Pourquoi parle-t-on à son bateau ?

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Sur les pontons comme au large, il n’est pas rare d’entendre un plaisancier encourager son bateau, le remercier après une traversée difficile ou lui parler comme à un compagnon fidèle. Derrière cette habitude en apparence anodine se cache une relation ancienne et profonde, nourrie par les traditions maritimes, les superstitions, l’attachement aux objets et ce besoin très humain de donner une âme à ce qui partage nos aventures en mer.

Sur les pontons comme au large, il n’est pas rare d’entendre un plaisancier encourager son bateau, le remercier après une traversée difficile ou lui parler comme à un compagnon fidèle. Derrière cette habitude en apparence anodine se cache une relation ancienne et profonde, nourrie par les traditions maritimes, les superstitions, l’attachement aux objets et ce besoin très humain de donner une âme à ce qui partage nos aventures en mer.

© AdobeStock - noeh

« Allez ma belle, encore un effort. » Sur un ponton, cette phrase ne surprend personne. Pas plus que ce plaisancier qui, avant de larguer les amarres, caresse distraitement le roof de son bateau, ou ce skipper qui s'excuse presque à voix haute après une manœuvre un peu brutale. Pour un observateur extérieur, cela peut sembler étrange. Pourtant, donner une personnalité à son bateau est une pratique presque universelle chez les gens de mer.
Pourquoi parlons-nous à une coque de polyester, d'aluminium ou de bois comme s'il s'agissait d'un compagnon de voyage ? La réponse est sans doute à chercher autant du côté de l'histoire maritime que des sciences cognitives.
 

Un bateau n'a jamais été un objet tout à fait comme les autres

Depuis l'Antiquité, les navires sont souvent considérés comme des êtres à part entière. Dans de nombreuses cultures maritimes, ils reçoivent un nom, parfois une bénédiction, et font l'objet de rites destinés à attirer la chance ou à conjurer le mauvais sort. Le baptême d'un bateau, avec sa bouteille brisée sur l'étrave, en est l'héritier direct.
Le choix du nom n'est d'ailleurs jamais totalement anodin. Certains rendent hommage à un proche, d'autres à un lieu, à un souvenir d'enfance ou à une aventure familiale. Beaucoup évoquent un idéal : Liberté, Évasion, Alizé, Belle Étoile... Comme si le bateau portait déjà une partie du voyage avant même d'avoir quitté le port.
Les marins le savent bien : on ne dit pas « le bateau », mais souvent « elle ». Une tradition héritée de plusieurs siècles de navigation, qui participe à cette personnification très particulière.
 

Un vieux réflexe humain : donner une âme aux objets

Les psychologues parlent d'anthropomorphisme, c'est-à-dire notre tendance naturelle à attribuer des caractéristiques humaines à des animaux, des phénomènes naturels… ou des objets.
Selon le chercheur américain Nicholas Epley, professeur à l'Université de Chicago et spécialiste du sujet, cette tendance s'accentue lorsque nous entretenons une relation durable avec un objet, qu'il nous accompagne dans des situations émotionnellement fortes ou qu'il semble avoir un comportement difficile à prévoir.
Et quel objet répond mieux à cette définition qu'un bateau ? Il nous transporte, nous protège parfois, nous inquiète aussi lorsque le vent monte ou qu'une panne survient au mauvais moment. Il exige de l'attention, de l'entretien et une certaine forme de dialogue. À force de vivre des expériences avec lui, nous finissons naturellement par lui prêter des intentions ou un caractère.
Qui n'a jamais entendu un propriétaire dire, très sérieusement : « Aujourd'hui, elle n'avait pas envie de démarrer » ou « Il faut apprendre à la connaître » ?
 

Parler à son bateau… est-ce vraiment irrationnel ?

Pas forcément. Les chercheurs en psychologie considèrent même que cette tendance peut avoir une fonction positive. Donner une identité à un objet favorise l'attachement, renforce le sentiment de responsabilité et aide parfois à gérer le stress.
Dans le monde maritime, où une partie de la sécurité repose sur l'anticipation et le soin apporté au matériel, considérer son bateau comme un partenaire plutôt qu'un simple équipement n'est peut-être pas si absurde. On est généralement plus attentif à ce à quoi l'on est attaché.
Il existe aussi une dimension très pratique. En solitaire, parler à voix haute permet parfois d'organiser sa pensée, de maintenir sa concentration ou de rythmer les manœuvres. Beaucoup de navigateurs le reconnaissent volontiers, souvent avec un sourire.
 

Tabarly, Slocum… et les autres

Les grandes figures de la navigation n'ont jamais vraiment caché le lien particulier qui les unissait à leur bateau.
Éric Tabarly parlait d'ailleurs davantage de ses Pen Duick comme de véritables compagnons de route que comme de simples machines. Le premier d'entre eux, construit en 1898, est devenu une partie de sa propre histoire familiale et maritime. Quant au navigateur canadien Joshua Slocum, premier homme à avoir réalisé un tour du monde en solitaire à la voile entre 1895 et 1898, son récit Seul autour du monde laisse transparaître une relation presque intime avec son sloop Spray, qu'il entretient, répare et semble parfois considérer comme un équipier silencieux.
Il ne s'agit pas de croire qu'un bateau possède une conscience, mais plutôt de reconnaître qu'une longue traversée crée un lien singulier entre l'homme et son embarcation.
 

Le compagnon de nos aventures

Les sociologues parlent parfois de « biographie des objets » : certains biens matériels accumulent des souvenirs et finissent par raconter une partie de notre propre histoire. Une maison de famille, une vieille montre… ou un bateau.
Une première sortie avec les enfants. Une nuit au mouillage sous les étoiles. Une arrivée au port dans un grain mémorable. Chaque épisode laisse une trace et transforme peu à peu une simple coque en témoin privilégié de notre vie.
Il n'est donc pas étonnant que l'on hésite à vendre un bateau après des années de navigation. Beaucoup de propriétaires parlent d'ailleurs de leur séparation avec des mots habituellement réservés aux relations humaines.
 

Et si parler à son bateau était simplement une autre façon de parler de soi ?

Les neurosciences et la psychologie ne disent pas que les bateaux ont une âme. Elles montrent en revanche que notre cerveau est programmé pour créer du lien, raconter des histoires et donner du sens aux objets qui comptent.
Finalement, lorsque nous murmurons un « merci » après une traversée difficile ou un « allez, on y va » au moment de quitter le ponton, nous ne parlons peut-être pas vraiment à notre bateau.
Nous nous rappelons simplement que la mer est l'un des rares endroits où l'on accepte encore qu'un objet puisse devenir un compagnon.


Pour aller plus loin : cet article s'appuie notamment sur les travaux du psychologue Nicholas Epley (Université de Chicago), spécialiste de l'anthropomorphisme, ainsi que sur les récits de grands navigateurs tels qu'Éric Tabarly et Joshua Slocum, dont les journaux de bord témoignent du lien singulier qui unit souvent les marins à leur embarcation.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.
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