Quelques sardines, une ligne descendue dans le bleu et de longues minutes d’attente : la pêche du thon rouge au broumé semble presque paisible. Jusqu’au moment où un poisson de 100 kilos s’empare de l’appât ! La partie de pêche devient alors une véritable manœuvre de bord. Réglementation, matériel, organisation de l’équipage et remise à l’eau : au large, rien ne doit être improvisé.

Il est 7 heures du matin, à une trentaine de milles des côtes. Le vent est faible, la mer encore lisse et le voilier roule doucement dans la houle. Depuis une heure, quelques morceaux de sardine sont régulièrement jetés à l’arrière. Ils disparaissent lentement dans le bleu, entraînés par le courant. Une ligne descend dans cette veine d’amorce, puis une deuxième, quelques mètres plus bas. Rien ne se passe. Jusqu’au moment où le cliquet du moulinet se met brutalement à hurler. C’est précisément à cet instant que commence la véritable pêche du thon rouge au broumé. Une pêche qui ne consiste plus seulement à tenir une canne. Un équipier s’occupe du poisson, un autre ramène immédiatement les lignes inutiles, tandis que le chef de bord doit continuer à surveiller le bateau, le trafic, la dérive et la proximité éventuelle d’une côte. Un grand thon est capable de prendre plusieurs centaines de mètres de fil en quelques minutes. Sur un bateau de croisière encombré d’une annexe, d’un portique, de panneaux solaires, d’écoutes et d’aussières, l’improvisation peut rapidement tourner à l’incident.
Le broumé est pourtant une technique qui semble particulièrement adaptée à la grande croisière. Contrairement à la traîne, elle ne nécessite pas de parcourir des milles à une vitesse déterminée en espérant croiser un poisson. Le bateau dérive ou reste parfois au mouillage tandis qu’une amorce régulière composée de petits morceaux de poisson crée une piste olfactive. Les lignes appâtées sont positionnées à différentes profondeurs au milieu de cette veine. Le pêcheur ne poursuit plus le thon : il tente de le faire venir jusqu’au bateau. Mais entre une bonite de quelques kilos capturée à la traîne pendant une traversée et un thon rouge adulte, il existe un monde. Certains poissons rencontrés en Méditerranée ou dans l’Atlantique dépassent largement les 100 kilos. À cette échelle, le poisson n’est plus seulement une prise : il devient pendant quelques dizaines de minutes un élément à intégrer à la conduite du navire.
Avant de mettre la première sardine à l’eau, vérifier la réglementation
C’est sans doute le premier enseignement pour les navigateurs au long cours : il n’existe pas de permis européen universel permettant de pêcher le thon rouge partout de la même manière. L’espèce est encadrée internationalement par l’ICCAT et par la réglementation européenne, mais les États disposent ensuite de leurs propres systèmes d’autorisations, de quotas, de périodes de pêche et de déclarations. Le cadre européen fixe notamment une taille de référence générale de 115 cm à la fourche ou 30 kilos pour le thon rouge de l’Atlantique Est et de Méditerranée. La pêche récréative ne peut normalement conduire à conserver plus d’un thon par bateau et par jour et sa commercialisation est interdite. En France, les règles sont encore plus précises. En 2026, la pêche de loisir du thon rouge nécessite une autorisation attachée au navire. Le pêcher-relâcher est autorisé du 1er juin au 15 novembre, sous réserve d’une fermeture anticipée éventuelle. La conservation d’un poisson est soumise à un régime plus strict encore : elle nécessite une bague de marquage et ne peut intervenir que pendant la période autorisée, fixée en 2026 du 10 juillet au 16 octobre.
Cette bague est essentielle. Elle doit être posée immédiatement sur le poisson conservé. Celui-ci doit par ailleurs être débarqué entier ou éviscéré afin que sa longueur reste contrôlable. La capture et l'utilisation de la bague doivent ensuite être déclarées selon les modalités prévues par l'administration. Le navigateur itinérant doit surtout se méfier d’un raisonnement tentant : avoir été autorisé à pêcher dans un pays ne signifie pas que cette autorisation reste valable dans le suivant. Les règles dépendent de la zone, du pavillon du bateau et des dispositions nationales. Lors d’une grande croisière en Méditerranée ou en Atlantique, la réglementation doit donc être vérifiée avant chaque changement de zone de pêche.
