Jeter l’ancre dans une crique pour déjeuner ou se baigner n’est plus un geste aussi anodin qu’autrefois. En Méditerranée comme sur certaines zones de l’Atlantique et de la Manche, la protection des fonds marins s’accompagne de nouvelles interdictions, de zones de mouillages organisées et de contrôles renforcés. Pour les plaisanciers comme pour les loueurs, préparer une escale à la journée signifie désormais regarder autant ce qu’il y a sous le bateau que ce qu’annonce la météo.

Il est 11 heures. Après deux heures de navigation, une petite baie apparaît sous le vent de la côte. Une dizaine de bateaux sont déjà installés, le sondeur affiche huit mètres d’eau et l’endroit semble parfait pour déjeuner et se baigner. Il y a encore quelques années, la procédure aurait été simple : choisir son emplacement, vérifier l’évitage, laisser filer suffisamment de chaîne puis couper le moteur.
Aujourd’hui, une question supplémentaire doit précéder la chute de l’ancre : a-t-on réellement le droit de mouiller ici ? En Méditerranée surtout, mais de plus en plus également sur les façades Atlantique et Manche, le mouillage forain est entré dans une nouvelle époque. Aires marines protégées, herbiers de posidonie, zostères, zones de mouillages et d’équipements légers, arrêtés préfectoraux et réglementations locales forment désormais une véritable cartographie juridique que le chef de bord doit connaître. Le mouillage à la journée reste parfaitement possible. Mais il ne s’improvise plus partout.
La posidonie a changé les règles du jeu
La principale révolution réglementaire vient de Méditerranée et d’une plante que tous les navigateurs connaissent désormais : la posidonie. Contrairement à son apparence, Posidonia oceanica n’est pas une algue, mais une plante à fleurs sous-marine formant de vastes herbiers. Véritables nurseries pour de nombreuses espèces, ces prairies participent également à la stabilisation des fonds, à la protection du littoral et au stockage du carbone. Le problème est qu’elles supportent très mal les passages répétés des ancres. Une ancre qui pénètre dans un herbier peut arracher les rhizomes. Mais le principal dégât est souvent provoqué ensuite par la chaîne. Lorsque le bateau tourne autour de son mouillage avec les changements de vent, celle-ci balaie le fond et peut labourer plusieurs dizaines de mètres carrés. Sur une petite baie fréquentée par quelques bateaux, l’impact reste ponctuel. Lorsque plusieurs centaines d’unités se succèdent tout l’été, les dégâts deviennent considérables.
C’est cette pression croissante qui a conduit les autorités françaises à durcir progressivement la réglementation.
Une réglementation qui dépend de la zone… et parfois de la taille du bateau
En Méditerranée française, le cadre moderne du mouillage repose notamment sur un arrêté préfectoral adopté en 2019, complété ensuite par de nombreux textes locaux. Pour les plaisanciers, cela entraîne une conséquence importante : il n’existe pas une règle unique valable de la frontière espagnole à Menton et autour de la Corse. Les restrictions dépendent des secteurs, de la nature des fonds et parfois de la longueur du bateau. Les grandes unités ont été les premières concernées, ce qui est assez logique. Une ancre et une chaîne de yacht de plusieurs dizaines de mètres provoquent des dégâts sans commune mesure avec le mouillage d’un petit voilier. Mais croire que seuls les grands yachts sont concernés serait une erreur. Dans certaines zones protégées ou particulièrement fréquentées, les interdictions ou restrictions peuvent également toucher les unités plus petites. Un propriétaire de voilier de dix mètres ou le locataire d’un bateau à moteur pour la journée doit donc, lui aussi, vérifier les règles du secteur. D’autant que les contrôles se renforcent. En 2025, la chaîne sémaphorique de Méditerranée a enregistré plus de 1 100 signalements liés au mouillage, dont plusieurs centaines concernant directement la posidonie.
Le sujet est donc sorti depuis longtemps du simple cadre de la sensibilisation environnementale.
Aire marine protégée ne veut pas dire mouillage interdit
Une confusion revient pourtant régulièrement parmi les plaisanciers. Naviguer dans une aire marine protégée ne signifie pas forcément que toute activité est interdite. Les parcs naturels marins, réserves, sites Natura 2000 et autres espaces bénéficiant d’un statut de protection obéissent à des réglementations différentes. Dans certaines zones, le mouillage reste libre. Dans d’autres, il est autorisé uniquement sur certains fonds. Ailleurs, il faut utiliser une bouée ou un coffre prévu à cet effet. Enfin, quelques secteurs peuvent être totalement interdits à l’ancrage.
Le simple fait de voir apparaître une zone protégée sur une carte ne signifie donc pas qu’il faut renoncer à l’escale. Mais cela doit immédiatement déclencher une vérification des règles locales. Et c’est probablement là que réside la principale difficulté pour le plaisancier : une baie peut avoir une réglementation très différente de celle située quelques milles plus loin.
