Route du Rhum : près d’un demi-siècle de légende entre Saint-Malo et la Guadeloupe
Sur le papier, le principe est simple : partir de Saint-Malo, traverser l’Atlantique en solitaire et rejoindre Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Environ 3 542 milles nautiques, soit un peu plus de 6 500 kilomètres, séparent théoriquement les deux extrémités de la course. Mais réduire la Route du Rhum à cette seule ligne tracée sur une carte serait passer à côté de ce qui fait sa singularité. Depuis ses débuts, elle cultive en effet le mélange des genres, en réunissant sur un même événement des monocoques et des multicoques, des prototypes ultramodernes et des bateaux plus anciens, des professionnels disposant d’importants moyens techniques et des navigateurs engagés dans des projets beaucoup plus modestes.
Cette diversité a toujours fait partie de son identité. Les catégories ont évolué, les bateaux sont devenus plus rapides et les technologies ont profondément transformé la navigation, mais l’idée fondatrice demeure : laisser s’exprimer des conceptions très différentes de la course au large sur une même traversée. Et surtout, chacun reste seul à bord. Une fois Saint-Malo derrière eux, les skippers doivent composer avec la Manche, le golfe de Gascogne, les systèmes dépressionnaires de l’Atlantique Nord, puis la recherche des alizés. La position de l’anticyclone des Açores devient souvent déterminante et, même après des milliers de milles parcourus, le contournement de la Guadeloupe peut encore modifier le classement dans les dernières heures. C’est sans doute ce mélange entre simplicité du principe et complexité de l’océan qui donne au Rhum une place aussi particulière.
L’histoire commence au milieu des années 1970, dans une période où la course au large connaît de profondes évolutions. Après la Transat anglaise de 1976, les limitations imposées à la taille des bateaux frustrent une partie des navigateurs et des architectes. Le publicitaire Michel Etevenon imagine alors une nouvelle course transatlantique, française cette fois, disputée en solitaire, ouverte aux monocoques comme aux multicoques et pensée dans un esprit beaucoup plus libre. Le projet est officiellement présenté en 1978 et la Guadeloupe s’impose rapidement comme destination. Celle que l’on envisage un temps comme la « Transat de la Liberté » prend finalement le nom de Route du Rhum.
Le 5 novembre 1978, 38 marins quittent Saint-Malo pour la première édition. Parmi eux figurent déjà plusieurs grands noms de la voile : Alain Colas, Michel Malinovsky, Mike Birch, Olivier de Kersauson, Marc Pajot, Philippe Poupon, Bruno Peyron ou encore une jeune Florence Arthaud. Cette première traversée va immédiatement installer plusieurs des thèmes qui feront la légende de la course : la confrontation entre monocoques et multicoques, le duel des hommes et des machines, les écarts infimes à l’arrivée et, surtout, la part de risque toujours présente dans une traversée de l’Atlantique en solitaire.
Après plus de trois semaines de mer, la victoire semble pourtant promise à Michel Malinovsky. À bord de Kriter V, son grand monocoque de plus de 20 mètres, le Français approche de Pointe-à-Pitre en tête. Derrière lui revient cependant un bateau qui paraît presque minuscule en comparaison : Olympus Photo, le trimaran jaune de Mike Birch, long d’à peine 12 mètres. Dans les derniers milles, le Canadien réussit à combler son retard et à dépasser son adversaire. Après quelque 3 500 milles de course et plus de 23 jours de navigation, Birch gagne la première Route du Rhum avec seulement 98 secondes d’avance.
Cette arrivée est immédiatement entrée dans la légende. Elle incarne à elle seule l’esprit du Rhum : un petit multicoque capable de battre un grand monocoque après des milliers de kilomètres d’océan, pour moins de deux minutes. Elle contribue également à changer le regard porté sur les multicoques dans la course océanique et donne à l’épreuve une identité forte dès sa première édition. Mais cette naissance est également marquée par un drame majeur. Alain Colas disparaît avec Manureva au large des Açores et ne sera jamais retrouvé. La Route du Rhum entre donc dans l’histoire en mêlant d’emblée exploit sportif, innovation technique et dureté de l’océan.