Le cas de l’espadon illustre parfaitement cette nécessité. Le cadre européen définit certaines règles concernant sa pêche, mais la France a instauré en Méditerranée un moratoire de trois ans sur la pêche récréative de l’espadon et du thon germon à compter de juillet 2025. L’interdiction concerne également le pêcher-relâcher. Une habitude parfaitement légale lors d’une précédente saison peut donc devenir interdite quelques années plus tard.
Du matériel puissant… pour préserver le poisson
Il existe une idée encore très répandue selon laquelle pêcher plus léger rendrait le combat plus sportif. Pour les grands thons, ce raisonnement n’a guère de sens, surtout lorsque le poisson doit être remis à l’eau. Une canne et une ligne sous-dimensionnées allongent le combat, augmentent l’épuisement du poisson et compliquent considérablement sa récupération. Sur des zones fréquentées par de gros thons rouges, il faut utiliser un véritable équipement de pêche hauturière. Une canne de 50 lb constitue souvent un minimum, tandis que des ensembles de 80 ou 130 lb prennent tout leur sens lorsque les poissons recherchés peuvent dépasser 100 kilos. Le moulinet doit posséder un frein puissant, régulier et fiable ainsi qu’une réserve de fil suffisante pour supporter les premiers rushs. Le bas de ligne doit naturellement être dimensionné en conséquence. Il n’est pas rare de travailler autour de 150 lb, voire davantage selon les poissons présents. L’objectif n’est pas de rendre la pêche facile, mais d’être capable de faire pression suffisamment tôt sur le poisson afin d’éviter un combat interminable. Pour la pêche à l’appât, les hameçons circulaires sont particulièrement intéressants. Leur forme favorise généralement une prise au niveau de la mâchoire plutôt qu’un engamage profond, ce qui facilite la remise à l’eau. Mais aucun hameçon ne garantit à lui seul la survie du poisson. La durée du combat, la localisation de l’hameçon, la température de l’eau, la taille du poisson et les manipulations effectuées à proximité du bateau jouent également un rôle majeur. L’amorçage doit, lui aussi, rester mesuré et régulier. Le but consiste à créer une piste alimentaire continue, et non à saturer le poisson. La dérive du bateau mérite surtout une surveillance permanente. Un courant soutenu associé à un vent de travers peut rapidement entraîner les lignes sous la coque et les rapprocher du safran, de l’hélice ou d’un saildrive. Certaines journées ne sont tout simplement pas adaptées au broumé, même si les poissons sont présents.
À la touche, le skipper doit rester skipper
C’est probablement la règle de sécurité la plus importante. Quand le moulinet se met à chanter, celui qui dirige le bateau ne doit pas oublier qu’il reste responsable du navire. La tentation est pourtant forte de quitter la barre pour prendre la canne ou participer au combat. Avant de commencer à pêcher, il est donc préférable de répartir clairement les rôles. Un équipier combat le poisson. Un autre débarrasse le cockpit et remonte les lignes inutiles. Une troisième personne, lorsque l’équipage le permet, reste entièrement chargée de la conduite du bateau. À deux, l’organisation devient encore plus importante. La priorité reste toujours le bateau. Un cargo apparaissant dans le secteur, une côte qui se rapproche ou une dérive devenue dangereuse doivent immédiatement prendre le pas sur le poisson.
Toutes les lignes qui ne servent plus doivent être récupérées dès la touche. Un double départ semble spectaculaire jusqu’au moment où deux thons croisent leurs trajectoires derrière l’hélice. Les bouts inutiles et les objets susceptibles de rouler doivent également disparaître du cockpit. Une autre règle ne souffre aucune exception : ne jamais placer un pied ou une main dans une boucle de ligne et ne jamais enrouler un bas de ligne autour du poignet. Une ligne de forte résistance tendue par un poisson de plusieurs dizaines de kilos peut provoquer des blessures extrêmement graves. Le harnais constitue une aide précieuse pour répartir l’effort, mais le pêcheur doit toujours pouvoir s'en libérer rapidement. La canne peut être assurée au bateau, mais jamais au pêcheur !
