
Les valises à roulettes résonnent sur les pontons. Les clients des plateformes Airbnb, Le Bon coin ou Abritel débarquent pour une nuit ou un week-end. « Il faut dire que notre emplacement est exceptionnel, admet Bertrand Moquay, le directeur du port de La Rochelle. Vous descendez de la gare, vous parcourez 500 mètres à pied et vous pouvez prendre l’apéro face aux deux tours. Le retour des clients était extrêmement positif. » La Rochelle a connu une histoire changeante avec l’hébergement à flot. Interdite au début des années 2000, la pratique a ensuite été autorisée en 2014 avant d’être à nouveau prohibée à l’automne 2024. En cause, le succès grandissant et la concentration de l’offre. « Dans le petit bassin du Vieux port (117 places en tout), un tiers des bateaux était loué pour cet usage. » Sur les 5000 emplacements du plus grand port d’Europe, seuls 200 étaient concernés. Cela parait bien peu mais c’est leur concentration qui posait problème. « Nous avons voulu affirmer fermement que nous sommes un port de plaisance avec des bateaux qui naviguent. Nous avons autre chose à faire que de chercher à nous adapter à une pratique qui n’est pas directement liée au nautisme », ajoute le directeur. La décision n’est pas passée inaperçue dans le milieu portuaire, invitant chacun à se positionner sur la question : pour ou contre l’hébergement à flot ?
Chacun fait ce qui lui plait
La position de la Fédération française des Ports de plaisance (FFPP) reflète la réalité des territoires et de ses adhérents. « Pour nos 500 ports maritimes et fluviaux, ce sont des choix qui appartiennent aux infrastructures elles-mêmes, aux élus territoriaux des communes ou des intercommunalités qui ont la compétences en matière de tourisme », indique Guillaume Nardin, le délégué général. Le sujet est donc marqué par la pluralité des situations et des stratégies de territoire, même si le contrôle et la limitation sont majoritaires. « Aucun port n’accueille avec plaisir les hébergements à flot, reconnait Marie Ledanois, responsable de l’Association des Ports de Plaisance normands (APPN), « mais il est dommage d’interdire la pratique, car accueillir de nouveaux usagers est une bonne chose. Notre idée est donc de chercher à maitriser la situation. » Pour ce faire, certaines infrastructures normandes ont choisi d’actionner les leviers financier et assurantiel. « Les ports du Havre et du Calvados par exemple ont mis en place une tarification spéciale - variable selon les lieux - et demandent une assurance particulière. » En revanche, les ports de plaisance de Granville et ceux du Syndicat mixte des Ports de Seine-Maritime ont interdit la location d’hébergements sur leurs pontons.
Quant au port breton de Kernével, 1000 anneaux dans la rade de Lorient, il a donné son accord en 2017 pour l’installation d’un habitat insolite sous forme d’un bateau uniquement dévolu à l’hébergement. Le port en est devenu propriétaire voici deux ans et le gère désormais en direct. « Nous avons accepté car le navire était installé dans un emplacement particulier, difficile d’accès en naviguant. Mais nous n’avons pas vocation à développer cette offre, explique Florent Le Moigno, le directeur. Nous la gérons en interne pour maitriser les aspects commerciaux, environnementaux et de sécurité. Il précise au sujet des autres bateaux du port : Nous demandons au propriétaire de nous signaler les arrivées pour contrôler la consommation des fluides et la gestion des eaux usées. Également pour délivrer les messages de sécurité aux clients de passage, souvent peu aguerris au milieu marin. » Mais la pratique reste très limitée du fait de la situation géographique du port.
