Naviguer seul procure un sentiment de liberté incomparable. Mais lorsqu’il n’y a plus personne pour prendre la barre, donner un coup de main à l’avant ou déclencher l’alerte en cas d’accident, le moindre incident peut rapidement prendre une autre dimension. Comment s’y préparer efficacement ?

Naviguer seul est une expérience à part. Plus de compromis sur la destination, le rythme ou les manœuvres : le skipper décide de tout. Cette liberté a toutefois une contrepartie évidente. Personne ne prendra la barre lorsque la fatigue arrivera, personne n’ira vérifier un bruit suspect à l’avant pendant que vous restez dans le cockpit et, surtout, personne ne fera demi-tour si vous tombez à l’eau. La SNSM recommande d’ailleurs, chaque fois que cela est possible, d’éviter de partir seul. Cela ne signifie évidemment pas que la navigation en solitaire serait une pratique inconsidérée. Des milliers de plaisanciers naviguent seuls, parfois sur de grandes distances. Mais le solitaire doit raisonner différemment. Sa sécurité repose moins sur sa capacité à résoudre toutes les situations que sur son aptitude à éviter qu’un incident banal ne devienne une urgence.
Seul, le petit incident n’est plus tout à fait le même
Une écoute se coince, le moteur refuse de démarrer, le pilote automatique décroche, une drisse casse ou le skipper glisse dans le cockpit. Avec deux ou trois personnes à bord, ces événements restent généralement de simples contrariétés. En solitaire, ils peuvent provoquer une succession de difficultés. Les chiffres de la SNSM permettent de mesurer la réalité du risque. En 2025, les Sauveteurs en Mer ont réalisé près de 9 000 interventions et pris en charge environ 26 000 personnes, de la plage au large. Les trois quarts des personnes secourues en mer pratiquaient la plaisance ou les loisirs nautiques. Quant aux causes des interventions, elles rappellent une réalité parfois oubliée : ce ne sont pas seulement les tempêtes qui mettent les plaisanciers en difficulté. Les avaries de moteur, les problèmes électriques, les pannes de barre, les hélices engagées, les voies d’eau ou les ruptures de mouillage constituent une part importante des opérations de secours. Pour le solitaire, la question à se poser avant le départ est donc simple : serais-je capable de gérer cette panne seul, éventuellement de nuit, fatigué et dans une mer formée ?
Votre meilleur équipier : celui qui sait où vous êtes !
C’est probablement la précaution la plus facile à prendre car elle peut faire gagner un temps considérable en cas de problème. Avant de partir, la SNSM recommande de prévenir un proche de sa destination, de la route envisagée et de son heure approximative d’arrivée. Il faut également l’informer d'un changement de programme et, détail que l’on oublie parfois, lui confirmer que l’on est bien arrivé… Pour une navigation hauturière, ce proche devient presque un membre de l’équipage, mais resté à terre. Il doit connaître le nom et les principales caractéristiques du bateau, son immatriculation, le port de départ, la destination, la route prévue et les moyens de communication disponibles à bord. Lors d’une traversée de plusieurs jours, il est également judicieux de convenir de contacts réguliers. Pas besoin d’organiser une vacation digne d’un navire de commerce : un simple message à une heure approximativement convenue peut suffire. L’essentiel est surtout d’établir avant le départ ce qui doit se passer en cas de silence prolongé. Quelques heures de retard ne signifient évidemment pas qu’un marin est en détresse. En revanche, personne ne devrait découvrir le mardi soir qu’un navigateur solitaire était attendu au port le vendredi d’avant !
La chute à la mer, scénario interdit
Sur un bateau mené en équipage, récupérer un homme à la mer est déjà une manœuvre délicate. En solitaire, le problème devient autrement plus sérieux. Si le pilote reste enclenché ou si le bateau poursuit sa route sous voiles, le skipper peut regarder son tableau arrière s’éloigner en quelques secondes. La première protection consiste donc à tout faire pour rester à bord.
Le gilet de sauvetage gonflable doit être porté et correctement entretenu. Il gagne à être équipé d’un harnais, d’une sous-cutale, d’un feu de repérage et d’un système permettant de faciliter la récupération d’une personne à l’eau. Mais en solitaire, le gilet ne constitue que la dernière protection. La priorité reste la longe et l’organisation des points d’accrochage. Une longe courte correctement utilisée doit empêcher physiquement le marin de passer par-dessus les filières. C’est une nuance essentielle. Être attaché au bateau tout en pouvant tomber à l’eau et être traîné le long de la coque n’est pas une situation franchement satisfaisante. Les lignes de vie et les points d’ancrage doivent permettre de rejoindre les zones de manœuvre en restant autant que possible sur le pont. Le principe est simple : la sécurité ne consiste pas seulement à porter du matériel, mais à organiser les déplacements de façon à ne jamais avoir besoin de ce matériel.
Une balise ne sert que si elle est sur vous
Une balise individuelle AIS constitue une protection particulièrement intéressante pour le navigateur solitaire. En cas de chute à la mer, elle permet aux navires équipés situés à proximité de recevoir l’alerte et surtout de localiser le naufragé. Une PLB répond à une logique différente puisqu’elle transmet une alerte de détresse par satellite vers les services de recherche et de sauvetage. Les deux systèmes peuvent donc être complémentaires. Pour les navigations les plus engagées, l’équipement du navire doit naturellement être adapté à la zone fréquentée et respecter les obligations réglementaires, notamment en matière de radiobalise. Mais une évidence mérite d’être répétée : une balise individuelle rangée à la table à cartes ne vous sera d’aucune utilité lorsque vous serez dans l’eau. Le matériel personnel doit rester sur le marin.
