Trois tempêtes en dix jours, des vents dépassant les 60 nœuds, des avaries et un nouvel abandon sur blessure : la Golden Globe Race 2026 entre dans une phase particulièrement éprouvante. Après près de deux mois de navigation et jusqu’à 8 000 milles parcourus, les douze skippers encore engagés dans le classement principal se rapprochent de l’océan Austral. Damien Guillou conserve la tête de la course, mais le plus difficile reste à venir.

L’Atlantique Sud met les skippers à rude épreuve
Partis des Sables-d’Olonne le 6 septembre dernier, les seize concurrents de la McIntyre Golden Globe Race 2026 savaient qu'ils s'engageaient dans une aventure hors norme. Près de 60 jours plus tard, ils ne sont plus que douze dans le classement principal et les conditions de navigation se sont considérablement durcies. Après avoir traversé l’Atlantique Nord, affronté les calmes du pot-au-noir et franchi l’équateur, les navigateurs découvrent désormais toute la puissance des dépressions de l’Atlantique Sud. Ces dix derniers jours, trois systèmes météorologiques particulièrement violents ont balayé différentes parties de la flotte, avec des vents dépassant localement les 60 nœuds et des vagues de plusieurs mètres.
Pour ces marins solitaires, engagés sur de petits voiliers traditionnels, chaque tempête représente un véritable défi. Sans assistance extérieure et privés des technologies modernes de navigation, ils doivent anticiper les changements météorologiques, préserver leur matériel et trouver les ressources physiques et mentales nécessaires pour poursuivre leur route. Et ce n’est qu’un début. Avec encore environ 20 000 milles nautiques à parcourir pour certains concurrents, l’océan Indien, le Pacifique et le redoutable cap Horn attendent toujours la flotte.
Plus de 60 nœuds de vent : Daniel Pinsky raconte sa peur
Parmi les épisodes les plus impressionnants de ces derniers jours figure celui vécu par Daniel Pinsky, skipper israélien du Baba 35 Exodus. Pris dans une violente tempête, il a dû barrer manuellement son voilier, entièrement privé de toile, dans des vents qu’il estime supérieurs à 60 nœuds. Les vagues déferlantes se sont abattues sur son bateau, tandis que le froid, l’humidité et l’épuisement rendaient chaque manœuvre plus difficile. Son régulateur d’allure et les fixations de sa voile de tempête ont également subi des dommages. « J’ai déjà traversé des tempêtes comme celle-là. Malgré tout, j’ai eu peur », a-t-il confié à la direction de course.
Malgré cette expérience éprouvante, le navigateur a dû rapidement se remettre au travail. Alors qu’une nouvelle dégradation météorologique approchait, il est monté au mât pour récupérer une drisse de tourmentin perdue. Le 30 octobre, il annonçait finalement que son bateau était de nouveau opérationnel. Le Britannique Henry Wootton, à bord de Privateer, n’a pas été épargné. Plusieurs coups de vent successifs ont mis son bateau à rude épreuve, avec des vagues déferlantes ayant balayé le cockpit et provoqué une entrée d’eau par la descente. Dans un message teinté d’humour, il a évoqué une « panne du sens de l’humour du skipper », reconnaissant néanmoins que ces conditions avaient sérieusement ébranlé sa confiance.
De son côté, le Suisse Étienne Messikommer a découvert les plus grosses vagues de sa vie à bord de Bernard. Confronté à plus de 40 nœuds de vent, il a résumé son expérience avec un mélange de fascination et d’inquiétude : des vagues aussi magnifiques qu’effrayantes, quelques bonbons Haribo pour tenir le coup et, au milieu de cette agitation, l’apparition de son premier albatros.

Guy deBoer contraint d'arrêter après une violente chute à bord
La Golden Globe Race rappelle aussi qu’un accident peut suffire à mettre fin à plusieurs années de préparation. L’Américain Guy deBoer, engagé à bord de Spirit, a été victime d’une violente chute à l’intérieur de son voilier. Projeté dans le bateau, il a perdu connaissance et subi des blessures à la tête ainsi qu’à d’autres parties du corps. Ses douleurs et la mobilité réduite de ses bras compromettaient notamment sa capacité à effectuer certaines manœuvres essentielles sur le pont.
Après consultation médicale, la direction de course a annoncé, le 4 novembre, qu’il ne pouvait plus poursuivre la compétition, y compris dans la catégorie Chichester, réservée aux navigateurs qui continuent leur tour du monde après une escale ou une sortie du classement principal. Le marin se trouve toujours à bord de Spirit, tandis que la direction de course l’accompagne dans la recherche d’une destination sûre.
Cet arrêt vient s’ajouter à plusieurs abandons marquants. Le 17 octobre, l’Irlandais Pat Lawless, alors deuxième de la course à un peu plus de 100 milles de Damien Guillou, avait été contraint de renoncer après une importante avarie de son étai de Solent. Le Français Louis Kerdelhué, benjamin de cette édition à seulement 21 ans, avait également dû interrompre son aventure à Recife. Épuisé par une traversée particulièrement difficile du pot-au-noir et après avoir perdu plus de dix kilos, il n’était plus en mesure de poursuivre dans de bonnes conditions.
