Des portes ouvertes au mauvais moment, une cité engloutie, un roi sauvé de justesse et des cloches que l’on entendrait sous la mer : la légende d’Ys traverse les siècles parce qu’elle n’a jamais cessé de changer.

Les jours de tempête, la mer se referme sur la baie de Douarnenez. Les jours de grand calme, certains disent au contraire qu’elle laisse remonter un son : celui des cloches d’une ville noyée. Ys, ou Is, ou Kêr-Is, ne figure sur aucune carte marine. Pourtant, peu de cités imaginaires possèdent une géographie aussi précise dans la mémoire bretonne.
La légende n’a pas de version unique. Elle a circulé par les récits, les chants, les chroniques religieuses et les réécritures littéraires. Chaque époque a déplacé les responsabilités et ajouté ses couleurs. Au centre demeurent toutefois un roi, Gradlon ; sa fille, Dahut ou Ahès ; une ville protégée de l’océan ; et une porte dont l’ouverture provoque la catastrophe.
La ville plus basse que la mer
Dans le récit le plus répandu, Gradlon fait construire pour Dahut une cité fastueuse dans la baie. Ys est gagnée sur les flots et défendue par une digue. Des portes permettent aux navires d’entrer à marée basse ; le roi conserve la clé qui commande les vannes. La richesse et les plaisirs de la ville deviennent, dans les versions christianisées, les signes d’une corruption promise au châtiment.
Un amant mystérieux, souvent le Diable déguisé dans les récits du XIXe siècle, convainc Dahut de dérober la clé. Les portes sont ouvertes alors que la mer monte. L’eau envahit les rues. Gradlon s’enfuit à cheval avec sa fille, mais l’animal s’épuise sous leur poids. Saint Guénolé ordonne au roi d’abandonner Dahut ; lorsqu’elle tombe dans les vagues, le cheval retrouve sa force et gagne la terre. Le roi rejoint Quimper, tandis qu’Ys disparaît.
Dahut, coupable idéale ou héroïne sacrifiée ?
La princesse a longtemps porté toute la faute. Les versions moralisatrices en font une femme orgueilleuse, débauchée ou ensorcelée, dont les péchés condamnent la cité. Mais cette lecture n’est pas la seule. Des interprétations plus récentes voient en Dahut une figure d’un monde ancien, lié à la mer et aux croyances celtiques, que le récit chrétien aurait transformée en pécheresse.
Son destin varie lui aussi. Elle meurt dans les flots, devient sirène ou morgen, continue de chanter au large. Cette plasticité est au cœur du mythe : Dahut peut être tentatrice, victime, souveraine ou incarnation de l’océan indomptable. Ys survit parce que son histoire n’est jamais complètement verrouillée — contrairement à ses portes.
Une légende ancienne, façonnée par les livres
Des éléments du récit apparaissent dans des chroniques à partir de la fin du Moyen Âge, notamment autour de Gradlon et d’une submersion punissant les fautes humaines. La forme aujourd’hui familière s’est surtout imposée au XIXe siècle. Le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué, publié à partir de 1839, puis Le Foyer breton d’Émile Souvestre en 1844, ont largement diffusé et recomposé la légende.
Il faut donc se méfier de l’étiquette « récit celte inchangé depuis la nuit des temps ». Ys est un palimpseste : traditions orales, vies de saints, thèmes de villes englouties, imagination romantique et morale chrétienne se superposent. Des récits voisins existent d’ailleurs ailleurs sur les côtes, comme celui du royaume gallois submergé de Cantre’r Gwaelod.
Pas d’Atlantide bretonne au fond de la baie
Aucune découverte archéologique ne prouve l’existence d’une grande cité noyée dans la baie de Douarnenez. Les paysages littoraux ont bien été transformés par la montée des eaux depuis la fin de la dernière glaciation, et les communautés côtières ont toujours vécu avec les tempêtes, les submersions et le recul du trait de côte. Ces réalités ont pu nourrir l’imaginaire, mais elles ne permettent pas de convertir la légende en fait historique.
La vérité d’Ys est culturelle. Elle dit la fragilité des villes construites face à la mer, la peur d’une porte mal gardée et l’ambivalence d’un océan qui enrichit autant qu’il menace. Elle a inspiré l’opéra Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo, créé en 1888, et le prélude La Cathédrale engloutie de Claude Debussy, publié en 1910. Peintres, écrivains et musiciens ont chacun fait remonter une ville différente.
Quand Paris disparaîtra…
Un dicton breton promet que lorsque Paris sera engloutie, Ys remontera des eaux. Le jeu de mots entre Paris et « par Ys », semblable à Ys, donne à la prophétie son élégance. En attendant, la cité reste suspendue sous la surface, assez proche pour que l’on croie entendre ses cloches, assez lointaine pour qu’aucune preuve ne vienne briser le charme.
C’est peut-être là son véritable pouvoir. Ys ne demande pas que l’on y croie comme à une ville réelle. Elle invite à regarder la mer en imaginant tout ce qu’elle peut cacher, des paysages disparus, des souvenirs collectifs et les histoires que les hommes racontent pour donner un visage à leurs peurs.
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