Dès l’édition suivante, en 1982, la course évolue très vite. Les multicoques prennent une place croissante et certains dépassent désormais largement les dimensions des premiers trimarans. Marc Pajot s’impose sur Elf Aquitaine en 18 jours, 1 heure et 38 minutes, malgré une avarie importante sur sa poutre centrale. En seulement quatre ans, près de cinq jours ont déjà été retranchés au temps de Mike Birch, preuve que les progrès techniques accélèrent considérablement la course.
Cette tendance s’amplifie encore en 1986 avec la victoire de Philippe Poupon à bord de Fleury Michon VIII en 14 jours, 15 heures et 57 minutes. Son trimaran équipé de foils symbolise une période où la Route du Rhum devient progressivement un laboratoire de la course au large. Les architectes cherchent à réduire le poids, augmenter la puissance et améliorer la stabilité, tandis que les skippers doivent apprendre à maîtriser des machines toujours plus rapides. L’histoire du Rhum commence alors à se confondre avec celle de l’évolution technologique de la voile océanique.
L’édition 1990 marque un nouveau tournant. Les bateaux évoluent encore, les trimarans en carbone prennent le dessus et les outils de navigation deviennent plus précis. Le GPS commence notamment à transformer la manière dont les skippers se repèrent et exploitent les informations météorologiques. Dans ce contexte, Florence Arthaud signe l’une des victoires les plus emblématiques de l’histoire de la Route du Rhum.
À bord de Pierre 1er, elle traverse l’Atlantique en 14 jours, 10 heures et 8 minutes et devance Philippe Poupon et Laurent Bourgnon. Sa victoire dépasse très rapidement le seul cadre sportif. Elle impose Florence Arthaud comme l’une des grandes figures de la voile française et reste encore aujourd’hui l’un des moments les plus forts de l’histoire de la Route du Rhum. Elle rappelle aussi une singularité essentielle de la course : femmes et hommes y affrontent le même parcours, dans les mêmes conditions, sans distinction.
Après Florence Arthaud, un autre navigateur va profondément marquer la décennie suivante. Laurent Bourgnon remporte d’abord l’édition 1994 en 14 jours, 6 heures et 28 minutes. Quatre ans plus tard, il revient défendre son titre dans une course devenue beaucoup plus professionnelle, où les analyses météo, la préparation physique, la fiabilisation des bateaux et le routage prennent désormais une place importante.
En 1998, Bourgnon s’impose une nouvelle fois, en 12 jours, 8 heures et 41 minutes, devenant le premier marin à remporter deux éditions consécutives de la Route du Rhum. Cette période voit également émerger une nouvelle génération de navigateurs, parmi lesquels Ellen MacArthur, qui gagne en 50 pieds à seulement 22 ans. Vingt ans après Mike Birch, la course a déjà considérablement changé de dimension, mais elle conserve cette capacité à faire surgir de nouveaux visages et à créer des histoires inattendues.
L’édition 2002 reste l’une des plus marquantes par sa difficulté. Avec 58 concurrents au départ, la Route du Rhum atteint alors un niveau de participation inédit, mais une violente dépression vient rapidement frapper la flotte. Les multicoques ORMA de 60 pieds sont particulièrement touchés et la casse est considérable. Sur les 18 engagés de cette catégorie, seuls trois rallient les Antilles.
Michel Desjoyeaux s’impose finalement chez les multicoques devant Marc Guillemot et Lalou Roucayrol, tandis que seulement 28 des 58 bateaux partis atteignent l’arrivée. Les conditions sont telles que les monocoques IMOCA, partis un jour plus tôt, arrivent même en temps réel avant les multicoques. Cette édition rappelle brutalement que les progrès techniques ne suppriment jamais le risque et qu’aucune machine, aussi sophistiquée soit-elle, n’est invulnérable face à une forte dépression atlantique.
Quatre ans plus tard, le contraste est spectaculaire. Lionel Lemonchois traverse l’Atlantique à bord de Gitana 11 en seulement 7 jours, 17 heures et 19 minutes. Il améliore de plus de quatre jours le précédent temps de référence et affiche une moyenne supérieure à 19 nœuds. Lorsque l’on compare cette performance aux 23 jours nécessaires à Mike Birch en 1978, on mesure pleinement la révolution accomplie en moins de trente ans.
