimations initiales s’avéraient trop optimistes.

 

Pêcher en mer : une ressource réelle mais incertaine

L’idée paraît évidente : entourés d’eau, les marins pouvaient pêcher. Et c’était effectivement le cas. Les équipages embarquaient des lignes, des hameçons forgés à terre et parfois des filets rudimentaires. En haute mer, ils capturaient thons, bonites, dorades ou poissons volants, selon les zones traversées. À l’approche des côtes, les prises pouvaient être plus abondantes. Cependant, la pêche restait une ressource d’appoint. Elle dépendait des conditions météorologiques, de la présence de bancs de poissons et du temps disponible pour s’y consacrer. Sur un navire engagé dans une traversée exigeante ou confronté à des vents contraires, la priorité demeurait la manœuvre, la veille et la navigation. Le poisson fraîchement pêché était consommé rapidement, parfois salé ou séché pour être conservé quelques jours supplémentaires. Il apportait une variété bienvenue et, surtout, des nutriments absents des rations sèches, notamment certaines vitamines. Mais cette ressource restait aléatoire et ne pouvait en aucun cas remplacer une logistique alimentaire planifiée au départ.

 

Le scorbut, ennemi invisible des équipages

L’absence de produits frais constituait l’un des principaux dangers sanitaires en mer. Le scorbut, dû à une carence en vitamine C, provoquait des saignements des gencives, la perte des dents, des douleurs articulaires et un affaiblissement progressif pouvant conduire à la mort. Des expéditions entières furent décimées par cette maladie longtemps incomprise.
Au XVIIIe siècle, des avancées décisives furent réalisées. L’explorateur britannique James Cook imposa l’embarquement de choucroute fermentée, de jus de citron et d’autres produits frais lors de ses expéditions dans le Pacifique. Ces mesures contribuèrent à réduire considérablement les pertes humaines liées au scorbut et marquèrent un tournant dans la compréhension des besoins nutritionnels des marins.

© AdobeStock

Boire pour survivre

L’eau douce, stockée dans des tonneaux en bois, se détériorait rapidement sous l’effet de la chaleur et des micro-organismes. Elle devenait trouble, parfois malodorante. Pour limiter les risques sanitaires, les marins recevaient souvent du vin, de la bière ou du rhum, dont l’alcool contribuait à ralentir la prolifération bactérienne. Dans la marine britannique, la ration quotidienne de rhum devint une institution durable, soigneusement mesurée et distribuée à heure fixe. Les boissons participaient aussi au maintien du moral, élément essentiel lors de traversées longues et éprouvantes. La hiérarchie influençait également le contenu des assiettes. Les officiers disposaient d’un régime plus varié, parfois enrichi de fromages, de fruits secs ou de provisions personnelles embarquées au départ. Les hommes d’équipage, eux, dépendaient strictement des rations communes, sans possibilité d’améliorer l’ordinaire.

 

Les premières conserves, une révolution silencieuse

Au début du XIXe siècle, une innovation change la donne. Nicolas Appert met au point un procédé de stérilisation par chauffage dans des contenants hermétiques en verre, ancêtres des conserves modernes. Soutenue par Napoléon Bonaparte, cette invention répond à un besoin militaire précis : nourrir durablement les armées et les marines. Grâce à ce procédé, il devient possible de conserver légumes, viandes et plats préparés sur de longues périodes sans altération rapide. Les contenants évolueront ensuite vers des boîtes métalliques, plus résistantes aux chocs en mer. Pour les marines militaires et les expéditions scientifiques du XIXe siècle, l’impact est considérable. L’alimentation gagne en sécurité, en diversité et en prévisibilité, réduisant les risques sanitaires et améliorant l’endurance des équipages.


Une logistique vitale pour conquérir les océans

Loin des festins romancés par l’écran, la vie alimentaire à bord des grands explorateurs relevait d’un équilibre fragile entre prévoyance, discipline et résistance physique. Chaque traversée imposait de calculer précisément les quantités nécessaires, d’anticiper les pertes dues aux moisissures ou aux infestations, et de rationner si la durée du voyage s’allongeait.
Dans cette lutte permanente contre le temps, l’humidité et la maladie, la nourriture devenait un facteur décisif du succès des expéditions. Une mauvaise gestion des vivres pouvait compromettre une mission entière, affaiblir les hommes et retarder les découvertes.
Bien avant les technologies modernes de conservation, ces marins ont navigué avec des ressources limitées, ouvrant la voie à des innovations alimentaires majeures. Derrière chaque grande exploration se cache ainsi une autre aventure, moins spectaculaire mais tout aussi essentielle : celle de l’organisation, de la survie et de l’ingéniosité face aux contraintes de la mer.

 

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.