Plus le combat est court, mieux c’est
Les études scientifiques menées sur la remise à l’eau du thon rouge apportent également quelques enseignements précieux. L’une d’elles, réalisée sur 59 thons rouges de l’Atlantique capturés à l’appât puis équipés de marques électroniques, a estimé la mortalité après remise à l’eau entre 3,4 et 5,6 %. Autrement dit, environ 94 à 97 % des poissons avaient survécu dans les conditions observées. Les combats enregistrés dans cette étude avaient duré de 6 à 79 minutes, pour une moyenne de 33 minutes. Ces chiffres ne permettent pas d'établir une durée idéale universelle, mais confirment une règle de bon sens : prolonger volontairement le combat n'apporte rien. Un gros poisson remonté en vingt ou trente minutes avec un ensemble suffisamment puissant possède de meilleures chances de récupération qu’un thon épuisé après une lutte interminable sur du matériel trop léger.
Les statistiques recueillies dans la pêche récréative britannique en 2025 vont dans le même sens. Sur plus de 2 600 poissons capturés, 97 % ont été déclarés alertes au moment de leur libération et environ 0,5 % sont morts avant la remise à l’eau. Il faut toutefois distinguer cette mortalité immédiate d’une éventuelle mortalité différée, que seules des balises électroniques permettent réellement d’évaluer.
La remise à l’eau est une véritable manœuvre
La phase la plus délicate commence souvent lorsque le poisson arrive à quelques mètres du tableau arrière. Un grand thon apparemment épuisé peut retrouver brutalement une puissance considérable en apercevant la coque ou en ressentant le contact du bas de ligne. Une seule personne doit donc contrôler celui-ci. Les autres équipiers restent suffisamment éloignés. Si le poisson doit repartir, l’utilisation d’une gaffe classique est évidemment à proscrire. Dans l’idéal, le thon reste dans l’eau pendant toute l’opération. Si l’hameçon est facilement accessible, il peut être retiré avec un outil adapté. S’il est profondément engagé et qu’une manipulation risque d’aggraver les blessures, couper le bas de ligne au plus près peut être préférable à une intervention longue. Il faut ensuite laisser au poisson le temps de récupérer. Le maintenir face au courant, éventuellement en faisant avancer lentement le bateau, permet de favoriser le passage de l’eau dans les branchies. Certains poissons récupèrent en quelques minutes. D’autres demandent beaucoup plus longtemps. Le simple fait qu’un thon bouge encore ne signifie pas qu’il soit prêt à repartir.
Cette dernière étape résume parfaitement la particularité de la pêche au broumé en grande croisière. La capture ne concerne jamais uniquement le pêcheur. Moteur, hélice, vitesse du bateau, position du poisson, dérive et trafic maritime doivent être gérés en même temps.
Une partie de pêche qui se prépare comme une manœuvre de navigation
Quelques sardines, deux cannes et un bateau capable d’aller au large pourraient donner l’impression que le broumé est une technique simple. Techniquement, c’est presque le cas. Mais faire monter un thon jusqu’au bateau n’est que la première moitié du travail. Le ramener sans casser le matériel, éviter de mettre un équipier en danger, respecter la réglementation et remettre un poisson en état de repartir demandent une préparation bien plus rigoureuse. Pour le navigateur au long cours, l’équipement de pêche devrait finalement être considéré exactement comme n’importe quel autre équipement du bord. On entretient un moulinet comme on entretient un guindeau. On contrôle un bas de ligne comme une drisse. On vérifie la réglementation du pays dans lequel on entre comme ses formalités administratives. Et avant une session de broumé, on prépare le cockpit comme avant une manœuvre délicate…
C’est aussi ce qui rend cette pêche fascinante. Pendant parfois plusieurs heures, il ne se passe absolument rien. Le bateau dérive, les morceaux de sardine disparaissent lentement sous la surface et quelques oiseaux patrouillent au loin. Puis le moulinet se met brusquement à hurler et tout s’accélère. Si chacun sait alors exactement ce qu’il doit faire, le départ d’un grand thon rouge restera ce qu’il devrait toujours être : l’un des moments les plus spectaculaires qu’une navigation au large puisse offrir.
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