Même raisonnement pour les moyens de communication. La VHF fixe demeure essentielle et permet notamment d’appeler le CROSS sur le canal 16. Une VHF portable étanche et attachée au gilet peut constituer un complément particulièrement pertinent en solitaire.
Le véritable adversaire du solitaire : la fatigue
On parle beaucoup de météo et d’homme à la mer lorsqu’il est question de navigation solitaire. Pourtant, l’un des risques les plus insidieux reste la fatigue. Lors d’une sortie à la journée, le problème est limité. Après une première nuit en mer, il commence à apparaître. Après plusieurs jours, le manque de sommeil peut altérer la concentration, ralentir les réactions et favoriser les mauvaises décisions. Des travaux scientifiques menés sur des navigateurs solitaires ont montré l’impact de la restriction de sommeil sur les capacités cognitives et les temps de réaction.
Les professionnels de la course au large ont développé des stratégies de sommeil fractionné extrêmement poussées. Mais vouloir reproduire exactement le fonctionnement d’un skipper du Vendée Globe ou de la Solitaire du Figaro serait une erreur. Ces marins se sont entraînés, connaissent leurs réactions et disposent de bateaux spécifiquement préparés. Pour un plaisancier, la première règle consiste tout simplement à partir reposé. Passer la nuit précédant l’appareillage à terminer l’avitaillement, réparer le pilote et charger les dernières affaires avant de partir à l’aube est une très mauvaise idée. Au large, il faudra ensuite accepter de dormir lorsque les circonstances le permettent et, surtout, adapter la navigation à son niveau de fatigue. Réduire la toile avant la nuit, préparer le repas suffisamment tôt, reporter une intervention qui n’est pas urgente ou choisir une route moins exigeante sont de véritables décisions de sécurité.
Le pilote automatique, cet équipier que l’on oublie
En solitaire, le pilote automatique devient rapidement le deuxième membre d’équipage. Une panne n’est pas nécessairement dangereuse dans l’immédiat, mais elle peut rendre extrêmement éprouvante une navigation de plusieurs jours. Avant une traversée, son fonctionnement mérite donc une attention particulière : alimentation électrique, connexions, vérin, capteurs et commandes doivent être contrôlés. Pour les programmes les plus ambitieux, disposer d’une solution de secours est loin d’être superflu. La même philosophie s’applique à l’ensemble du bateau. Le solitaire doit pouvoir accéder facilement aux vannes, batteries, pompes de cale, extincteurs et équipements de sécurité. Une caisse à outils enfouie sous trois sacs et deux vélos pliants n’est pas réellement accessible lorsque l’eau commence à entrer dans le bateau.
La préparation commence bien avant de larguer les amarres
La vérification avant appareillage ne se résume pas à contrôler le niveau de carburant et à regarder le ciel. Elle commence plusieurs jours avant le départ. Moteur, gréement, voiles, système de réduction de toile, pilote automatique, feux de navigation, pompes de cale, batteries, production d’énergie, lignes de vie, longes, VHF et équipements de sécurité doivent être contrôlés. L’intérieur mérite la même attention : en mer formée, un objet lourd mal arrimé peut devenir dangereux. La météo constitue ensuite le véritable feu vert. Les prévisions de METEO CONSULT Marine doivent être étudiées sur l’ensemble de la période envisagée et pas seulement pour les premières heures de navigation. Vent moyen, rafales, état de la mer, houle, visibilité et évolution de la situation générale doivent être mis en regard des capacités du bateau mais également de celles de son skipper.
Enfin, il faut préparer le marin lui-même : dormir, manger correctement avant le départ, prévoir de l’eau et de la nourriture facilement accessibles depuis le cockpit, préparer les vêtements chauds et le ciré et mettre le gilet avant même d’avoir quitté le port.
Avant de partir, imaginez que tout va mal
Il existe un dernier exercice particulièrement efficace. Une fois le bateau prêt, asseyez-vous quelques minutes dans le cockpit et imaginez les ennuis les uns après les autres. Le moteur s’arrête en sortie de port. Le pilote automatique tombe en panne. Vous vous blessez à une main. Une voie d’eau apparaît. Vous devez réduire la voilure de nuit. Vous tombez à l’eau. Vous devez appeler les secours. Savez-vous exactement quoi faire ? Et surtout, pouvez-vous réellement le faire seul ? Si la réponse est non, le problème mérite probablement d’être réglé avant de partir…
Naviguer en solitaire n’a rien d’une pratique inconsidérée lorsqu’elle est préparée avec sérieux. C’est même une formidable école d’anticipation, d’autonomie et de connaissance de son bateau. Mais elle impose une règle particulière : supprimer autant que possible toutes les situations dans lesquelles la présence d’un deuxième équipier deviendrait indispensable. Le bon navigateur solitaire n’est finalement pas celui qui sait barrer deux jours sans dormir, réparer n’importe quelle panne ou continuer lorsque les conditions se dégradent. C’est celui qui prépare suffisamment son bateau, sa route et lui-même pour avoir le moins souvent possible à prouver qu’il en est capable.
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