"Les bateaux ne sont pas faits pour être dans les ports"
L’Union des ports de plaisance Provence Alpes-Côte d’Azur et de Monaco (Upaca) rassemble 135 ports et 60 000 anneaux principalement situés sur les rives de la Méditerranée. « Nous avons appréhendé le sujet de l’hébergement à flot il y a très longtemps, indique Ludovic Richard le vice-président. Notre philosophie sur le sujet : "Les bateaux sont dans les ports mais ils ne sont pas faits pour ça". » Les infrastructures traduisent cette vision dans leurs règlements et leurs contrats d’exploitation sans toutefois interdire la location. Le propriétaire qui souhaite louer une place de port et vivre dans son propre bateau doit d’abord remplir une déclaration, équiper son embarcation de compteurs d’eau et d’électricité pour payer ses consommations de fluides. Les obligations les plus importantes concernent l’impact environnemental de la vie à bord. L’Upaca exige que les bateaux soient équipés pour retenir les effluents : il faut des cuves pour les eaux grises et noires et le propriétaire est tenu de produire des certificats mensuels qui attestent de leur retraitement. « On n’interdit rien mais on durcit suffisamment les règles pour dissuader l’activité. Pour celui qui souhaite sous-louer son navire à titre d’habitation et faire du business sur le domaine public maritime, les contraintes sont encore plus fortes, comme une mise en concurrence par exemple... » Entre le discours de fermeté et la réalité, une marge subsiste néanmoins. « On ne va pas tomber sur les gens du jour au lendemain. On pose le cadre réglementaire, on fait de la pédagogie et on leur laisse du temps pour s’équiper, adoucit Ludovic Richard. Dans certains cas, nous pouvons mettre des systèmes de pompage à disposition pour renvoyer les eaux usées vers le système d’assainissement de la ville. »
Une solution d’avenir économique
On perçoit une certaine ambivalence chez de nombreux responsables qui se refusent à interdire radicalement l’hébergement à flot. Ainsi en Vendée, où la pression immobilière semble moins forte, on souhaite préserver cette possible ressource économique pour demain. La position de Fabrice Guyon, directeur des ports de plaisance de Bourgenay et de Jard-sur-Mer diffère de celle de son voisin rochelais. « À Bourgenay (650 anneaux), nous sommes plutôt un port "nature", éloigné du centre-ville. Nous n’avons donc pas ces mêmes problématiques de locations », indique-t-il. L’infrastructure vendéenne ne compte qu’un seul navire qui pratique la location à la nuitée. « Pour l’instant, on accepte le principe et on observe. » Pascal Loizeau, adjoint à la mairie de Talmont Saint-Hilaire, président des ports de plaisance de Vendée Grand Littoral, se place lui aussi en position d’observation. « Le marché traverse une petite crise, les listes d’attente diminuent pour certains ports de plaisance. Dans les années à venir, nous aurons peut-être plus de mal à conserver tous nos clients, présente-t-il. Je pense que la demande d’hébergements insolites est tendance pour un public non marin. Le phénomène grandissant pourrait permettre à certains propriétaires de conserver leur bateau malgré les difficultés économiques. »
Guillaume Nardin, le délégué général de la FFPP observe lui aussi un changement sociétal à l’œuvre ces dernières années. L’offre des loisirs s’est considérablement développée, effritant le nombre des plaisanciers et entrainant un vieillissement global des pratiquants. « Tous les ports français ne sont pas comme Arcachon ou La Rochelle. Certains sont en quête de clientèle et cherchent des solutions pour palier la baisse de la demande. » Les stratégies consistent notamment à travailler sur les "ailes de saison" et élargir l’attractivité au-delà de l’été, des mois de mai à octobre. Le développement de l’hébergement à flot peut intégrer ce type d’approche.
Les îlots de Gruissan
À Gruissan, commune de la région occitane, dans l’Aude, on a décidé d’aborder frontalement la question de l’hébergement à flot en créant un ensemble hôtelier au sein même du port de plaisance de 1600 anneaux. « Nous avons poussé le raisonnement plus loin dans le standard de qualité », explique Joan Manuel Baco, à la fois directeur de l’office de tourisme et gestionnaire du port. Depuis 2020, l’infrastructure accueille 35 petits logements indépendants placés sur un bassin spécifique "Les îlots de Gruissan". « Ce sont des lodges immatriculés comme des bateaux que l’on loue, avec une autorisation d’occupation du domaine public, à une structure hôtelière. » Le succès est au rendez-vous et la situation est maitrisée. « On ne ressent pas le phénomène de surexploitation. Nous avons par exemple conçu un système d’aspiration sous vide des eaux usées. Chaque lodge est raccordé au réseau d’assainissement de la commune. »
Le port rochelais - et quelques exemples normands - semblent pour l’heure minoritaires dans l’adoption d’une ferme position d’interdiction de l’hébergement à flot. « Si dans quinze ans nous avons moins de plaisanciers et des places disponibles, peut être que nous changerons de politique d’exploitation, ouvre Bertrand Moquay, le responsable charentais-maritime. Mais à ce jour nous avons encore 1500 personnes sur liste d’attente et fréquentons un public qui souhaite acheter des bateaux, naviguer, acquérir du matériel... Nous sommes en phase avec la mission qui nous est confiée par la collectivité à savoir être un soutien pour la filière nautique, pas de faire de l’hôtellerie. »
Et avant de partir en mer, ayez les bons réflexes en consultant la météo sur METEO CONSULT Marine et en téléchargeant l'application mobile gratuite Bloc Marine.
Pour plus d'informations, rendez-vous sur le site de la MAIF.
vous recommande