Route du Rhum – Destination Guadeloupe : entre choix tactiques, avaries et conditions météo difficiles
Corentin Horeau (MACSF) a réalisé une excellente opération tactique mardi au nord des Açores. En choisissant d'aborder le thalweg par le sud, il est parvenu à franchir cette zone de transition météorologique avant qu'elle ne bloque ses concurrents. Seul IMOCA à avoir réussi ce passage, il comptait mercredi matin plus de 130 milles d'avance sur ses poursuivants.
Alors qu'une partie de la flotte reste ralentie par des vents faibles, le skipper de MACSF navigue à plus de 20 nœuds. Une situation qu'il peine lui-même à réaliser :
« Quand je vois les pointages, je n'ose pas y croire ! C'est ce dont on rêve en tant que marin : faire des gains comme ça. J'ai bien cru que je n'allais pas réussir à passer, puis j'ai trouvé le petit bout de vent qui m'a permis de repartir. Après, c'était plein gaz ! »
Cette avance ne lui permet toutefois pas de relâcher sa vigilance. Corentin Horeau doit rester dans un couloir de vent particulièrement étroit, ce qui l'oblige à enchaîner les empannages pour éviter de retomber dans les zones de calme.
Derrière lui, Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner) mesure les conséquences de ce passage manqué. « Je savais qu'il ne fallait pas traîner pour passer le front. Mais je ne pensais pas qu'on galérerait autant et qu'on resterait coincés aussi longtemps. Ça va être compliqué de revoir Corentin, même si rien n'est perdu. »
La situation est bien différente chez les Ultim, où les positions se rapprochent. Tom Laperche (SVR-Lazartigue), qui disposait de plus de 70 milles d'avance mardi, ne conserve désormais qu'une vingtaine de milles d'écart sur Armel Le Cléac'h (Maxi Banque Populaire XI).
Le leader a dû composer avec une météo particulièrement instable, alternant périodes sans vent et rafales brutales. « On a eu zéro nœud, puis 30 nœuds avec toute la toile dessus ! Le vent était vraiment instable et on n'a pas pu aligner les belles moyennes. Mais si on arrive à rester devant, c'est bien. »
Les deux premiers ont désormais viré de bord pour prendre une route vers le sud, à la recherche de conditions plus favorables à la vitesse. Thomas Coville (Sodebo Ultim 3) a quant à lui déjà privilégié une trajectoire plus méridionale.
La nuit de mardi à mercredi a été marquée par un accident en Ocean Fifty. À 22h05, Matthieu Perraut, skipper d'Elvest, a chaviré alors qu'il naviguait à environ 400 milles au nord des Açores.
Le marin est sain et sauf. Il reste en communication avec la direction de course et son équipe technique, dans l'attente de l'arrivée des secours.
Cet événement rappelle les risques auxquels sont exposés les solitaires, particulièrement à bord des Ocean Fifty, des trimarans rapides qui demandent une vigilance permanente.
Actuellement en tête de la catégorie sur Edenred, Basile Bourgnon reconnaît que la question de la limite à ne pas dépasser est présente dans les esprits.
« On se textote entre nous. Parfois, on se demande si on n'est pas un peu à la limite. Il faut jouer pour créer l'écart, mais dès qu'on peut, on essaie de se reposer et de moins être sur l'accélérateur. »
Après avoir traversé une mer particulièrement inconfortable, le jeune skipper profite désormais de conditions plus stables au portant pour récupérer. Il doit néanmoins surveiller trois concurrents qui restent proches derrière lui.
Thibaut Vauchel-Camus (Solidaires En Peloton by Delanchy) a pour sa part opté pour une route nettement plus au nord. Un choix qui pourrait bouleverser la hiérarchie selon l'évolution des conditions météorologiques.
« Si ça tourne en notre faveur, il sera parti trop tôt. Et si ça se ferme devant nous, il aura fait le bon choix. Les dés sont lancés ! »
D'autres concurrents doivent déjà revoir leurs ambitions en raison de problèmes techniques ou médicaux.
Chez les Ultim, Charles Caudrelier (Maxi Edmond de Rothschild), vainqueur de la précédente édition, a pris la décision de faire demi-tour vers Lorient. Son foil bâbord a subi d'importants dommages mardi. Son équipe envisage son retour au port le week-end prochain.
Anthony Marchand (Actual Ultim 4) a rejoint Galway, en Irlande, mardi en fin d'après-midi. Des vérifications sont toujours en cours avant qu'une décision soit prise concernant la poursuite de sa course.
