L'enquête Polynésienne - Épisode 4 : on repart à zéro avec les explorateurs

Bartolomeu DIAS, franchissant en août 1487 ce qu’il nommera « Il capo tormentoso », a ouvert la voie des épices aux Portugais en contournant l’Afrique par le sud. De fait, à la suite de la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, la route des épices fermée, il faut trouver un moyen d'aborder l'Orient…par le sud. Ce sont les royaumes ibériques les plus prompts à tenter la voie maritime.

Dès 1479 les Portugais et les Espagnols s’entendent à Alcàcovas pour reconnaître les Canaries aux Espagnols, et, aux Portugais :  Les Açores, Madère, les îles du cap vert et les côtes africaines.

La découverte de Colomb en 1492 fait reconsidérer la répartition aux deux nations. A Tordesillas le 7 juin 1494, l’Espagne et Portugal, aux mépris des autres royaumes européens navigateurs, s’entendent avec la bénédiction du Pape Alexandre VI, un aragonais, pour accorder les territoires situés à l’ouest du méridien 046°37’W à l’Espagne et la moitié Est du globe au Portugal (SE).

Mais voilà dans cette moitié portugaise est inclus un archipel indonésien : les Moluques, unique producteur mondial d’une épice très convoitée : le clou de girofle ! 

Et alors là on peut s’étonner que les Portugais, établis aux Moluques depuis 1512 n‘aient pas plus poussé vers l’Est. C’était à eux de connaître les premiers les Polynésiens. Ils avaient fait le plus difficile et les distances à parcourir partant de Papouasie étaient suffisamment réduites pour ne pas être effrayés par la navigation au pré. Peut-être le respect du traité de Tordesillas ! Acte manqué mais qui serait quand même réalisé par un portugais non pas venant de l’Ouest, mais de l’Est.

 

La partition du traité de Tordesillas.
La partition du traité de Tordesillas.© D'après Jacques Leclerc 2011

 

Magellan a une certitude et une intuition. Il convint la couronne espagnole de financer l’expédition qui appareille en 1519. Devenant lui, le portugais, traitre à sa patrie. (ARTE M)

La certitude de Magellan est que, les Moluques sont plus à l’Est que le méridien 133°23 Est, et donc virtuellement en territoire espagnol et avec l’archipel, le clou de girofle... 
L’intuition de Magellan est que, depuis la découverte en 1513 de la côte ouest du Panama, l’Amérique du sud peut être un continent. En trouvant un passage au sud de ce continent, on se trouverait alors dans une situation similaire à celle que l’on rencontre en franchissant d’Est en Ouest le « capo tormentoso », rebaptisé depuis « Cap de Bonne Espérance », et que l’on pourrait bénéficier, comme en Atlantique Sud, d’un alizée de Sud-Est qui permettrait de faire route au portant jusque l’Équateur, latitude proche de celle des Moluques (02°S).
En combinant les deux : certitude et intuition la proposition est alléchante : seule l’Espagne devient propriétaire de l’île au clou de girofle et peut y accéder sans passer par les eaux portugaises.

L’intuition est bonne, la certitude fausse. Les Moluques sont par 128°Est, soit 6° plus à l’ouest que la ligne de partage du traité de Tordesillas, l’archipel se trouve en zone portugaise. Ceci conditionne grandement les routes des futurs explorateurs du Pacifique. 

 

D'après C.P COUTANSAIS Une histoire des empires maritimes
D'après C.P COUTANSAIS Une histoire des empires maritimes © CNRS EDITIONS 2015

 

De Magellan raconté par Pigafetta nous avons déjà évoqué qu’il effleure les Tuamotu en 1521. Là encore une occasion manquée de rencontrer les polynésiens (PA).

Beaucoup moins connue et pas moins intéressante est l’expédition commandée par Garcia Joffre de Loiasa en route vers les Moluques et parti de La Corogne en 1525. Les quatre navires, sur sept au départ, arrivés dans le Pacifique se perdent rapidement de vue. L’un d’eux, Le Santiago, arrive au Mexique en juillet 1526. Le San Lesmes disparut définitivement. Totalement ? Possiblement non, car aux Tuamotu un canon espagnol fut sorti des eaux de l’Atoll d’Amanu en 1969 il est attribué au San Lesmes (TH). Il y a eu contact mais sans postérité écrite par les européens. Un seul des sept navires atteint les Moluques et le commandant de l’expédition ainsi que Elcano, dont c’était le second tour du monde, meurent à l’été 1526 sans avoir retrouvé l’Espagne. Un des membres de l’expédition Andrés de Urdaneta et 24 autres marins peuvent retourner en Espagne.  Nul ne saura jamais si les marins du San Lesmes étaient vivants avant que les polynésiens ne les découvrent échoués ou non d’ailleurs… Ainsi le premier contact a pu avoir lieu, et c’était en 1526 entre Espagnols et Paumotus !