L’édition 2006 voit également l’arrivée des Class40 sur la Route du Rhum. Cette nouvelle catégorie attire immédiatement de nombreux navigateurs et renforce l’un des traits historiques de l’épreuve : sa capacité à réunir plusieurs niveaux de projets sur un même événement. Le succès populaire s’amplifie lui aussi, avec plus d’un million de visiteurs présents à Saint-Malo avant le départ. À ce stade, le Rhum n’est plus seulement une grande course en solitaire. Il est devenu un véritable rendez-vous populaire.
À partir des années 2010, la course entre dans l’époque des multicoques géants. Franck Cammas remporte l’édition 2010 à bord de Groupama 3 en 9 jours, 3 heures et 14 minutes, avant que Loïck Peyron ne fasse encore mieux en 2014. Appelé à remplacer Armel Le Cléac’h, blessé, il prend les commandes de Banque Populaire VII et rallie Pointe-à-Pitre en 7 jours, 15 heures, 8 minutes et 32 secondes. Il établit alors un nouveau temps de référence.
La transformation n’est pas seulement sportive. La Route du Rhum est devenue un événement d’une ampleur considérable à terre, avec des villages de départ et d’arrivée qui accueillent des centaines de milliers de visiteurs. Pourtant, malgré cette professionnalisation et cette dimension populaire grandissante, la course conserve une part d’incertitude presque intacte. C’est particulièrement visible en 2018, pour le quarantième anniversaire de l’épreuve.
Ils sont 123 à quitter Saint-Malo cette année-là. Chez les Ultim, François Gabart mène longtemps à bord de MACIF, mais Francis Joyon ne renonce jamais avec IDEC Sport. Après plus de sept jours à très haute vitesse, l’écart se réduit à l’approche de la Guadeloupe et tout se joue dans les derniers milles. Joyon revient sur Gabart et s’impose finalement en 7 jours, 14 heures, 21 minutes et 47 secondes, avec seulement 7 minutes et 8 secondes d’avance.
Quarante ans après les 98 secondes séparant Mike Birch et Michel Malinovsky, le Rhum reproduit presque le même scénario. La course semble parfois aimer les symboles. Cette édition est également marquée par le scénario spectaculaire de la catégorie IMOCA : Alex Thomson, alors en tête, heurte les falaises au nord de la Guadeloupe et reçoit une pénalité après avoir utilisé son moteur pour se dégager. Paul Meilhat récupère finalement la victoire, rappelant une nouvelle fois qu’au Rhum, rien n’est acquis avant le franchissement de la ligne.
La douzième édition marque une nouvelle étape dans l’histoire de l’épreuve. Avec 138 skippers engagés, la Route du Rhum 2022 rassemble le plus grand plateau jamais réuni sur une course océanique en solitaire. Ultim 32/23, Ocean Fifty, IMOCA, Class40, Rhum Multi et Rhum Mono composent une flotte extrêmement variée, fidèle à l’esprit historique de la course.
Cette édition commence pourtant de manière inhabituelle. Face aux conditions météorologiques attendues dans le golfe de Gascogne, l’organisation décide de reporter le départ initialement prévu le 6 novembre. C’est une première dans l’histoire de l’épreuve. Les 138 solitaires quittent finalement Saint-Malo le 9 novembre à 14 h 15. Devant, les Ultim donnent une nouvelle mesure de la vitesse atteinte par les machines modernes. À bord du Maxi Edmond de Rothschild, Charles Caudrelier rallie Pointe-à-Pitre en 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes. Pour la première fois, le record de la Route du Rhum passe sous la barre des sept jours.
Derrière lui, François Gabart termine lui aussi en moins d’une semaine, tandis qu’Erwan Le Roux s’impose en Ocean Fifty, Thomas Ruyant en IMOCA, Yoann Richomme en Class40, Loïc Escoffier en Rhum Multi et Jean-Pierre Dick en Rhum Mono. Au total, 103 des 138 concurrents atteignent Pointe-à-Pitre. Le contraste avec 1978 est saisissant : Mike Birch avait mis plus de 23 jours à rejoindre la Guadeloupe, là où Charles Caudrelier n’en a eu besoin que de six jours et dix-neuf heures.
