Ces 500 kg qui ruinent votre croisière sans que vous le sachiez

Equipements
Par Virginie Lepoutre

On croit gagner en autonomie et en sécurité. On perd souvent en vitesse moyenne, en confort et en consommation. Eau, carburant, batteries, annexe, pièces embarquées “au cas où” : saison après saison, le bateau s’alourdit sans que l’on en prenne la mesure. Tant que l’on reste dans le poids en charge prévu par l’architecte, tout va bien. Mais au-delà, la sanction est réelle. Décryptage chiffré d’un phénomène discret qui change profondément le comportement d’un bateau.

On croit gagner en autonomie et en sécurité. On perd souvent en vitesse moyenne, en confort et en consommation. Eau, carburant, batteries, annexe, pièces embarquées “au cas où” : saison après saison, le bateau s’alourdit sans que l’on en prenne la mesure. Tant que l’on reste dans le poids en charge prévu par l’architecte, tout va bien. Mais au-delà, la sanction est réelle. Décryptage chiffré d’un phénomène discret qui change profondément le comportement d’un bateau.

Le poids en charge n’est pas une surcharge

Un bateau n’est pas conçu pour naviguer “à vide”. Les architectes travaillent sur un déplacement en charge, c’est-à-dire un état intégrant l’équipage, les fluides, l’équipement standard et une marge raisonnable de matériel. Cette donnée figure dans les documents techniques et conditionne la stabilité, la flottabilité, le tirant d’eau et les performances annoncées.

Dans cette configuration, le bateau fonctionne dans sa plage optimale. Il peut être un peu moins vif qu’en configuration de démonstration, mais il reste cohérent avec son dessin de carène et son plan de voilure.

La difficulté commence lorsque l’on dépasse cette logique. Non pas avec un ajout spectaculaire, mais par accumulation progressive. Un réservoir d’eau toujours plein, un jerrican supplémentaire, une chaîne plus longue, une annexe plus lourde, un moteur d’annexe plus puissant, un parc batteries doublé, des équipements redondants, des pièces embarquées “pour être tranquille”. Année après année, la masse augmente sans que l’on ait le sentiment d’avoir radicalement transformé le bateau.

C’est là que le comportement change.

Quelques centaines de kilos, un effet démultiplié en mer

En eau plate, la pénalité peut sembler modeste. Une augmentation de 10 % du déplacement ne se traduit pas mécaniquement par 10 % de vitesse en moins. À allure de croisière modérée, la perte peut paraître faible. C’est ce qui entretient l’illusion.

Mais la croisière réelle se joue rarement sur plan d’eau lisse.

Dans la mer formée, le poids agit sur deux leviers majeurs : la surface mouillée et l’inertie. Plus le bateau s’enfonce, plus la surface en contact avec l’eau augmente, donc plus la traînée progresse. Surtout, la masse supplémentaire accroît le moment d’inertie. Le bateau accélère moins vite, décélère plus brutalement dans la vague et transforme une partie de son énergie en mouvements parasites.

Résultat : la vitesse instantanée peut rester honorable, mais la vitesse moyenne chute. Sur une traversée de plusieurs heures, l’écart devient significatif.

Sur un voilier de croisière de 10 à 12 m, 400 kg supplémentaires représentent l’équivalent de 4 à 6 adultes permanents à bord. Ce n’est pas neutre. Le rapport surface de voile sur déplacement diminue, ce qui signifie qu’il faut plus de vent pour obtenir la même performance. Au près, le bateau tape davantage, perd son cap plus facilement et fatigue l’équipage comme le matériel.

Eau, carburant, énergie : les poids invisibles

Le premier poste, c’est l’eau. 1 l d’eau équivaut à 1 kg. Deux réservoirs de 200 l remplis par réflexe représentent déjà 400 kg. Ajoutez les bouteilles, le chauffe-eau plein et quelques jerricans, et la masse embarquée devient conséquente. Or l’eau est une variable ajustable. Inutile de partir systématiquement avec 100 % des capacités si le programme ne le justifie pas.

Le carburant suit la même logique. 200 l de diesel pèsent environ 170 kg. Sur un voilier, ce poids est souvent situé bas, ce qui limite son impact sur la stabilité, mais il contribue néanmoins au déplacement total. Sur un bateau à moteur, la masse embarquée influe directement sur la capacité à atteindre et maintenir le planning.

