
Les foils de demain, ou la course à l’invisible
Tous les acteurs – architectes, coureurs au large, ingénieurs…- sont formels. Si l’on devait résumer la prochaine décennie du foil en une phrase, ce serait celle-ci : la grande rupture ne viendra sûrement pas d’un dessin spectaculaire et totalement novateur, mais de tout ce qui rend un foil exploitable plus longtemps, dans davantage de conditions, avec moins de risques et à un coût acceptable. D’ici 2035, le foil va moins chercher à impressionner qu’à devenir plus intelligent, plus endurant et plus industrialisable. La performance pure restera centrale en course, mais la vraie bataille se joue désormais dans l’invisible : le contrôle en temps réel, la stabilité dans la mer formée, la maîtrise des phénomènes de cavitation et de ventilation, ainsi que les procédés de fabrication capables de produire des appendices fiables sans budgets… démesurés !
Ce basculement est déjà lisible dans la manière dont les grandes classes de course orientent leurs choix techniques. En Coupe de l’America, les dernières générations d’AC75 ont montré que les écarts de performance provenaient avant tout des foils et des systèmes associés, bien plus que des carènes. Le fait de réutiliser des coques tout en concentrant l’innovation sur les appendices traduit un changement profond : le foil n’est plus un simple accessoire, mais le cœur de la performance. Même la finition de surface et certains traitements sont désormais encadrés, preuve que la « peau » du foil est devenue un paramètre de vitesse à part entière.
Le décor est posé. Reste à comprendre quelles ruptures technologiques peuvent, concrètement, dessiner les bateaux de course dans les années à venir, faire tomber des records, puis, éventuellement, se diffuser vers les bateaux de série.
Le véritable saut technologique se joue dans le pilotage du foil
Le foil agit comme un amplificateur. Il amplifie la vitesse, mais aussi l’instabilité. Plus la portance et les vitesses augmentent, plus la frontière entre un vol maîtrisé et une perte de contrôle devient étroite. On peut donc facilement imaginer que, dans les prochaines années, la rupture la plus structurante ne viendra pas d’une courbure supplémentaire ou d’un profil inédit, mais de la capacité à contrôler l’assiette et la hauteur de vol avec une finesse quasi industrielle.
Les foilers modernes illustrent déjà cette évolution. Sur les bateaux de la Coupe de l’America, le vol repose sur un équilibre dynamique permanent, avec un foil sous le vent porteur et l’autre relevé pour contribuer au moment de redressement. Ce type d’architecture impose une précision extrême dans la gestion des efforts et des transitions. Le foil n’est plus piloté seul, il fait partie d’un système.
La course au large suit la même trajectoire. En IMOCA, la performance ne se gagne plus uniquement par la puissance ou la surface de foil, mais par la capacité à tenir des vitesses élevées dans la durée, sans dégrader la structure ni épuiser le skipper. La stabilité du vol et la réduction des chocs deviennent des facteurs de performance à part entière. Le futur du foil passe donc par davantage de capteurs, des modèles embarqués plus précis et des lois de contrôle capables de lisser la violence de la mer réelle.
Cette révolution du contrôle est aussi celle qui pourrait, à terme, le plus facilement se diffuser vers la plaisance. Non pas sous la forme d’un vol autonome, mais via des aides à la stabilité, des systèmes d’alerte sur les charges, ou une surveillance structurelle plus fine. À condition, toutefois, que ces systèmes restent compréhensibles, réparables et fiables dans un contexte de croisière.
Dompter la cavitation plutôt que la subir
À grande vitesse, la limite du foil n’est plus seulement la traînée classique. Elle se situe dans des phénomènes complexes comme la cavitation, la ventilation, les pertes brutales de portance ou les vibrations. Ces effets peuvent décider du succès d’un record comme provoquer une avarie majeure.
La recherche hydrodynamique s’est fortement concentrée sur ces sujets ces dernières années. L’objectif n’est plus d’éliminer totalement la cavitation, ce qui est illusoire, mais de la rendre plus prévisible et moins destructrice. Certains travaux montrent comment de très légers dispositifs de contrôle de l’écoulement peuvent stabiliser ces phénomènes et améliorer le rendement global. D’autres explorent des solutions d’injection d’air ou de micro géométrie pour réduire le bruit et les vibrations associées.
On s’éloigne ainsi de l’idée d’un foil parfaitement lisse et figé, conçu pour des conditions idéales, pour aller vers un foil capable de rester performant quand les conditions se dégradent : mer formée, variations rapides d’incidence, passages répétés en surface. Pour la course au large, c’est un enjeu majeur. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en l’espace de quelques années, l’introduction des foils a permis d’atteindre des vitesses élevées avec beaucoup moins de vent qu’auparavant. Le prochain palier ne consistera pas à aller encore plus vite en pointe, mais à maintenir ces vitesses plus souvent et plus longtemps.
Matériaux et procédés, la clé d’une diffusion possible
En course, les foils restent des pièces extrêmes, coûteuses et complexes. La rupture attendue dans les années à venir concerne autant les procédés que les matériaux eux-mêmes. L’enjeu est d’améliorer la répétabilité, de réduire les rebuts et d’obtenir une qualité constante sur des pièces très sollicitées.
Les composites thermoplastiques attirent de plus en plus l’attention. Ils ouvrent la voie à des modes d’assemblage différents, à une meilleure réparabilité et, surtout, à des perspectives de recyclabilité plus crédibles que les composites thermodurcissables traditionnels. Certains prototypes de foils réalisés avec ces matériaux sont déjà testés en course, avec l’idée de concilier performance, robustesse et impact environnemental réduit.
Pour la plaisance, cette évolution est déterminante. Un foil de série devra être réparable, inspectable et durable. La promesse n’est pas celle d’une technologie radicale, mais celle d’un produit industriel mieux maîtrisé, plus homogène et plus compatible avec une utilisation sur le long terme.
Le foil de demain, un élément d’architecture plus qu’un appendice
L’un des changements les plus profonds est sans doute conceptuel. Le design des bateaux de demain ne consistera plus à dessiner un foil pour un bateau, mais à concevoir un bateau autour d’un ensemble cohérent : foil, structure, contrôle et gestion des charges. Les chemins d’effort, les zones renforcées et la surveillance structurelle deviennent des éléments centraux du projet.
Cette approche permet aussi de contenir l’escalade des coûts en standardisant certaines interfaces et en limitant les développements purement spectaculaires. Même au plus haut niveau, l’innovation tend à se concentrer là où elle apporte un gain réel et mesurable, plutôt que dans des solutions extrêmes difficilement exploitables.
Records et plaisance, deux mondes qui convergent sans se confondre
Les records de demain ne tomberont pas seulement grâce à des pointes de vitesse plus élevées, mais grâce à des moyennes supérieures, obtenues par une meilleure maîtrise du vol et une réduction des phases de dégradation. En course au large, chaque sortie de vol évitée, chaque choc amorti, se traduit en milles gagnés.
Pour la plaisance, la diffusion se fera autrement. Le foil ne s’imposera pas par quelques nœuds supplémentaires, mais par la promesse d’une navigation plus stable, plus douce et plus prévisible et… moins énergivore. Tant que le foil sera perçu comme un multiplicateur de contraintes, il restera un marché de niche. S’il devient un outil de confort de route et d’économie d’énergie en vitesse de croisière, alors la bascule deviendra crédible.
Les foils de demain ne seront donc pas seulement plus rapides. Ils seront plus intelligents, plus maîtrisés et mieux intégrés. Une révolution discrète, moins spectaculaire, mais probablement bien plus déterminante pour l’avenir de la navigation.
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