Sur les pontons comme au large, il n’est pas rare d’entendre un plaisancier encourager son bateau, le remercier après une traversée difficile ou lui parler comme à un compagnon fidèle. Derrière cette habitude en apparence anodine se cache une relation ancienne et profonde, nourrie par les traditions maritimes, les superstitions, l’attachement aux objets et ce besoin très humain de donner une âme à ce qui partage nos aventures en mer.

« Allez ma belle, encore un effort. » Sur un ponton, cette phrase ne surprend personne. Pas plus que ce plaisancier qui, avant de larguer les amarres, caresse distraitement le roof de son bateau, ou ce skipper qui s'excuse presque à voix haute après une manœuvre un peu brutale. Pour un observateur extérieur, cela peut sembler étrange. Pourtant, donner une personnalité à son bateau est une pratique presque universelle chez les gens de mer.
Pourquoi parlons-nous à une coque de polyester, d'aluminium ou de bois comme s'il s'agissait d'un compagnon de voyage ? La réponse est sans doute à chercher autant du côté de l'histoire maritime que des sciences cognitives.
Un bateau n'a jamais été un objet tout à fait comme les autres
Depuis l'Antiquité, les navires sont souvent considérés comme des êtres à part entière. Dans de nombreuses cultures maritimes, ils reçoivent un nom, parfois une bénédiction, et font l'objet de rites destinés à attirer la chance ou à conjurer le mauvais sort. Le baptême d'un bateau, avec sa bouteille brisée sur l'étrave, en est l'héritier direct.
Le choix du nom n'est d'ailleurs jamais totalement anodin. Certains rendent hommage à un proche, d'autres à un lieu, à un souvenir d'enfance ou à une aventure familiale. Beaucoup évoquent un idéal : Liberté, Évasion, Alizé, Belle Étoile... Comme si le bateau portait déjà une partie du voyage avant même d'avoir quitté le port.
Les marins le savent bien : on ne dit pas « le bateau », mais souvent « elle ». Une tradition héritée de plusieurs siècles de navigation, qui participe à cette personnification très particulière.
Un vieux réflexe humain : donner une âme aux objets
Les psychologues parlent d'anthropomorphisme, c'est-à-dire notre tendance naturelle à attribuer des caractéristiques humaines à des animaux, des phénomènes naturels… ou des objets.
Selon le chercheur américain Nicholas Epley, professeur à l'Université de Chicago et spécialiste du sujet, cette tendance s'accentue lorsque nous entretenons une relation durable avec un objet, qu'il nous accompagne dans des situations émotionnellement fortes ou qu'il semble avoir un comportement difficile à prévoir.
Et quel objet répond mieux à cette définition qu'un bateau ? Il nous transporte, nous protège parfois, nous inquiète aussi lorsque le vent monte ou qu'une panne survient au mauvais moment. Il exige de l'attention, de l'entretien et une certaine forme de dialogue. À force de vivre des expériences avec lui, nous finissons naturellement par lui prêter des intentions ou un caractère.
Qui n'a jamais entendu un propriétaire dire, très sérieusement : « Aujourd'hui, elle n'avait pas envie de démarrer » ou « Il faut apprendre à la connaître » ?
Parler à son bateau… est-ce vraiment irrationnel ?
Pas forcément. Les chercheurs en psychologie considèrent même que cette tendance peut avoir une fonction positive. Donner une identité à un objet favorise l'attachement, renforce le sentiment de responsabilité et aide parfois à gérer le stress.
Dans le monde maritime, où une partie de la sécurité repose sur l'anticipation et le soin apporté au matériel, considérer son bateau comme un partenaire plutôt qu'un simple équipement n'est peut-être pas si absurde. On est généralement plus attentif à ce à quoi l'on est attaché.
Il existe aussi une dimension très pratique. En solitaire, parler à voix haute permet parfois d'organiser sa pensée, de maintenir sa concentration ou de rythmer les manœuvres. Beaucoup de navigateurs le reconnaissent volontiers, souvent avec un sourire.
Tabarly, Slocum… et les autres
Les grandes figures de la navigation n'ont jamais vraiment caché le lien particulier qui les unissait à leur bateau.
Éric Tabarly parlait d'ailleurs davantage de ses Pen Duick comme de véritables compagnons de route que comme de simples machines. Le premier d'entre eux, construit en 1898, est devenu une partie de sa propre histoire familiale et maritime. Quant au navigateur canadien Joshua Slocum, premier homme à avoir réalisé un tour du monde en solitaire à la voile entre 1895 et 1898, son récit Seul autour du monde laisse transparaître une relation presque intime avec son sloop Spray, qu'il entretient, répare et semble parfois considérer comme un équipier silencieux.
Il ne s'agit pas de croire qu'un bateau possède une conscience, mais plutôt de reconnaître qu'une longue traversée crée un lien singulier entre l'homme et son embarcation.
Le compagnon de nos aventures
Les sociologues parlent parfois de « biographie des objets » : certains biens matériels accumulent des souvenirs et finissent par raconter une partie de notre propre histoire. Une maison de famille, une vieille montre… ou un bateau.
Une première sortie avec les enfants. Une nuit au mouillage sous les étoiles. Une arrivée au port dans un grain mémorable. Chaque épisode laisse une trace et transforme peu à peu une simple coque en témoin privilégié de notre vie.
Il n'est donc pas étonnant que l'on hésite à vendre un bateau après des années de navigation. Beaucoup de propriétaires parlent d'ailleurs de leur séparation avec des mots habituellement réservés aux relations humaines.
Et si parler à son bateau était simplement une autre façon de parler de soi ?
Les neurosciences et la psychologie ne disent pas que les bateaux ont une âme. Elles montrent en revanche que notre cerveau est programmé pour créer du lien, raconter des histoires et donner du sens aux objets qui comptent.
Finalement, lorsque nous murmurons un « merci » après une traversée difficile ou un « allez, on y va » au moment de quitter le ponton, nous ne parlons peut-être pas vraiment à notre bateau.
Nous nous rappelons simplement que la mer est l'un des rares endroits où l'on accepte encore qu'un objet puisse devenir un compagnon.
Pour aller plus loin : cet article s'appuie notamment sur les travaux du psychologue Nicholas Epley (Université de Chicago), spécialiste de l'anthropomorphisme, ainsi que sur les récits de grands navigateurs tels qu'Éric Tabarly et Joshua Slocum, dont les journaux de bord témoignent du lien singulier qui unit souvent les marins à leur embarcation.
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