C’est sans doute ce qui rend la Route du Rhum si passionnante à regarder sur le temps long. À travers ses différentes éditions, elle raconte presque un demi-siècle d’évolution de la course au large. Les trimarans expérimentaux des débuts ont laissé place aux multicoques ORMA, puis aux Ultim de plus de 30 mètres. Les matériaux ont évolué, le carbone s’est imposé, les foils sont devenus centraux et les instruments de navigation ont été totalement bouleversés par l’arrivée du GPS, des fichiers météo numériques et du routage.
Pourtant, malgré cette montée en puissance technologique, la réalité humaine reste étonnamment proche de celle des débuts. À bord, il n’y a toujours qu’un seul marin. Il faut gérer son sommeil, anticiper la météo, réparer une avarie, décider quand ralentir, choisir sa route et supporter plusieurs jours de bruit, d’humidité et de fatigue. Que l’on navigue sur un Ultim capable de dépasser 40 nœuds ou sur un bateau beaucoup plus ancien, l’océan finit toujours par imposer la même solitude au skipper.
Parce qu’elle continue de réunir des univers que le sport de haut niveau sépare habituellement. Sur une même ligne de départ peuvent se retrouver certaines des machines à voile les plus rapides du monde, des bateaux historiques, des professionnels ultra-entraînés et des navigateurs engagés dans des projets beaucoup plus modestes. Ils ne jouent évidemment pas tous la même victoire et les écarts de performances entre les catégories sont immenses, mais ils partagent le même départ, le même Atlantique et la même destination.
C’est aussi une course profondément liée à deux territoires. Saint-Malo est devenu indissociable du grand départ, avec ses bassins remplis de bateaux et ses quais noirs de monde, tandis que la Guadeloupe a fait de l’arrivée à Pointe-à-Pitre un événement majeur. Entre les deux, il y a l’Atlantique, avec tout ce qu’il peut offrir de vents favorables, de dépressions, de calmes, de mer formée et de retournements de situation. Ce sont ces milliers de milles qui ont construit la légende de la Route du Rhum.
Quarante-huit ans après la première édition, l’histoire continue. La treizième Route du Rhum doit s’élancer de Saint-Malo le 1er novembre 2026 à 13 h 02. À un mois du départ, 118 navigateurs sont annoncés sur la ligne, répartis dans six classes. Ultim, Ocean Fifty, IMOCA et Class40 seront accompagnés cette année de deux catégories Vintage, monocoques et multicoques, avec plusieurs bateaux directement liés à l’histoire de la course au large.
Cette présence des catégories Vintage résume presque à elle seule ce qu’est devenue la Route du Rhum. Une course capable de faire cohabiter son propre passé avec les machines les plus modernes, sans jamais renier l’esprit qui l’a fait naître. Depuis 1978, les vitesses ont explosé, les matériaux ont changé, les outils météo se sont perfectionnés et les bateaux ont atteint des dimensions autrefois inimaginables. Mais l’essentiel reste étonnamment simple : quitter Saint-Malo, rejoindre Pointe-à-Pitre et traverser seul l’Atlantique.
De Mike Birch à Charles Caudrelier, de Florence Arthaud à Laurent Bourgnon, chaque génération a ajouté son chapitre à l’histoire. Et c’est sans doute pour cela que la Route du Rhum conserve, près d’un demi-siècle après sa création, une place à part dans la course au large. Parce qu’au-delà des records, des technologies et des palmarès, elle continue de raconter la même confrontation entre un marin, son bateau et l’océan.
Partenaire météo de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, METEO CONSULT met son expertise de la météo marine au service de la course. Ses prévisionnistes suivent l’évolution des conditions sur l’Atlantique pour accompagner les skippers, informer la direction de course et décrypter les grands enjeux météo de la traversée.
Du départ de Saint-Malo jusqu’à l’arrivée en Guadeloupe, suivez toute l’actualité de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe dans notre dossier spécial.





