Groenland : l'île au bout du monde, berceau des plus grands navigateurs de l'histoire

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Avant d'être le sujet de toutes les convoitises géopolitiques, le Groenland fut d'abord une immensité de glace et de fjords que les hommes ont appris à lire, à traverser, à habiter par la mer. Des premiers Inuits aux drakkars vikings, des baleiniers basques aux explorateurs polaires, cette île-continent raconte une histoire profondément nautique, où l'océan n'est jamais un obstacle mais toujours une route.

Avant d'être le sujet de toutes les convoitises géopolitiques, le Groenland fut d'abord une immensité de glace et de fjords que les hommes ont appris à lire, à traverser, à habiter par la mer. Des premiers Inuits aux drakkars vikings, des baleiniers basques aux explorateurs polaires, cette île-continent raconte une histoire profondément nautique, où l'océan n'est jamais un obstacle mais toujours une route.

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Le premier peuple de la mer

Tout commence par l'eau. Les premiers habitants du Groenland y sont parvenus il y a plus de cinq mille ans, migrant depuis l'Asie par le détroit de Béring, puis progressant le long des côtes arctiques gelées vers ce territoire que l'on n'appelait pas encore la Terre Verte. Ces peuples paléo-eskimos, dont les cultures Saqqaq et Dorset sont les mieux documentées, n'avaient pas de frontières terrestres : leur monde était liquide et glacé, et leur survie dépendait entièrement de leur capacité à se mouvoir sur l'eau. C'est dans cet environnement extrême que naquit l'une des plus grandes inventions maritimes de l'humanité : le qajaq. Le kayak groenlandais, dont le nom originel est précisément « Qajaq », se distingue par sa conception unique adaptée aux eaux glacées, façonné à l'origine avec des peaux de phoque et du bois flotté. Ce n'était pas un engin de loisir, c'était un outil de chasse, une prothèse de survie, un prolongement du corps du chasseur dans les eaux arctiques. Les kayaks groenlandais traditionnels mesuraient généralement 5,2 mètres de long pour une largeur de 51 à 56 centimètres, une finesse presque irréelle, conçue pour la vitesse et la discrétion au milieu des phoques.
Mais le qajaq n'était qu'une partie de la flotte inuite. L'oumiak, embarcation ouverte pouvant accueillir un équipage d'environ huit à dix personnes, était le bateau principal des communautés inuites. Sa fabrication traditionnelle repose sur une armature en os de baleine ou en bois, recouverte de peau. C'est à bord de ces embarcations robustes que les ancêtres des Inuits actuels colonisèrent le Groenland de bout en bout. L'oumiak fut le vecteur de la colonisation de la région de Thulé au nord-ouest du Groenland, et de là, du reste de l'île. Famille, vivres, tentes, chiens de traîneau tout embarquait à bord de ces vaisseaux de peau pour des migrations côtières d'une ampleur considérable. Dans les légendes inuites, rapporte le spécialiste H.C. Petersen, l'oumiak apparaît presque aussi souvent que le kayak : il faisait partie de la vie quotidienne.

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Erik le Rouge et la première grande traversée atlantique

Il faut attendre la fin du Xe siècle pour que des navigateurs européens abordent ces rivages. Et comme souvent dans l'histoire des grandes découvertes, c'est à un homme en fuite que l'on doit tout. Vers 980-982, Erik Thorvaldson dit le Rouge, banni d'Islande pour trois ans après avoir tué un voisin qui ne voulait pas rembourser sa dette, chargea tous ses biens, sa famille et ses serviteurs sur des navires et mit le cap vers l'ouest, là où il savait qu'une terre inexplorée l'attendait. Ce qu'Erik accomplit relève de l'exploit nautique pur. Les drakkars vikings naviguaient en haute mer comme dans les eaux peu profondes, et représentaient les machines maritimes les plus avancées de leur époque. Sans instruments de navigation moderne, guidé par les étoiles, les oiseaux et la couleur de l'eau, Erik longea la côte sud-ouest de l'île pendant trois ans, explora ses fjords, et rentra en Islande avec une idée précise en tête : y ramener des colons. Soucieux de rendre sa découverte attractive, il donna à cette terre le nom de Grønland, la « Terre verte », premier coup de communication de l'histoire, puisque ce nom sonnait en parfaite opposition à l'Islande, la « Terre de glace ». L'appellation n'était d'ailleurs pas mensongère : le sud du Groenland disposait effectivement de vastes pâturages verts. En 985, Erik repartit au Groenland avec une flotte de vingt-cinq bateaux bourrés de colons, de vaches, de moutons, de porcs, de chevaux, de bois et de semences. Seuls quatorze navires atteignirent destination, les autres disparurent dans les tempêtes atlantiques, premier tribut payé à ces eaux impitoyables. Ils étaient environ quatre cent cinquante à s'installer entre le cap Farewell et le cercle polaire. Une colonie européenne venait de naître à l'extrême bord occidental du monde connu.

