Avant d'être le sujet de toutes les convoitises géopolitiques, le Groenland fut d'abord une immensité de glace et de fjords que les hommes ont appris à lire, à traverser, à habiter par la mer. Des premiers Inuits aux drakkars vikings, des baleiniers basques aux explorateurs polaires, cette île-continent raconte une histoire profondément nautique, où l'océan n'est jamais un obstacle mais toujours une route.

Le premier peuple de la mer
Tout commence par l'eau. Les premiers habitants du Groenland y sont parvenus il y a plus de cinq mille ans, migrant depuis l'Asie par le détroit de Béring, puis progressant le long des côtes arctiques gelées vers ce territoire que l'on n'appelait pas encore la Terre Verte. Ces peuples paléo-eskimos, dont les cultures Saqqaq et Dorset sont les mieux documentées, n'avaient pas de frontières terrestres : leur monde était liquide et glacé, et leur survie dépendait entièrement de leur capacité à se mouvoir sur l'eau. C'est dans cet environnement extrême que naquit l'une des plus grandes inventions maritimes de l'humanité : le qajaq. Le kayak groenlandais, dont le nom originel est précisément « Qajaq », se distingue par sa conception unique adaptée aux eaux glacées, façonné à l'origine avec des peaux de phoque et du bois flotté. Ce n'était pas un engin de loisir, c'était un outil de chasse, une prothèse de survie, un prolongement du corps du chasseur dans les eaux arctiques. Les kayaks groenlandais traditionnels mesuraient généralement 5,2 mètres de long pour une largeur de 51 à 56 centimètres, une finesse presque irréelle, conçue pour la vitesse et la discrétion au milieu des phoques.
Mais le qajaq n'était qu'une partie de la flotte inuite. L'oumiak, embarcation ouverte pouvant accueillir un équipage d'environ huit à dix personnes, était le bateau principal des communautés inuites. Sa fabrication traditionnelle repose sur une armature en os de baleine ou en bois, recouverte de peau. C'est à bord de ces embarcations robustes que les ancêtres des Inuits actuels colonisèrent le Groenland de bout en bout. L'oumiak fut le vecteur de la colonisation de la région de Thulé au nord-ouest du Groenland, et de là, du reste de l'île. Famille, vivres, tentes, chiens de traîneau tout embarquait à bord de ces vaisseaux de peau pour des migrations côtières d'une ampleur considérable. Dans les légendes inuites, rapporte le spécialiste H.C. Petersen, l'oumiak apparaît presque aussi souvent que le kayak : il faisait partie de la vie quotidienne.

Erik le Rouge et la première grande traversée atlantique
Il faut attendre la fin du Xe siècle pour que des navigateurs européens abordent ces rivages. Et comme souvent dans l'histoire des grandes découvertes, c'est à un homme en fuite que l'on doit tout. Vers 980-982, Erik Thorvaldson dit le Rouge, banni d'Islande pour trois ans après avoir tué un voisin qui ne voulait pas rembourser sa dette, chargea tous ses biens, sa famille et ses serviteurs sur des navires et mit le cap vers l'ouest, là où il savait qu'une terre inexplorée l'attendait. Ce qu'Erik accomplit relève de l'exploit nautique pur. Les drakkars vikings naviguaient en haute mer comme dans les eaux peu profondes, et représentaient les machines maritimes les plus avancées de leur époque. Sans instruments de navigation moderne, guidé par les étoiles, les oiseaux et la couleur de l'eau, Erik longea la côte sud-ouest de l'île pendant trois ans, explora ses fjords, et rentra en Islande avec une idée précise en tête : y ramener des colons. Soucieux de rendre sa découverte attractive, il donna à cette terre le nom de Grønland, la « Terre verte », premier coup de communication de l'histoire, puisque ce nom sonnait en parfaite opposition à l'Islande, la « Terre de glace ». L'appellation n'était d'ailleurs pas mensongère : le sud du Groenland disposait effectivement de vastes pâturages verts. En 985, Erik repartit au Groenland avec une flotte de vingt-cinq bateaux bourrés de colons, de vaches, de moutons, de porcs, de chevaux, de bois et de semences. Seuls quatorze navires atteignirent destination, les autres disparurent dans les tempêtes atlantiques, premier tribut payé à ces eaux impitoyables. Ils étaient environ quatre cent cinquante à s'installer entre le cap Farewell et le cercle polaire. Une colonie européenne venait de naître à l'extrême bord occidental du monde connu.
Leif Eriksson, l'homme qui ouvrit la route vers l'Amérique
Si Erik le Rouge colonisa le Groenland, c'est son fils Leif qui transforma l'île en base avancée vers l'inconnu. Pour ces marins qui naviguaient sur des drakkars, l'océan n'était pas une barrière. C'était une route. Et cette route, Leif Eriksson la poussa encore plus loin vers l'ouest, dans une direction que nul Européen n'avait encore osée.
Selon la Saga des Groenlandais, Leif n'est pas le premier à avoir aperçu ces terres : c'est le marchand Bjarni Herjólfsson qui, dévié de sa route vers le Groenland vers 986, avait observé des côtes inconnues à l'horizon sans jamais y débarquer. Leif, lui, n'hésita pas. Il racheta le navire de Bjarni, rassembla un équipage de trente-cinq hommes et remonta la route à l'envers. Vers l'an 1000, il aborda les rives de ce qu'il nomma le Vinland, la « Terre du vin », en raison des vignes sauvages qu'il y trouva. Le site de L'Anse aux Meadows à Terre-Neuve, fouillé au XXe siècle, a confirmé par l'archéologie ce que les sagas racontaient depuis des siècles. Après avoir passé l'hiver au Vinland, Leif retourna au Groenland au printemps avec une cargaison de raisins et de bois. Lors du voyage de retour, il sauva un naufragé islandais et son équipage, ce qui lui valut le surnom de « Leif le Chanceux ». Le Groenland venait de jouer, cinq siècles avant Christophe Colomb, le rôle de tremplin vers l'Amérique du Nord.