L’énergie constitue aujourd’hui un troisième poste en forte croissance. Parcs batteries plus importants, convertisseurs, câblages, panneaux solaires, supports, équipements électroniques, groupes électrogènes portables : chaque amélioration apporte du confort et de l’autonomie, mais ajoute aussi du poids structurel et souvent du poids en hauteur ou aux extrémités.

C’est cette combinaison qui finit par faire basculer un bateau hors de sa zone de rendement.

À voile : la surcharge pénalise surtout la moyenne

Sur un voilier, la pénalité la plus marquante concerne la vitesse moyenne sur parcours réel. Dans la brise établie et la mer courte, le bateau plus lourd enfourne davantage, accélère moins dans les rafales et subit plus de décélérations dans la vague. Le pilote automatique travaille plus, consomme davantage et fatigue plus vite.

Les architectes rappellent régulièrement que la réduction de l’inertie de tangage peut diminuer sensiblement la résistance additionnelle dans les vagues. Concrètement, cela signifie qu’un allègement, surtout aux extrémités, améliore le comportement bien au-delà de ce que suggère la simple équation poids-vitesse en eau plate.

De nombreux navigateurs au long cours constatent qu’après plusieurs saisons d’équipement progressif, leur bateau “avance moins bien” sans modification apparente. En réalité, la dérive vient souvent d’une accumulation de matériel devenu permanent.

Au moteur : le poids se transforme en litres

Sur une carène à déplacement, la surcharge impose plus de puissance pour maintenir la même vitesse. Le moteur fonctionne à un régime supérieur ou plus longtemps, ce qui se traduit par une consommation accrue et une autonomie réduite.

Sur une carène semi-planante ou planante, l’effet est plus visible encore. La vitesse dépend fortement du rapport entre la puissance et le poids. Plus le bateau est lourd, plus la puissance nécessaire pour atteindre le planning augmente. Si la motorisation reste inchangée, la vitesse maximale baisse et la consommation spécifique augmente.

Un bateau qui planait aisément à 20 nœuds peut peiner à dépasser 17 ou 18 nœuds dans les mêmes conditions une fois lourdement chargé. Pour compenser, le pilote augmente les gaz. La facture carburant suit immédiatement…

Le piège de l’accumulation

Le phénomène le plus fréquent en croisière est la dérive progressive. La première saison, on équipe pour la sécurité et l’autonomie. La deuxième, on améliore le confort. La troisième, on ajoute de la redondance. Rien de spectaculaire, mais une somme de petites décisions qui, additionnées, modifient le déplacement de plusieurs centaines de kilos.

Ce n’est pas seulement une question de performance. Un bateau plus lourd enfourne davantage, tape plus fort et sollicite davantage la structure. La fatigue des équipements et du gréement peut s’en trouver accentuée sur le long terme.

Gagner du rendement sans renoncer au confort

La solution ne consiste pas à transformer le bateau en coque minimaliste. Elle repose sur une gestion intelligente du poids.

La première étape est de faire un point complet en début de saison. Sortir tout ce qui est à bord, peser si nécessaire, identifier ce qui n’a pas servi depuis 12 mois et décider objectivement de sa pertinence. La redondance doit être réfléchie, pas subie.

La seconde consiste à adapter les pleins au programme réel. Un week-end côtier n’exige pas la même capacité d’eau et de carburant qu’une traversée hauturière. L’ajustement peut représenter plusieurs centaines de kilos.

Enfin, la répartition des masses est déterminante. Alléger les extrémités et éviter le stockage en hauteur réduisent l’inertie de tangage et améliorent le comportement dans la mer formée. À poids égal, un bateau mieux équilibré navigue mieux.

Un budget de performance

Le poids embarqué n’est pas un détail. C’est un véritable budget de performance et d’autonomie. Tant que l’on reste dans le cadre du poids en charge prévu par le chantier, le bateau conserve ses qualités fondamentales. Au-delà, la vitesse moyenne baisse, la consommation augmente et le confort se dégrade.

Faire le tri chaque début de saison n’est pas une contrainte, c’est une manière de retrouver le bateau tel qu’il a été dessiné. Et souvent, de redécouvrir des sensations que l’on croyait perdues.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.