Ces épisodes rappellent la difficulté d’une course où la résistance physique compte autant que les performances du bateau.
Damien Guillou franchit un cap symbolique en tête de course
Pendant que ses poursuivants affrontent les dépressions de l’Atlantique Sud, Damien Guillou continue de mener la flotte à bord de son Rustler 36 Solarem. Le 3 novembre, le navigateur français est devenu le premier concurrent de cette édition à dépasser la longitude du cap de Bonne-Espérance. Une étape importante, tant sur le plan géographique que personnel.
C’est en effet dans cette partie du globe que son aventure lors de la Golden Globe Race 2022 avait pris fin prématurément. Quatre ans plus tard, Damien Guillou revient dans ces eaux avec une expérience supplémentaire et la ferme intention de poursuivre son tour du monde. Mais son avance ne garantit rien. Derrière lui, les stratégies divergent et les conditions météorologiques obligent régulièrement les skippers à modifier leur trajectoire.
Le Britannique Ertan Beskardes, à bord de Miss Beagle, reste parmi les concurrents les mieux placés. L’Italien Andrea Lodolo, sur BiBi, a quant à lui été contraint de naviguer temporairement vers l’ouest, à l’opposé de sa destination, pour affronter une dépression dans de meilleures conditions avant de reprendre sa progression vers l’est. Le Canadien Isa Rosli rencontre un problème bien différent. À bord d’Olleanna, il lutte contre une importante accumulation de balanes sous sa coque. Ces organismes marins augmentent la résistance à l’avancement et peuvent considérablement ralentir un voilier. Le skipper a déjà passé plusieurs heures dans l’eau froide pour tenter de nettoyer sa carène et retrouver de la vitesse.
L’Américain Matt Woodside, sur Tipi Haere, envisage pour sa part une route plus méridionale afin de profiter de vents plus soutenus, malgré les risques supplémentaires que représente cette stratégie.
Une course qui se joue aussi dans la tête
Si les tempêtes et les avaries concentrent l’attention, la Golden Globe Race impose une autre épreuve, moins visible mais tout aussi redoutable : la solitude. Contrairement aux grandes compétitions modernes, les skippers naviguent sans accès libre à Internet, sans communications régulières avec leurs proches et sans les instruments électroniques devenus habituels en course au large. Leur quotidien repose sur les cartes papier, le sextant, le régulateur d’allure et leur propre capacité à prendre des décisions. Cette année, le dispositif GGR Window LIVE permet néanmoins au public de découvrir certains instants de leur vie à bord, grâce à une fenêtre vidéo à sens unique qui ne leur donne pas accès aux échanges habituels avec la terre.
Les images révèlent une réalité parfois très éloignée des exploits sportifs. Les navigateurs cuisinent, réparent, discutent à voix haute de leurs choix tactiques ou cherchent simplement à occuper les longues heures passées seuls. Ertan Beskardes partage régulièrement ses réflexions depuis le cockpit de Miss Beagle, tandis que Gunnar Christensen, à bord de Pompoen, expose ses hésitations sur les réglages de voiles et les évolutions météorologiques.
D’autres moments sont plus émouvants. Matt Woodside a ainsi commémoré seul en mer l’anniversaire de sa défunte épouse Sarah. La Norvégienne Mara Løvenskiold Kveseth a adressé depuis Showgirl un message d’anniversaire de mariage à son compagnon. Entre les instants de doute, les petits plaisirs du quotidien et l’émerveillement devant la faune marine, ces témoignages illustrent la dimension profondément humaine de cette aventure.
L’océan Austral, prochain grand défi de la Golden Globe Race
Malgré les difficultés rencontrées depuis le départ, la flotte n’a encore parcouru qu’une partie du chemin. Les prochaines semaines devraient marquer un tournant majeur, avec l’arrivée progressive des concurrents dans les hautes latitudes australes. Les quarantièmes rugissants, puis les cinquantièmes hurlants, sont réputés pour leurs vents puissants, leurs dépressions successives et leurs longues houles. Dans ces régions où les terres sont rares, les systèmes météorologiques peuvent circuler autour du globe sans rencontrer de grands obstacles continentaux.
Pour les skippers, l’enjeu sera de trouver le meilleur compromis entre vitesse et sécurité. Une route trop au nord peut faire perdre un temps précieux, tandis qu’une trajectoire plus méridionale expose à des conditions potentiellement beaucoup plus dangereuses.
Devant eux se succéderont l’océan Indien, la Grande Baie australienne, le Pacifique Sud et enfin le passage du cap Horn, l’un des moments les plus attendus et les plus redoutés de cette circumnavigation. Avec une durée totale pouvant approcher les 240 jours, la Golden Globe Race reste avant tout une épreuve d’endurance. Chaque skipper devra préserver son bateau, gérer ses réserves et maintenir sa motivation malgré la fatigue et l’isolement.
Après deux mois de course, Damien Guillou a pris les commandes et plusieurs concurrents ont déjà vu leur rêve s’interrompre. Mais dans une compétition aussi longue et imprévisible, rien n’est encore acquis. La Golden Globe Race 2026 entre désormais dans sa phase la plus exigeante. Et si l’Atlantique a déjà montré toute sa rudesse, les véritables défis du Grand Sud ne font que commencer.
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