On tente le coup cette fois, et c’est plus court, en quittant le continent au départ de Zihuatanejo, Mexique, par 17°Nord, c’est en 1527. L’expédition commandée par d'Álvaro de Saavedra arrive aux Philippines puis aux Moluques, charge la précieuse épice et peine à revenir. L’amiral y perd la vie et gagne le titre de premier navigateur à avoir traversé le pacifique nord. Il aura ignoré les îles Hawaï. Encore une occasion de perdue.

Par le traité de Saragosse en 1529, Espagnols et Portugais s’accordent à déplacer « l’anté méridien » du partage vers l’Est (142° Est), accordant les Moluques aux portugais, et les Philippines, pourtant en territoire lusitanien, à la couronne d’Espagne. Mais à l’évidence on peine vraiment on peine à rejoindre les Moluques et les Philippines et à en ramener les trésors par l’Est. Cela fait déjà dix ans que Magellan a accompli l’exploit, et c’était justement un exploit, les échecs successifs le prouvent. Charles Quint se résout à ne plus tenter la route du Pacifique Sud.
Le 26 juillet 1533, Atahualpa, est garroté dans sa cellule par les Conquistadores de Pizarro. Les incroyables richesses minières de l’empire Inca peuvent être pillées par les Espagnols pour qui le Pérou devient une ressource fabuleuse, le grand Océan peut attendre un peu. 
 

 

Galion espagnol du XVIème siècle par Dürer
Galion espagnol du XVIème siècle par Dürer© Wikimédia

 

Il faudra donc attendre encore trente-six ans, en 1565, pour qu’on se décide à trouver un autre chemin. On le doit à Andrés de Urdaneta un des survivants de la catastrophique expédition de Garcia Joffre de Loiasa en 1525, il y a déjà quarante ans ! Basque, capitaine de navire, astronome, mathématicien, moine, Urdaneta est prié par Philippe II d’Espagne de monter une expédition vers les Philippines, au départ du Mexique, et de trouver une route de retour. Il accepte d’y participer mais refuse de la commander. C’est Miguel Lopez de Legazpi (JC) qui assurera le commandement. Tous les deux ont plus de 60 ans…
La flotte de trois navires quitte le Mexique à Barra de Navidad par 19° Nord, fait une courte escale au îles Mariannes (Micronésie) et atteint Cebu aux Philippines après 93 jours de navigation. 

Lopez de Legazpi restera aux Philippines.  Urdaneta, quant à lui, suit la même intuition que Magellan et raisonne par analogie avec l’Atlantique nord : aux basses latitudes les vents sont d’Est et aux latitudes médianes les vents sont d’Ouest. Urdaneta quitte donc les Philippines à Cebu, par 10° Nord le 1er juin 1565, monte jusque 38° Nord avec l’appui du courant japonais Kuroshio, traverse le Pacifique nord et reconnait la côte américaine par 40°Nord, redescend sur Acapulco où il mouille le 8 octobre 1565.
 

En blanc les routes commerciales espagnoles, en bleu les portugaises *
En blanc les routes commerciales espagnoles, en bleu les portugaises *

 

La route du retour, la route d’Urdaneta, le route des galions espagnols est ouverte. De l’Amérique centrale les marchandises, arrivant des Philippines peuvent repartir en Europe en traversant le Mexique ou l’isthme de Panama vers Portobelo, carrefour de toutes les convoitises des autres nations maritimes... 

Et le Pacifique Sud reste toujours inexploré !

À SUIVRE.... 

*Routes commerciales espagnoles et portugaisesBy World_Topography.jpg: NASA/JPL/NIMAderivative work: Uxbona (talk) - World_Topography.jpg, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10344087

(CC) Coutansais, C.P. Une histoire des empires maritimes CNRS EDITIONS 2015
A visionner, ces quatre émissions d’Arte sur le périple de Magellan par qui tout commence : 
(ARTE M) https://www.arte.tv/fr/videos/RC-023013/l-incroyable-periple-de-magellan/
(JC) Jacquelard, Clotilde. Conquérir, errer, négocier, Legazpi et ses hommes dans les îles Visayas (Philippines), 1565-1570.  https://journals.openedition.org/e-spania/34150?lang=it 2020
(SE) Schnakenbourg, Éric.  Traité de Tordesillas, 7 juin 1494. Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/06/20 . Sorbonne Université.
(TH) https://www.tahitiheritage.pf/canons-san-lesmes-amanu/
 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.