Cinq siècles de présence nordique, puis le silence
Pendant plus de cinq cents ans, les colons d'origine viking vécurent sur cette île austère, maintenant des liens commerciaux avec la Norvège et plus tard le Danemark. En 1261, le Groenland reconnut la souveraineté norvégienne en échange de l'assurance d'être visité par deux bateaux par an, le commerce avec le Groenland devenant dès lors un monopole royal. La ligne de vie de la colonie, c'était précisément ces navires : sans eux, ni fer, ni bois, ni tissus ne parvenaient jusqu'aux fermes du bout du monde.
Puis le silence s'installa. À partir du XIVe siècle, le climat commença à se refroidir : le petit âge glaciaire bouleversa l'environnement arctique, transformant les pâturages, rendant les traversées plus dangereuses et les ressources plus rares. La peste noire de 1349-1350 rompit brutalement les liaisons maritimes avec l'Europe. La dernière trace écrite de la vie des colons groenlandais remonte à 1408, un mariage conclu dans l'une des dernières églises chrétiennes de l'île. Après cela, le silence. Les descendants d'Erik le Rouge avaient disparu, absorbés par le néant arctique ou repartis vers l'Europe, emportant avec eux jusqu'à leurs effets personnels.
Les Inuits de Thulé et la revanche du savoir maritime
Pendant que les colonies vikings déclinaient, une autre civilisation maritime prenait pied sur l'île. Les Inuits, dont la civilisation est centrée sur des techniques particulières de chasse marine, phoque, morse, baleine, caribou, pénétrèrent au Groenland par le détroit de Smith entre 1000 et 1250. Ces héritiers de la culture de Thulé, originaires d'Alaska et du nord du Canada, étaient autrement mieux armés que les Vikings pour survivre dans ce contexte : là où les colons nordiques tentaient d'imposer un modèle agricole européen inadapté, les Inuits lisaient leur environnement avec une précision absolue.
Leur science de la navigation côtière, leur maîtrise de la banquise, leur capacité à construire des embarcations étanches à partir de matériaux trouvés sur place, os de baleine, dépouilles de phoques, bois flotté, constituaient un corpus technique d'une redoutable efficacité. Si les Vikings n'adoptèrent jamais totalement les techniques de chasse marine des Inuits, ils augmentèrent néanmoins au fil du temps la part des ressources marines dans leur alimentation, preuve silencieuse que les maîtres de ces eaux étaient bien les premiers habitants de l'île.

Baleiniers et explorateurs : le Groenland, école des mers polaires
À partir du XVIe siècle, les eaux groenlandaises devinrent l'un des théâtres les plus actifs de la navigation mondiale. Les baleiniers basques, hollandais et anglais vinrent y chercher la baleine boréale, la « baleine franche du Groenland », dont l'huile alimentait les lampes de toute l'Europe. Ce sont ces baleiniers européens qui, après les expéditions anglaises et scandinaves du XVIe siècle, prirent contact avec les Inuits et déclenchèrent un échange commercial durable. Au XIXe siècle, le Groenland devint également le terrain de jeu des grands explorateurs polaires. L'Anglais William Scoresby explora et nomma en 1822 les spectaculaires Alpes de Liverpool sur la côte est. Knud Rasmussen, né au Groenland d'une mère inuite, conduisit de légendaires expéditions en traîneaux à chiens et en kayak le long des côtes arctiques, compilant pour la postérité la culture et les savoir-faire maritimes inuits. Ces hommes ne faisaient que suivre une tradition vieille de cinq mille ans : celle d'un peuple qui avait compris, avant tous les autres, que la mer n'est pas une menace à tenir à distance, mais un élément à connaître, à apprivoiser, et finalement à habiter.
Le Groenland reste aujourd'hui l'une des destinations de navigation les plus exigeantes et les plus fascinantes de la planète. Ses fjords, ses icebergs dérivants, ses eaux d'un bleu presque irréel, continuent d'attirer les voiliers hauturiers et les expéditions polaires. Une fidélité à une longue histoire, celle d'une île dont toute l'identité s'est construite, depuis les origines, face à la mer et grâce à elle.
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