Le son sous l’eau : pourquoi l’océan est un monde que l’on écoute autant qu’on le regarde

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Sous la surface, le son ne se comporte pas comme dans l’air. Il va plus vite, porte plus loin, se courbe avec les variations de température et de pression, et devient un repère vital pour de nombreuses espèces marines. Dans l’océan, entendre, c’est souvent voir, se déplacer, chasser, communiquer et survivre.

Sous la surface, le son ne se comporte pas comme dans l’air. Il va plus vite, porte plus loin, se courbe avec les variations de température et de pression, et devient un repère vital pour de nombreuses espèces marines. Dans l’océan, entendre, c’est souvent voir, se déplacer, chasser, communiquer et survivre.

© AdobeStock

Un monde où le son remplace souvent la lumière

À terre, notre perception du monde repose largement sur la vue. Sous l’eau, l’équilibre change. La lumière est vite absorbée, les couleurs disparaissent avec la profondeur et la visibilité peut se réduire en quelques mètres lorsque l’eau est chargée, agitée ou profonde. Le son, lui, conserve une efficacité remarquable. Il traverse l’eau avec une facilité que la lumière n’a pas. C’est pour cette raison que l’océan n’est pas un monde silencieux. Il gronde, claque, vibre, chante, craque et résonne. Les vagues produisent un bruit continu, la pluie martèle la surface, les glaces se fissurent, les fonds marins tremblent, les volcans sous-marins grondent, les poissons émettent des sons, les crevettes claqueuses crépitent, les baleines chantent et les navires ajoutent leur propre signature sonore.

Cette réalité change notre manière d’imaginer la mer. Sous l’eau, le son n’est pas seulement un phénomène physique. Il est un langage, un outil de navigation, un signal d’alerte, un paysage invisible. Pour beaucoup d’animaux marins, il constitue même le principal moyen de comprendre ce qui les entoure.

 

Pourquoi le son va plus vite dans l’eau

Dans l’air, le son se déplace à environ trois cent quarante mètres par seconde. Dans l’eau de mer, il avance en général autour de mille cinq cents mètres par seconde. Cette différence vient des propriétés physiques du milieu. L’eau est plus dense et transmet beaucoup mieux les vibrations mécaniques que l’air. Mais cette vitesse n’est pas fixe. Elle varie selon trois grands paramètres : la température, la salinité et la pression. Plus l’eau est chaude, plus le son se propage rapidement. Plus elle est salée, plus sa vitesse augmente aussi, même si cet effet reste souvent moins important en pleine mer. Enfin, plus la profondeur augmente, plus la pression devient forte, ce qui accélère également la propagation du son.

C’est là que l’océan devient fascinant. Dans les premières couches, la température diminue souvent avec la profondeur, ce qui ralentit le son. Plus bas, lorsque la température devient plus stable, la pression reprend le dessus et le son accélère de nouveau. Résultat : la vitesse du son peut présenter un minimum à une certaine profondeur. Cette zone joue un rôle majeur dans la manière dont les sons voyagent à très grande distance.

 

Le son ne va pas tout droit : il se courbe

On imagine souvent une onde sonore comme une ligne qui part d’un point et file dans une direction. Dans l’océan, c’est plus complexe. Comme la vitesse du son change selon les couches d’eau, les ondes se réfractent, c’est à dire qu’elles se courbent progressivement. Lorsqu’un son rencontre une zone où sa vitesse change, sa trajectoire se modifie. Il peut être dévié vers le bas, puis vers le haut, puis à nouveau vers le bas. Cette alternance peut canaliser certaines fréquences dans une couche de l’océan, un peu comme si la mer formait un guide naturel pour les sons.

Ce phénomène est connu sous le nom de canal SOFAR, pour Sound Fixing and Ranging. Il permet à des sons de basse fréquence de voyager sur des distances considérables, parfois à l’échelle d’un bassin océanique. Des chants de baleines, des séismes sous-marins ou des bruits d’origine humaine peuvent ainsi être détectés très loin de leur source, à condition que les hydrophones soient placés à la bonne profondeur. Cette capacité à porter très loin explique pourquoi le son est si précieux pour les scientifiques. En écoutant l’océan, ils peuvent suivre des mammifères marins, détecter des événements géologiques, mesurer certaines dynamiques physiques ou mieux comprendre l’évolution du paysage sonore marin.

 

Toutes les fréquences ne voyagent pas de la même façon

Un son grave et un son aigu ne se comportent pas de la même manière sous l’eau. Les basses fréquences se propagent généralement beaucoup plus loin. Elles perdent moins d’énergie et peuvent parcourir des distances immenses, surtout lorsqu’elles sont piégées dans des couches favorables. C’est l’une des raisons pour lesquelles les grands cétacés utilisent des sons graves pour communiquer à longue distance.