ZMEL : le mouillage organisé gagne du terrain
L’autre acronyme auquel les navigateurs vont devoir s’habituer est celui de ZMEL : Zone de mouillages et d’équipements légers. Le principe est relativement simple. Plutôt que de laisser chaque bateau jeter son ancre ou installer son propre corps-mort, une collectivité ou un gestionnaire équipe une zone avec des mouillages permanents. Le plaisancier vient alors s’amarrer sur une bouée ou un coffre. Cette solution permet d’accueillir des bateaux sans transformer la baie en marina et surtout sans laisser des centaines d’ancres et de chaînes labourer les fonds. Sous l’eau, les installations peuvent être très différentes du traditionnel bloc de béton posé sur le fond. Selon la nature du substrat, des systèmes d’ancrage spécifiques permettent de limiter l’emprise sur l’écosystème.
La ligne de mouillage est également conçue pour éviter qu’une lourde chaîne ne racle continuellement le fond autour du point d’ancrage. Cette organisation se développe en Méditerranée mais aussi sur les façades Atlantique et Manche, où les problématiques environnementales sont différentes : herbiers de zostères, bancs de maërl ou autres habitats sensibles. Entre le port et le mouillage forain apparaît donc progressivement une troisième solution : le mouillage organisé.
Un coffre écologique n’est pas une bouée prise au hasard
Pour un plaisancier habitué à mouiller sur ancre, utiliser une bouée paraît très simple. Cela demande pourtant quelques vérifications. Il faut d’abord s’assurer que l’installation correspond à son bateau. Toutes les bouées ne sont pas dimensionnées pour les mêmes longueurs ou les mêmes déplacements. Certaines zones imposent également des durées maximales d’occupation ou des conditions particulières. Un coffre destiné à recevoir une petite unité ne doit évidemment pas servir de mouillage à un catamaran de douze mètres. Il faut ensuite soigner l’amarrage et les points de ragage.
Enfin, être sur un coffre n’exonère jamais le chef de bord de ses responsabilités météorologiques. Une baie ouverte à la houle restera une baie ouverte à la houle, même si son mouillage est parfaitement écologique. Avant une sortie, la météo marine reste donc l’une des premières informations à consulter, notamment grâce aux prévisions de Météo Consult Marine.
La carte du fond devient aussi importante que la carte de navigation
Le changement le plus important concerne probablement la préparation de l’escale. Avant une sortie à la journée, un plaisancier vérifie naturellement la météo, les dangers, les profondeurs et les possibilités d’abri. Il faut désormais ajouter la nature du fond et les éventuelles restrictions de mouillage. Les outils cartographiques permettant d’identifier les herbiers se sont beaucoup développés ces dernières années. Mais une application ne remplace jamais les informations réglementaires locales. Une interdiction temporaire ou un nouvel arrêté peuvent ne pas apparaître immédiatement dans tous les outils électroniques.
Le bon réflexe consiste donc à préparer son mouillage comme on prépare une entrée dans un port inconnu. Quelques minutes de préparation peuvent éviter une verbalisation et, surtout, un mouillage improvisé au mauvais endroit.
« Les autres sont mouillés ici » n’est pas une règle de navigation
C’est pourtant l’un des raisonnements les plus fréquents. Vous arrivez dans une baie où quinze bateaux sont déjà au mouillage. Il semble logique d’en conclure que l’endroit est autorisé. Ce n’est pas forcément le cas. Certains équipages peuvent simplement ignorer la réglementation. D’autres peuvent être correctement positionnés sur une bande de sable alors que quelques dizaines de mètres plus loin commence un herbier protégé. Enfin, selon leur longueur, deux bateaux présents dans la même baie peuvent parfois être soumis à des règles différentes. Comme pour la météo, la décision du chef de bord doit donc rester personnelle et documentée.
Des sanctions qui ne sont plus symboliques
Les textes réglementaires concernant le mouillage peuvent entraîner de véritables sanctions. Certains manquements aux règles prises par les autorités maritimes peuvent relever du Code des transports, avec des plafonds de sanctions très importants dans les situations les plus graves. Cela ne signifie évidemment pas que le plaisancier ayant posé maladroitement son ancre quelques mètres trop loin recevra automatiquement une amende à cinq chiffres. La nature de l’infraction, le texte concerné et les circonstances seront pris en compte. Mais une chose est certaine : une interdiction de mouillage n’est pas une simple recommandation écologique. Elle constitue une règle de navigation.
Les loueurs ont également un rôle essentiel
Cette évolution concerne tout particulièrement les professionnels de la location. Un plaisancier peut être parfaitement capable de manœuvrer un bateau tout en ignorant les réglementations environnementales propres à sa destination. Le briefing de départ devrait donc systématiquement intégrer les zones interdites, les secteurs protégés, les ZMEL et les principaux outils cartographiques utiles. C’est d’autant plus important lors d’une location d’une semaine. Un équipage en vacances veut profiter rapidement des plus belles criques et ne dispose pas toujours du temps nécessaire pour découvrir progressivement les particularités réglementaires locales. L’information doit arriver avant l’appareillage.
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