 

Leif Eriksson, l'homme qui ouvrit la route vers l'Amérique

Si Erik le Rouge colonisa le Groenland, c'est son fils Leif qui transforma l'île en base avancée vers l'inconnu. Pour ces marins qui naviguaient sur des drakkars, l'océan n'était pas une barrière. C'était une route. Et cette route, Leif Eriksson la poussa encore plus loin vers l'ouest, dans une direction que nul Européen n'avait encore osée.
Selon la Saga des Groenlandais, Leif n'est pas le premier à avoir aperçu ces terres : c'est le marchand Bjarni Herjólfsson qui, dévié de sa route vers le Groenland vers 986, avait observé des côtes inconnues à l'horizon sans jamais y débarquer. Leif, lui, n'hésita pas. Il racheta le navire de Bjarni, rassembla un équipage de trente-cinq hommes et remonta la route à l'envers. Vers l'an 1000, il aborda les rives de ce qu'il nomma le Vinland, la « Terre du vin », en raison des vignes sauvages qu'il y trouva. Le site de L'Anse aux Meadows à Terre-Neuve, fouillé au XXe siècle, a confirmé par l'archéologie ce que les sagas racontaient depuis des siècles. Après avoir passé l'hiver au Vinland, Leif retourna au Groenland au printemps avec une cargaison de raisins et de bois. Lors du voyage de retour, il sauva un naufragé islandais et son équipage, ce qui lui valut le surnom de « Leif le Chanceux ». Le Groenland venait de jouer, cinq siècles avant Christophe Colomb, le rôle de tremplin vers l'Amérique du Nord.

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Cinq siècles de présence nordique, puis le silence

Pendant plus de cinq cents ans, les colons d'origine viking vécurent sur cette île austère, maintenant des liens commerciaux avec la Norvège et plus tard le Danemark. En 1261, le Groenland reconnut la souveraineté norvégienne en échange de l'assurance d'être visité par deux bateaux par an, le commerce avec le Groenland devenant dès lors un monopole royal. La ligne de vie de la colonie, c'était précisément ces navires : sans eux, ni fer, ni bois, ni tissus ne parvenaient jusqu'aux fermes du bout du monde.
Puis le silence s'installa. À partir du XIVe siècle, le climat commença à se refroidir : le petit âge glaciaire bouleversa l'environnement arctique, transformant les pâturages, rendant les traversées plus dangereuses et les ressources plus rares. La peste noire de 1349-1350 rompit brutalement les liaisons maritimes avec l'Europe. La dernière trace écrite de la vie des colons groenlandais remonte à 1408, un mariage conclu dans l'une des dernières églises chrétiennes de l'île. Après cela, le silence. Les descendants d'Erik le Rouge avaient disparu, absorbés par le néant arctique ou repartis vers l'Europe, emportant avec eux jusqu'à leurs effets personnels.

 

Les Inuits de Thulé et la revanche du savoir maritime

Pendant que les colonies vikings déclinaient, une autre civilisation maritime prenait pied sur l'île. Les Inuits, dont la civilisation est centrée sur des techniques particulières de chasse marine, phoque, morse, baleine, caribou, pénétrèrent au Groenland par le détroit de Smith entre 1000 et 1250. Ces héritiers de la culture de Thulé, originaires d'Alaska et du nord du Canada, étaient autrement mieux armés que les Vikings pour survivre dans ce contexte : là où les colons nordiques tentaient d'imposer un modèle agricole européen inadapté, les Inuits lisaient leur environnement avec une précision absolue.
Leur science de la navigation côtière, leur maîtrise de la banquise, leur capacité à construire des embarcations étanches à partir de matériaux trouvés sur place, os de baleine, dépouilles de phoques, bois flotté, constituaient un corpus technique d'une redoutable efficacité. Si les Vikings n'adoptèrent jamais totalement les techniques de chasse marine des Inuits, ils augmentèrent néanmoins au fil du temps la part des ressources marines dans leur alimentation, preuve silencieuse que les maîtres de ces eaux étaient bien les premiers habitants de l'île.

Baleiniers et explorateurs : le Groenland, école des mers polaires

À partir du XVIe siècle, les eaux groenlandaises devinrent l'un des théâtres les plus actifs de la navigation mondiale. Les baleiniers basques, hollandais et anglais vinrent y chercher la baleine boréale, la « baleine franche du Groenland », dont l'huile alimentait les lampes de toute l'Europe. Ce sont ces baleiniers européens qui, après les expéditions anglaises et scandinaves du XVIe siècle, prirent contact avec les Inuits et déclenchèrent un échange commercial durable. Au XIXe siècle, le Groenland devint également le terrain de jeu des grands explorateurs polaires. L'Anglais William Scoresby explora et nomma en 1822 les spectaculaires Alpes de Liverpool sur la côte est. Knud Rasmussen, né au Groenland d'une mère inuite, conduisit de légendaires expéditions en traîneaux à chiens et en kayak le long des côtes arctiques, compilant pour la postérité la culture et les savoir-faire maritimes inuits. Ces hommes ne faisaient que suivre une tradition vieille de cinq mille ans : celle d'un peuple qui avait compris, avant tous les autres, que la mer n'est pas une menace à tenir à distance, mais un élément à connaître, à apprivoiser, et finalement à habiter.
Le Groenland reste aujourd'hui l'une des destinations de navigation les plus exigeantes et les plus fascinantes de la planète. Ses fjords, ses icebergs dérivants, ses eaux d'un bleu presque irréel, continuent d'attirer les voiliers hauturiers et les expéditions polaires. Une fidélité à une longue histoire, celle d'une île dont toute l'identité s'est construite, depuis les origines, face à la mer et grâce à elle.

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.