Les sons plus aigus, eux, s’atténuent plus vite. Ils peuvent cependant être très utiles à courte distance. Les dauphins, par exemple, utilisent des clics très précis pour l’écholocalisation. Ces signaux leur permettent de repérer une proie, d’évaluer une distance ou de lire leur environnement avec une finesse impressionnante. L’océan fonctionne donc comme une immense scène sonore où chaque fréquence a son rôle. Les graves portent loin, les aigus détaillent le proche, les bruits de fond renseignent sur le vent, la houle, la pluie ou l’activité humaine. À chaque profondeur, à chaque saison, à chaque région, le paysage acoustique change.

 

Les animaux marins vivent dans un paysage sonore

Pour de nombreuses espèces, le son est une question de survie. Les baleines l’utilisent pour communiquer, maintenir un lien social, se repérer ou coordonner leurs déplacements. Les dauphins s’en servent pour chasser et explorer leur environnement. Certains poissons produisent des sons pour attirer un partenaire, défendre un territoire ou signaler leur présence. Même des invertébrés participent à ce paysage acoustique, notamment les crevettes claqueuses, capables de produire un crépitement intense dans certains récifs. Cette richesse sonore forme ce que les scientifiques appellent le paysage sonore marin. Il rassemble les sons naturels d’origine physique, les sons biologiques produits par les animaux et les sons liés aux activités humaines. Dans un récif en bonne santé, par exemple, l’activité biologique peut composer une ambiance sonore dense, presque vivante. À l’inverse, un milieu dégradé peut devenir plus pauvre acoustiquement. Écouter la mer permet donc parfois de comprendre son état. Un hydrophone ne voit pas les coraux, les poissons ou les mammifères marins, mais il capte des indices précieux sur leur présence, leur activité et les pressions qui pèsent sur eux.

 

Quand l’océan devient trop bruyant

Depuis l’industrialisation des activités maritimes, le paysage sonore de l’océan a profondément changé. Le trafic commercial, les moteurs, les hélices, les travaux portuaires, les prospections sismiques, certaines opérations militaires ou les chantiers en mer ajoutent des sons qui n’existaient pas à cette intensité auparavant. Le problème n’est pas seulement le volume. C’est aussi la répétition, la durée, la fréquence et l’emplacement des sons. Un bruit continu de navire peut masquer les signaux biologiques. Un bruit impulsif très puissant peut provoquer une réaction de stress, une fuite, une désorientation ou, dans certains cas, des atteintes auditives. Même lorsque le son ne blesse pas directement, il peut modifier les comportements : alimentation, reproduction, migration, communication.

Chez les animaux qui dépendent du son pour se repérer, l’effet peut être comparable à un brouillard permanent. Le message existe encore, mais il devient plus difficile à percevoir. Une baleine peut avoir plus de mal à communiquer avec son groupe. Un poisson peut moins bien détecter son habitat. Une espèce peut éviter une zone pourtant importante pour elle.

 

Le bruit sous-marin, une pollution encore trop discrète

La pollution sonore a longtemps été moins visible que les plastiques, les marées noires ou le réchauffement de l’eau. Elle ne laisse pas forcément de trace à la surface et disparaît dès que la source s’arrête. Pourtant, ses effets peuvent être réels, surtout dans les zones très fréquentées. C’est aussi l’une des pollutions sur lesquelles il est possible d’agir assez vite. Un navire plus lent est souvent moins bruyant. Des hélices mieux conçues peuvent réduire la cavitation, ce phénomène qui crée des bulles puis des micro implosions bruyantes autour des pales. Certains travaux en mer peuvent être mieux encadrés, planifiés hors des périodes sensibles ou accompagnés de dispositifs de réduction du bruit.

L’enjeu n’est pas de rendre l’océan silencieux. Il ne l’a jamais été. L’enjeu est de préserver un équilibre sonore compatible avec la vie marine. Car sous l’eau, le bruit n’est pas un simple désagrément. Il modifie la manière dont les espèces habitent leur milieu.

 

Écouter l’océan pour mieux le comprendre

L’étude du son sous-marin est devenue un outil essentiel pour la recherche océanographique. Grâce aux hydrophones, les scientifiques peuvent enregistrer ce qui se passe loin des côtes, dans les grands fonds, sous la glace ou dans des zones difficiles d’accès. Ils peuvent suivre le passage de baleines, détecter des séismes, analyser l’activité humaine ou observer l’évolution d’un écosystème sans y envoyer en permanence des navires.

Cette écoute discrète transforme notre rapport à la mer. Elle rappelle que l’océan n’est pas seulement un espace que l’on traverse ou que l’on observe depuis la surface. C’est un milieu vibrant, structuré par des sons qui circulent, se déforment, se répondent et racontent quelque chose de son état. Comprendre le comportement du son sous l’eau, c’est donc mieux comprendre l’océan lui-même. Sa physique, ses profondeurs, ses habitants et ses fragilités. Dans un monde marin où la lumière s’efface rapidement, le son devient une autre forme de regard. Et plus les activités humaines s’étendent en mer, plus cette écoute devient indispensable pour protéger ce que l’on ne voit pas toujours, mais que l’on peut apprendre à entendre.

 

 

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.