En IMOCA, Jérémie Beyou (Charal), alors deuxième du classement, a décidé de mettre un terme à sa participation pour des raisons médicales. Cette décision a été prise après échange avec le médecin et la direction de course. Le skipper fait désormais route vers les Açores.
Au-delà des incidents techniques, les concurrents doivent anticiper une nouvelle difficulté météorologique : l'arrivée d'une dépression dans la région des Açores.
Son évolution reste incertaine, les différents modèles météorologiques proposant des scénarios divergents concernant sa position et son intensité. Une situation qui explique les trajectoires très différentes adoptées par les skippers dans les six catégories.
En Class40, Robin Follin occupe une position favorable au classement grâce à une route plus proche de l'orthodromie, tandis que Guillaume Pirouelle (Sogestran – Seafrigo) et Pierre Leboucher (Institut Imagine) poursuivent leur confrontation.
La dispersion des monocoques de 40 pieds sur l'Atlantique illustre les hésitations tactiques du moment. Guillaume Pirouelle observe avec prudence les options les plus septentrionales, même si certains routages semblent leur donner raison.
« En ce moment, c'est la kermesse ! » constate le skipper, avant de détailler ses interrogations :
« Ceux qui partent au nord, je trouve ça osé ! Sur le papier, les routages leur donnent raison. Mais ils nous imaginent faire des choses qu'on n'est pas forcément capables de réaliser dans des grosses conditions. Personnellement, aller chercher du portant en solitaire, dans une mer énorme avec 40 nœuds de vent, voire davantage, je ne le sentais pas. »
Le navigateur normand reconnaît n'avoir encore jamais navigué dans un phénomène météorologique de cette nature. Les conditions rencontrées jusqu'à présent lui ont déjà demandé beaucoup d'efforts, entre grains, manœuvres, mer formée et enfournements.
La prudence est également de mise chez Tanguy Caradec (Eurvad), engagé en Rhum Mono pour sa première traversée de l'Atlantique.
« J'appréhende un peu ce qui va se passer. Il faut trouver le bon curseur entre l'engagement, la récupération et la préservation du bateau. Et puis, avec la tête, essayer de passer au bon endroit pour ne pas trop se faire secouer. »
Entre routes à l'ouest, à l'est ou au sud, chaque skipper défend désormais une stratégie différente. La progression de la dépression permettra de déterminer quelles options auront été les plus efficaces.
Malgré les avaries et les inquiétudes liées à la météo, la compétition reste particulièrement animée dans plusieurs catégories.
En Rhum Mono, trois concurrents se livrent une bataille très serrée. Kieran Le Borgne (Armor-Lux – Le Finistère Assurance), Sidney Gavignet (Le Cigare Rouge) et Tanguy Caradec (Eurvad) évoluent dans un écart inférieur à 2,5 milles. Le classement peut ainsi changer à chaque nouveau pointage.
Tanguy Caradec apprécie cette confrontation, tout en gardant à l'esprit que l'objectif principal reste de rejoindre la Guadeloupe.
« C'est top ! Je fais comme je peux, du mieux que je peux. J'ai confiance dans ma monture, elle a été bien préparée. J'essaie de ne pas trop tirer dessus parce que la route est encore longue et que mon objectif, c'est d'arriver de l'autre côté. »
Son bateau lui a notamment offert un surf à 21,5 nœuds, une belle pointe de vitesse dans cette première partie de traversée.
Du côté des Rhum Multi, Éric Péron (French Touch – Oceania Hôtels) s'est emparé de la première place au cours de la nuit, devant Damien Seguin (Arkéa – Handicap International). Ce dernier doit naviguer avec un tangon cassé depuis lundi soir. Éric Péron rencontre lui aussi des difficultés matérielles, son grand gennaker étant déchiré.
Ces premiers jours de course se distinguent également par des vitesses particulièrement élevées au portant. Une situation que souligne Tanguy Caradec :
« C'est quand même dingue ! Voilà trois jours qu'on avance au portant. Je ne sais pas s'il y a eu beaucoup de débuts de Route du Rhum aussi rapides ! On en aurait presque oublié que les difficultés faisaient partie du programme ! »
Mais la suite de la traversée pourrait se révéler bien différente. Avec une dépression à négocier près des Açores, les skippers devront adapter leurs trajectoires et leurs ambitions aux conditions rencontrées. Cette fois, ce n'est pas le célèbre anticyclone des Açores qui concentre leur attention, mais bien une dépression dont les effets pourraient peser lourd dans la suite de la course.
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